La prière est souvent comprise comme un dialogue entre l’homme et Dieu.
L’homme parle.
Dieu écoute.
L’homme demande.
Dieu répond, ou demeure silencieux.
Cette manière de prier accompagne naturellement les premiers pas de la vie spirituelle.
Mais la tradition contemplative ouvre une perspective plus profonde.
Car si Dieu est le Principe absolu, comment pourrait-il être un interlocuteur placé en face de nous ?
Tout dialogue suppose deux êtres distincts.
Or l’Absolu est précisément ce qui précède toute distinction.
Le chemin du dépouillement
Les grands contemplatifs chrétiens n’ont pas cherché à multiplier les paroles.
Ils ont appris à les laisser mourir.
Denys l’Aréopagite enseigne que Dieu est au-delà de tous les noms.
Le Nuage d’inconnaissance invite à abandonner jusqu’aux pensées les plus élevées sur Dieu.
Saint Jean de la Croix décrit la nuit où s’effacent les images, les certitudes et les consolations spirituelles.
Maître Eckhart affirme que Dieu naît dans le fond de l’âme lorsque celle-ci devient entièrement disponible.
La contemplation ne consiste donc pas à accumuler des connaissances ou des expériences.
Elle est un dépouillement.
Elle ne cherche pas à atteindre Dieu.
Elle laisse disparaître tout ce qui donne l’illusion d’en être séparé.
Le Centre de l’être
La quête initiatique apparaît alors sous un jour nouveau.
Il ne s’agit plus de gravir une distance qui conduirait jusqu’à Dieu.
Il s’agit de découvrir le Centre immuable qui constitue le fond même de notre être.
Les traditions lui donnent des noms différents : le Royaume intérieur, le Cœur, l’Esprit, le Tao, le Point immobile, le Soi.
Les mots changent.
La réalité demeure.
La contemplation ne construit pas cette Présence.
Elle révèle ce qui était déjà là, voilé par l’agitation de l’ego, des pensées et des représentations.
Le chemin n’est pas un déplacement.
Il est une naissance.
Au-delà du dialogue
À mesure que le silence s’approfondit, la prière change de nature.
Elle cesse d’être une conversation entre un « moi » et un « Toi ».
Même les plus belles paroles deviennent insuffisantes.
Car tant qu’il subsiste un sujet qui prie un objet nommé Dieu, une séparation demeure.
La contemplation ne cherche pas à supprimer Dieu.
Elle laisse s’effacer la distance imaginaire qui semblait exister entre Dieu et l’homme.
Alors les mots se taisent.
Les images disparaissent.
Même l’idée que l’on se fait de Dieu s’efface devant une Présence qui ne peut être enfermée dans aucun concept.
Une disponibilité sans objet
La prière contemplative n’est plus une demande.
Elle n’est pas davantage une recherche d’expériences spirituelles.
Elle devient une disponibilité totale.
Non une attente tournée vers un ailleurs, mais une ouverture au Principe qui se manifeste au plus intime de l’être.
La tradition hésychaste appelle cet état l’hésychia, la paix profonde.
Le taoïsme parle du wu wei, le non-agir.
Les maîtres spirituels de toutes les traditions évoquent ce même abandon où cesse la volonté séparée.
Il ne s’agit plus de vouloir rencontrer Dieu.
Il s’agit de laisser tomber ce qui empêchait de reconnaître la Présence.
Naître d’en haut
L’Évangile selon saint Jean affirme :
« À moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. » (Jean 3, 3)
Cette naissance n’est pas un déplacement vers un autre monde.
Elle est l’éveil du Centre.
Lorsque cette naissance advient, la prière cesse progressivement d’être adressée à un Dieu conçu comme extérieur.
Il n’y a plus un homme qui cherche Dieu.
Il y a la Vie qui se révèle en celui qui devient transparent à sa propre origine.
Alors le silence n’est plus l’absence de paroles.
Il devient la plus haute forme de la prière.