Publié en 1926, Saint Bernard n’est pas une biographie exhaustive de l’abbé de Clairvaux. René Guénon cherche surtout à dégager la signification spirituelle de son existence.
Saint Bernard apparaît comme l’une des dernières grandes figures d’une chrétienté encore organisée autour d’un principe spirituel. Moine et contemplatif, il intervient pourtant dans les affaires religieuses, intellectuelles et politiques de son siècle. Cette union de la contemplation et de l’action permet à Guénon d’aborder une question centrale dans son œuvre : comment agir dans le monde sans perdre le lien avec le Centre ?
Le contemplatif au cœur de l’action
Saint Bernard entre à Cîteaux en 1112. Trois ans plus tard, il est envoyé fonder l’abbaye de Clairvaux, qu’il dirigera jusqu’à sa mort. Sous son influence, celle-ci devient l’un des principaux foyers spirituels de la chrétienté médiévale.
Guénon souligne que le sens pratique peut parfaitement s’allier à la plus haute spiritualité. Bernard administre Clairvaux, fonde de nouveaux monastères, conseille les papes, réconcilie les princes et intervient dans les grandes crises de son temps.
Il refuse cependant les honneurs et les dignités. Son autorité ne provient pas d’une fonction politique ou ecclésiastique supérieure, mais du rayonnement de sa personne et de la reconnaissance de sa stature spirituelle.
Son action n’est donc pas celle d’un homme cherchant à imposer sa volonté. Elle procède d’un principe situé au-dessus de l’action individuelle. Plus Bernard demeure intérieurement orienté vers Dieu, plus son influence peut s’exercer efficacement dans le monde.
La contemplation ne conduit pas ici au retrait absolu. Elle devient la source invisible d’une action ordonnée.
Le gardien de l’unité chrétienne
Saint Bernard intervient notamment dans le schisme provoqué par l’élection simultanée d’Innocent II et de l’antipape Anaclet II. Il parcourt la France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie afin de faire reconnaître Innocent II et de rétablir l’unité de l’Église.
Cette défense de l’unité constitue l’un des fils directeurs de sa vie. Bernard cherche à préserver une chrétienté dans laquelle les différents pouvoirs demeurent ordonnés à un principe spirituel commun.
Il ne défend donc pas seulement une institution. Il s’efforce de maintenir l’unité intérieure dont l’ordre religieux, politique et social doit être l’expression visible.
Cette conception apparaît également dans ses interventions entre la papauté et l’Empire. Bernard ne se place pas simplement du côté d’un pouvoir contre l’autre. Il cherche à restaurer entre eux une hiérarchie juste, dans laquelle le temporel reçoit son orientation du spirituel.
L’intuition spirituelle et les limites de la dialectique
L’opposition entre saint Bernard et Abélard occupe une place importante dans l’ouvrage.
Guénon ne présente pas Abélard comme un rationaliste moderne. Il lui reproche plutôt de ne pas distinguer suffisamment la raison humaine de la connaissance spirituelle.
Le raisonnement peut exposer, ordonner ou défendre une vérité. Il ne peut cependant produire par lui-même la connaissance transcendante. Lorsque la dialectique devient une fin, elle risque de substituer la virtuosité intellectuelle à la réalisation spirituelle.
Saint Bernard représente une autre forme d’intelligence. Sa connaissance procède, selon Guénon, de l’« intuition intellectuelle », c’est-à-dire d’une saisie directe des principes, supérieure au raisonnement discursif.
Son opposition à certaines formes de scolastique n’est donc pas un refus de l’intelligence. Elle est le refus de réduire l’intelligence à la seule raison.
Saint Bernard et l’Ordre du Temple
Guénon accorde une importance particulière au rôle joué par saint Bernard dans la constitution de l’Ordre du Temple.
Bernard participe à la reconnaissance de l’Ordre lors du concile de Troyes et contribue à l’élaboration de sa règle. Dans le De laude novæ militiæ — Éloge de la nouvelle chevalerie — il expose ce que Guénon appelle « la mission et l’idéal de la chevalerie chrétienne ».
Le Templier réunit deux fonctions généralement séparées :
- le moine renonce au monde afin de se consacrer à Dieu ;
- le chevalier demeure dans le monde afin d’y défendre un ordre ;
- le Templier unit le dépouillement du premier à la puissance d’action du second.
La nouvelle chevalerie n’est donc pas seulement une chevalerie devenue pieuse. Elle est une voie dans laquelle la force guerrière doit être maîtrisée, purifiée et placée sous l’autorité du spirituel.
Le double combat du chevalier
Le Templier mène un double combat.
Extérieurement, il protège les pèlerins et les lieux saints. Intérieurement, il doit vaincre la peur, l’orgueil, la cupidité, la colère et l’attachement à sa propre individualité.
Le combat visible devient ainsi le support d’une guerre plus profonde. L’ennemi ne se trouve pas seulement devant le chevalier : il est aussi tout ce qui, en lui, détourne la force de son véritable principe.
Cette interprétation ne doit toutefois pas effacer le contexte historique. Saint Bernard légitime réellement le combat armé des Templiers et emploie des formulations qui peuvent aujourd’hui paraître redoutables. Il ne réduit pas la guerre à une simple métaphore morale.
Il cherche néanmoins à retirer au combat toute motivation individuelle : la haine personnelle, la vengeance, la recherche du butin ou de la gloire. La force demeure, mais elle cesse de servir l’ego.
Le chevalier ne doit pas devenir faible. Il doit devenir transparent à une volonté supérieure.
La chevalerie comme voie initiatique
Dans d’autres textes, notamment les Aperçus sur l’Initiation, Guénon inscrit la chevalerie dans une conception plus générale de l’initiation.
Il distingue deux grandes orientations traditionnelles :
- l’initiation sacerdotale, principalement tournée vers la connaissance ;
- l’initiation royale ou guerrière, correspondant à la fonction des Kshatriyas dans la tradition hindoue.
La chevalerie médiévale aurait constitué la forme occidentale de cette initiation royale. Elle s’adressait aux hommes dont la nature les destinait à l’action, au commandement et au combat.
Cette voie ne détruit pas les qualités guerrières. Elle les transforme. Le courage devient maîtrise de soi ; la fidélité devient orientation vers le Principe ; l’honneur devient refus de se soumettre à ce qui abaisse l’être.
Pour Guénon, la chevalerie relève principalement des « petits mystères » : elle doit conduire à la restauration de l’état humain primordial, c’est-à-dire à la réunification des facultés dispersées autour du centre de l’être.
L’action chevaleresque devient alors une ascèse en mouvement.
Le Graal et la reconquête du Centre
Cette signification initiatique éclaire les récits du Graal auxquels Guénon consacre plusieurs études, notamment dans les textes réunis sous le titre Symboles fondamentaux de la Science sacrée.
La quête du Graal représente la recherche d’un Centre spirituel perdu ou devenu inaccessible. Le royaume est désolé parce que son lien avec le Principe a été rompu. Le chevalier doit traverser les épreuves, retrouver le Centre et restaurer l’ordre.
Le Graal peut symboliser à la fois :
- le réceptacle d’une influence spirituelle ;
- le cœur de l’être ;
- la Tradition primordiale devenue cachée ;
- la restauration de l’état originel.
La quête chevaleresque raconte ainsi, sous une forme légendaire, le passage de la dispersion à l’unité.
Le chevalier croit d’abord partir à la conquête d’un objet extérieur. Il découvre peu à peu que le royaume à restaurer est également en lui.
Saint Bernard, chevalier de Notre-Dame
La dévotion mariale occupe une place essentielle dans le portrait dressé par Guénon.
Saint Bernard contribue à répandre le titre de « Notre-Dame ». Cette expression possède pour lui une résonance chevaleresque : Marie est véritablement la Dame à laquelle le chevalier consacre son service.
Elle est aussi la médiatrice par laquelle la grâce divine se communique au monde. Sa fonction consiste à recevoir une influence supérieure et à la transmettre sans se l’approprier.
Saint Bernard accomplit lui-même une fonction comparable. Contemplatif, il reçoit son autorité d’un principe qui le dépasse ; homme d’action, il en fait rayonner l’influence dans la chrétienté.
Moine par sa vocation et chevalier par son origine comme par son tempérament, il réalise l’union de l’autorité spirituelle et des vertus chevaleresques. Guénon rappelle que certains ont voulu voir en lui, « non sans quelque raison », le prototype de Galaad, le chevalier pur qui parvient au terme de la quête du Graal.
La croisade et la conscience de la chrétienté
Chargé par le pape Eugène III de prêcher la deuxième croisade, saint Bernard soulève l’enthousiasme de la France et de l’Allemagne. L’expédition se termine pourtant par un désastre.
Guénon refuse de juger la croisade uniquement d’après son résultat militaire. Au-delà de ses succès ou de ses échecs, elle entretenait parmi les peuples occidentaux la conscience d’appartenir à une même chrétienté.
Elle rassemblait temporairement les forces dispersées autour d’une orientation commune. La disparition progressive de cette unité devait ensuite accompagner la désagrégation de la civilisation médiévale : affirmation des nationalités, rivalité croissante des pouvoirs, destruction de l’Ordre du Temple et rupture de l’unité religieuse occidentale.
Le symbolisme et l’art sacré
Saint Bernard est parfois présenté comme un adversaire de l’art religieux en raison de l’austérité imposée aux monastères cisterciens. Guénon nuance cette interprétation.
Bernard distingue l’architecture monastique, destinée à ceux qui suivent une voie de dépouillement, de l’architecture épiscopale, qui peut employer les images et la splendeur des formes pour instruire les fidèles.
Il ne condamne donc pas le symbolisme. Il s’oppose aux ornements inutiles, aux curiosités formelles et aux représentations qui détournent l’esprit au lieu de l’élever.
La forme sacrée demeure légitime lorsqu’elle conduit au-delà d’elle-même. Elle devient un obstacle lorsqu’elle retient le regard à sa surface.
L’amour comme connaissance
La doctrine de saint Bernard est essentiellement mystique. Dans ses sermons sur le Cantique des Cantiques et dans le De diligendo Deo, il décrit les degrés par lesquels l’âme s’élève vers l’union divine.
Cet amour ne doit pas être réduit à un sentiment. Dans la lecture qu’en propose Guénon, la mystique de saint Bernard ne s’oppose pas à la véritable intellectualité. L’amour devient inséparable d’une connaissance directe de Dieu.
À mesure que l’âme s’élève, les images sensibles, les mouvements passionnels et les attachements individuels s’effacent. L’être ne cherche plus Dieu pour lui-même, mais aime Dieu pour Dieu.
L’amour accompli est ainsi une sortie des limites de l’individualité : non pas une exaltation du moi, mais son dépassement.
Le sens de la chevalerie chez Guénon
La chevalerie authentique repose finalement, chez Guénon, sur quatre éléments :
- une qualification correspondant à une nature portée vers l’action ;
- un rattachement à une organisation traditionnelle ;
- une discipline capable de transformer la force individuelle ;
- la subordination du temporel à une autorité spirituelle.
La chevalerie ne se réduit donc ni à une morale de l’honneur ni à une nostalgie romantique du Moyen Âge. Elle constitue une voie de réalisation destinée à ceux qui doivent atteindre l’unité non en se retirant immédiatement de l’action, mais en la consacrant.
Saint Bernard en offre l’une des plus hautes figures. Il demeure contemplatif au milieu des conflits, moine au milieu des puissants et homme du Centre au milieu du mouvement.
Son existence révèle ainsi la véritable vocation du chevalier : combattre dans le monde sans appartenir à son désordre, maîtriser la force sans l’abolir et restaurer extérieurement l’unité qu’il a d’abord retrouvée en lui-même.
Le monde s’agite. Le contemplatif demeure au Centre. Mais c’est précisément parce qu’il y demeure que son action peut rayonner jusqu’aux limites du monde.
Principales références
- René Guénon, Saint Bernard, 1926.
- René Guénon, Aperçus sur l’Initiation, notamment les développements sur l’initiation chevaleresque.
- René Guénon, L’Ésotérisme de Dante.
- René Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel.
- René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, notamment les études consacrées au Graal et aux gardiens de la Terre sainte.