Quinze traités et récits mystiques
Le philosophe de la Lumière
Shihâboddîn Yahyâ Sohravardî (1154-1191), connu sous le nom de Shaykh al-Ishrâq (« Maître de l’Illumination »), est l’une des plus grandes figures de la philosophie mystique islamique.
Né en Perse au XIIᵉ siècle, il étudie la philosophie grecque, la théologie, le soufisme et les anciennes traditions spirituelles de l’Iran. Son ambition est immense : retrouver la Sagesse primordiale, cette connaissance universelle qui traverse les civilisations sous des formes diverses.
Cette recherche lui attire autant d’admirateurs que d’ennemis. Accusé d’hérésie, il est emprisonné puis exécuté à Alep en 1191, à l’âge de trente-six ans. Son œuvre survivra pourtant à sa disparition et deviendra l’une des sources majeures de la philosophie iranienne, avant d’être redécouverte en Occident grâce à Henry Corbin.
Une philosophie vécue
Sohravardî ne se présente pas comme un simple historien de la philosophie. Il ne cherche pas à rassembler des doctrines anciennes par curiosité intellectuelle ni à composer une synthèse érudite.
Il écrit en philosophe engagé dans ce qu’il contemple. Comme le souligne Henry Corbin, il adhère « de toutes les puissances de son âme à la vision des mondes qu’il se sent la mission de transmettre ».
Cette formule est essentielle. Chez Sohravardî, la philosophie n’est pas une construction abstraite : elle est une expérience vécue. La raison y conserve toute sa place, mais elle est éclairée par l’intuition spirituelle, la contemplation, le cœur et l’imagination créatrice. Connaître, ce n’est pas seulement comprendre : c’est devenir capable de voir.
La Sagesse de l’Illumination
Sohravardî donne à son enseignement le nom de Hikmat al-Ishrâq, la Sagesse de l’Illumination.
Selon lui, toute réalité est constituée de degrés de lumière. La Lumière des Lumières est la source de tout être, tandis que le monde sensible représente le niveau où cette lumière paraît la plus voilée.
La véritable connaissance ne résulte donc pas uniquement du raisonnement logique. Elle naît d’une illumination intérieure qui transforme celui qui la reçoit.
La philosophie devient ainsi un chemin d’éveil autant qu’une recherche intellectuelle.
Le monde imaginal
L’une des intuitions les plus fécondes de Sohravardî est l’existence d’un monde intermédiaire entre le sensible et le pur intelligible.
Henry Corbin le fera connaître sous le nom de monde imaginal (ʿâlam al-mithâl).
Ce monde n’est pas imaginaire au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Il possède sa propre réalité. C’est le domaine des symboles vivants, des anges, des visions, des archétypes et des formes spirituelles.
Les récits de Sohravardî s’y déroulent naturellement. Les montagnes, les cités de lumière, les oiseaux ou les personnages qu’il décrit appartiennent à cette géographie intérieure où l’âme découvre peu à peu sa véritable origine.
L’Archange empourpré
Le récit qui donne son titre au recueil est l’un des plus célèbres de Sohravardî.
L’Archange empourpré représente le guide céleste qui accompagne l’âme dans son retour vers la Lumière. Henry Corbin y voit la manifestation de l’Ange personnel, cette réalité spirituelle qui correspond à l’identité céleste de chaque être humain.
La couleur pourpre n’est pas choisie au hasard. Située entre le rouge et le bleu, elle évoque la rencontre de la terre et du ciel, de la matière et de l’esprit, du visible et de l’invisible.
La rencontre avec l’Archange devient alors la rencontre avec son être véritable.
Des récits initiatiques
Les quinze textes réunis dans ce volume alternent entre traités philosophiques et récits symboliques.
Ils racontent des voyages, des rencontres avec des anges, des ascensions vers des montagnes de lumière ou des traversées de royaumes mystérieux.
Chaque récit possède plusieurs niveaux de lecture.
Sous le récit se cache toujours un enseignement destiné à conduire le lecteur vers une transformation intérieure. Cette manière de lire correspond à ce que la tradition islamique appelle le ta’wîl : le passage du sens apparent (zâhir) au sens intérieur (bâtin).
Henry Corbin, le passeur
La traduction et les commentaires d’Henry Corbin ont profondément renouvelé la connaissance de Sohravardî en Occident.
Corbin montre que ces récits ne sont ni des contes merveilleux ni de simples allégories philosophiques. Ils décrivent une expérience spirituelle réelle, vécue dans le monde imaginal.
Grâce à lui, des notions comme le monde imaginal, l’Ange personnel, l’Orient intérieur ou le ta’wîl sont devenues accessibles à un large public.
Pourquoi lire L’Archange empourpré ?
Ce livre constitue l’une des meilleures introductions à la pensée de Sohravardî.
Il intéressera particulièrement ceux qui souhaitent découvrir :
- la philosophie de la Lumière (Ishrâq) ;
- le monde imaginal décrit par Henry Corbin ;
- la symbolique des anges ;
- le ta’wîl et la lecture spirituelle des symboles ;
- la mystique iranienne et le soufisme ;
- les récits initiatiques comme expression d’une expérience intérieure.
En résumé
L’Archange empourpré est bien davantage qu’un recueil de textes mystiques. C’est une invitation à redécouvrir une manière de philosopher où la pensée ne se sépare jamais de la transformation de l’être.
Pour Sohravardî, le philosophe authentique ne se contente pas d’expliquer le monde. Il engage toutes les puissances de son âme dans une quête de la Lumière et devient le témoin d’une réalité qui dépasse le visible. Ses récits ne cherchent pas seulement à instruire : ils invitent le lecteur à entreprendre lui-même le voyage vers son Orient intérieur, là où l’âme retrouve son Ange, sa véritable identité et la source lumineuse dont elle procède.