Vassily Kandinsky, présentation de Philippe Sers

Du spirituel dans l’art, suivi de Du matériel dans l’art

Vassily Kandinsky, présentation de Philippe Sers
Éditions Première Partie, 2025, 272 pages.

Cette édition réunit deux textes essentiels de Kandinsky : le célèbre Du spirituel dans l’art, publié initialement en 1911, et Du matériel dans l’art, rédigé en 1914 mais demeuré longtemps inédit. Philippe Sers, grand spécialiste de Kandinsky et de l’avant-garde russe, accompagne ces textes d’une présentation, d’annotations ainsi que d’un dossier iconographique comportant des commentaires et des schémas d’analyse.

Du spirituel dans l’art

Dans Du spirituel dans l’art, Kandinsky affirme que la peinture ne doit plus avoir pour fonction principale de reproduire les apparences visibles. Elle doit devenir un langage capable d’agir directement sur l’âme.

La couleur, la ligne et la forme possèdent une puissance propre. Elles ne sont pas de simples moyens décoratifs : elles produisent des résonances intérieures comparables à celles de la musique. Une couleur peut éveiller une tension, une profondeur, une chaleur ou une vibration spirituelle indépendamment de l’objet qu’elle représente.

L’artiste véritable ne choisit donc pas ses formes en fonction de la mode ou du goût du public, mais selon ce que Kandinsky nomme la nécessité intérieure. Cette nécessité est la loi secrète qui relie l’âme de l’artiste, les moyens plastiques qu’il emploie et la transformation spirituelle de son époque.

L’abstraction ne constitue pas, chez Kandinsky, une fuite hors du réel. Elle cherche au contraire à atteindre un niveau plus profond de réalité. En se détachant de l’imitation des objets, la peinture peut rendre perceptibles des forces, des rythmes et des états intérieurs qui échappent à la représentation ordinaire.

L’œuvre devient ainsi un organisme vivant. Chaque couleur, chaque ligne et chaque forme reçoit sa fonction à l’intérieur d’un ensemble orienté par une nécessité spirituelle.

Du matériel dans l’art

Le titre Du matériel dans l’art pourrait laisser croire à un retour vers une conception matérialiste de la peinture. Il n’en est rien.

Kandinsky étudie ici la manière dont l’intuition spirituelle prend corps dans une matière concrète : couleurs, surfaces, lignes, techniques graphiques, tensions et rapports de composition. Le spirituel ne peut devenir œuvre qu’en traversant une matière.

Ce second texte prolonge ainsi directement Du spirituel dans l’art. Le premier expose l’origine intérieure de la création ; le second examine les moyens par lesquels cette impulsion se construit, s’ordonne et devient perceptible. Rédigé en 1914, il pose les fondements d’un vaste « Traité de la composition » envisagé par Kandinsky.

La matière artistique n’est donc pas l’opposé de l’esprit. Elle en devient l’instrument et le lieu de manifestation.

La ligne fixe un mouvement.
La couleur rend sensible une vibration.
La forme donne une limite à une force.
La composition ordonne ces forces en un cosmos.

Le spirituel et le matériel

La réunion des deux essais fait apparaître avec davantage de clarté l’unité de la pensée de Kandinsky.

Il ne s’agit ni de rejeter la matière au profit d’un spiritualisme désincarné, ni de réduire l’œuvre à ses procédés techniques. L’art naît de la rencontre entre une nécessité invisible et une organisation visible.

Le spirituel sans matière demeure inexprimé.
La matière sans nécessité intérieure demeure inerte.

L’œuvre véritable surgit lorsque la matière devient assez transparente pour laisser passer l’esprit, sans disparaître devant lui.

Cette conception rejoint la logique traditionnelle de l’art sacré : la forme sensible n’est pas une fin en elle-même, mais un support de révélation. Cependant, Kandinsky transpose cette fonction dans le langage de l’art moderne. L’abstraction devient la recherche d’une forme libérée de l’imitation, mais non privée de sens.

La lecture de Philippe Sers

Philippe Sers insiste sur l’inspiration chrétienne de Kandinsky, qu’il considère comme une clé essentielle de compréhension de sa pensée et de son œuvre. L’abstraction kandinskienne ne serait donc pas seulement une révolution formelle : elle participerait d’une recherche de transformation intérieure et de renouvellement spirituel de l’humanité.

Cette interprétation permet de dépasser une lecture purement esthétique de Kandinsky. Son œuvre ne consiste pas seulement à inventer de nouvelles combinaisons de formes et de couleurs. Elle cherche à restaurer la capacité de l’art à transmettre une expérience de l’invisible.

Pourquoi lire cette édition ?

Cette édition est particulièrement précieuse parce qu’elle permet de suivre l’ensemble du mouvement de la création kandinskienne :

  • de l’intuition spirituelle vers la forme ;
  • de la vibration intérieure vers la composition ;
  • de l’invisible vers le visible ;
  • de l’âme vers la matière, puis de la matière vers l’âme.

Chez Kandinsky, la peinture est une anagogie : elle part de la forme sensible, mais ne s’y enferme pas. Elle utilise la matière pour reconduire le regard vers une réalité intérieure.

L’artiste n’imite plus seulement le monde.

Il donne une forme à ce qui, sans lui, serait demeuré silencieux.