Les Portes de la perception (Aldous Huxley XXe siècle) — Que voyons-nous vraiment ?

« Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est: infinie »
— William Blake, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer

Nous avons spontanément le sentiment de voir le monde tel qu’il est. Pourtant, nos sens n’en perçoivent qu’une infime partie. Notre cerveau sélectionne, organise et interprète continuellement les informations qui lui parviennent.

Nous ne percevons donc jamais le réel dans sa totalité, mais une représentation du réel adaptée à notre condition humaine.

Cette constatation scientifique rejoint une intuition beaucoup plus ancienne : notre conscience ordinaire ne nous donnerait accès qu’à une partie de ce qui est.

Et si percevoir davantage supposait, paradoxalement, de filtrer moins ?

Huxley et la valve de réduction

En 1954, Aldous Huxley publie Les Portes de la perception, après une expérience sous mescaline. Il reprend alors une hypothèse notamment développée par le philosophe C. D. Broad : le cerveau pourrait fonctionner comme une « valve de réduction ».

Pour survivre, nous devons sélectionner ce qui nous est utile : reconnaître un visage, identifier une menace, trouver notre chemin, agir. Une conscience qui recevrait simultanément toute l’information disponible serait probablement incapable de fonctionner normalement.

Le cerveau ne ferait donc pas qu’organiser notre perception : il en écarterait continuellement une immense partie.

Nous appelons alors « réalité » ce qui a franchi le filtre.

Huxley émet une hypothèse beaucoup plus audacieuse : certains états modifiés de conscience pourraient diminuer momentanément cette fonction de réduction.

Il ne s’agirait plus nécessairement de produire davantage.

Il pourrait s’agir de laisser passer davantage.

Ce que montrent les neurosciences

Les recherches contemporaines en imagerie cérébrale apportent un éclairage étonnant à cette intuition.

L’un des réseaux étudiés est le Default Mode Network, ou réseau du mode par défaut. Il comprend notamment des régions participant à la représentation de soi, à la mémoire autobiographique, aux projections dans le passé et l’avenir et à cette activité mentale permanente par laquelle nous entretenons le récit du « moi ».

Chez des méditants expérimentés, plusieurs études en IRM fonctionnelle ont observé une modification, voire une diminution de l’activité de certaines régions de ce réseau pendant la méditation profonde.

Or des substances psychédéliques telles que la psilocybine entraînent également d’importantes modifications de son fonctionnement et de sa connectivité.

Les deux états ne sont pas neurologiquement identiques. Il serait donc abusif de prétendre que le cerveau d’un yogi en méditation profonde devient exactement celui d’un sujet sous psychédélique.

Mais le rapprochement reste remarquable : des voies profondément différentes peuvent relâcher certains mécanismes qui organisent normalement notre expérience autour du moi.

Une autre structure est également importante : le thalamus, qui participe au filtrage et à la transmission des informations vers le cortex. Là encore, les recherches sur les psychédéliques montrent des modifications des communications entre le thalamus et différentes régions corticales.

La métaphore de Huxley prend alors une résonance inattendue.

La science ne démontre nullement qu’en diminuant ces filtres nous accédons à un monde invisible. Mais elle confirme que notre expérience ordinaire dépend effectivement de mécanismes de sélection, de filtrage et d’organisation.

La porte existe comme réalité neurocognitive.

Ce qui se trouve derrière elle demeure une autre question.

L’humanité a toujours cherché des portes

Bien avant les neurosciences, les hommes avaient découvert de nombreuses manières de modifier leur état de conscience.

Plantes psychoactives, jeûne, veille, solitude, obscurité, danse, tambour, chant répétitif, respiration, méditation, contemplation ou prière ont été utilisés dans des traditions extrêmement différentes.

Le plus troublant est que certains récits issus de cultures très éloignées présentent parfois des ressemblances.

Le temps change de nature, l’espace se transforme, les limites du corps deviennent incertaines, des formes géométriques apparaissent, les animaux prennent une dimension inhabituelle, des êtres hybrides surgissent et certaines présences semblent posséder une autonomie propre.

Ces ressemblances ne prouvent pas l’existence d’un même « monde invisible ».

Mais elles posent une question : pourquoi certaines modifications profondes de la conscience produisent-elles des expériences qui semblent parfois se répondre ?

Castaneda : apprendre à voir

Cette question traverse les premiers ouvrages de Carlos Castaneda.

Dans L’Herbe du diable et la petite fumée, il raconte son apprentissage auprès de Don Juan Matus et plusieurs expériences provoquées notamment par des substances psychoactives.

Au cours de l’une d’elles, le paysage se transforme jusqu’à prendre l’apparence d’un immense lac au bord duquel apparaît une étrange créature évoquant un grillon gigantesque.

L’authenticité ethnographique des récits de Castaneda a depuis été profondément contestée. Mais leur intérêt symbolique demeure.

Car Don Juan distingue continuellement deux attitudes : regarder et voir.

Regarder consiste à reconnaître le monde à travers les catégories que nous connaissons déjà.

Voir suppose que ces catégories cessent momentanément de s’imposer.

Les étranges créatures des Dongba

À des milliers de kilomètres du Mexique, dans les montagnes du Yunnan, les Naxi ont développé une tradition religieuse conservée notamment par leurs spécialistes rituels, les Dongba.

Leurs manuscrits utilisent une remarquable écriture pictographique où cohabitent hommes, animaux, divinités, esprits et créatures composites.

Certaines figures sont étonnantes : êtres anthropomorphes possédant des caractères animaux, créatures serpentiformes, personnages semblant appartenir simultanément à plusieurs règnes.

À celui qui connaît les récits visionnaires de Castaneda, certaines images produisent une étrange impression de familiarité.

Pourtant, rien ne permet d’affirmer que les Dongba aient systématiquement utilisé des substances hallucinogènes. Leurs pratiques connues reposent largement sur le rite, la récitation, la danse et la divination.

La comparaison devient alors plus intéressante encore.

Des chemins différents pourraient-ils conduire vers certaines structures communes de l’expérience intérieure ?

La Pythie de Delphes

La même interrogation apparaît dans la Grèce antique.

À Delphes, la Pythie prononçait les oracles d’Apollon dans un état particulier que les Grecs interprétaient comme une inspiration divine.

Plusieurs hypothèses modernes ont tenté d’en expliquer l’origine : émanations naturelles provenant du sous-sol, substances végétales, phénomènes psychologiques ou combinaison de plusieurs facteurs. Aucune ne permet cependant d’affirmer simplement que la Pythie consommait un hallucinogène.

Mais peut-être l’essentiel n’est-il pas là.

Delphes constituait tout entier un dispositif de transformation de la conscience : purification, attente, espace sacré, odeurs, rites, récitations et conviction de pénétrer dans le domaine d’Apollon.

La substance éventuelle n’aurait été qu’une porte parmi d’autres.

Une géographie intérieure

Nous pouvons ainsi rapprocher, sans jamais les confondre, la transe prophétique de Delphes, les pratiques chamaniques, les rites Dongba, les expériences racontées par Castaneda, l’expérience de la mescaline chez Huxley et la méditation profonde du yogi.

Les moyens sont différents.

Pourtant, ils semblent parfois atteindre un même phénomène fondamental : l’organisation habituelle de la conscience se relâche.

Trois interprétations deviennent alors possibles.

La première est neurobiologique. Tous les êtres humains possédant une architecture cérébrale comparable, certaines modifications de son fonctionnement produiraient naturellement des expériences similaires.

La seconde est anthropologique. L’expérience fondamentale pourrait être commune, mais chaque culture lui donnerait ensuite son propre langage : divinité, esprit, ancêtre, animal, démon ou puissance.

La troisième est celle pressentie par Huxley.

Et si le cerveau n’était pas seulement l’instrument qui construit notre expérience du monde, mais également celui qui limite ce qui peut parvenir jusqu’à notre conscience ?

Le filtre et le réel

Cette dernière hypothèse doit rester à sa juste place.

Que le cerveau filtre et sélectionne continuellement l’information est établi.

Que méditation profonde et psychédéliques puissent modifier profondément les réseaux organisant notre expérience est également observable.

Mais affirmer que le relâchement de ces mécanismes permet d’accéder à une réalité normalement invisible constitue une hypothèse philosophique ou métaphysique, non une conclusion scientifique.

La distinction est essentielle.

Elle n’empêche cependant pas une question vertigineuse d’apparaître.

Si notre perception ordinaire résulte déjà d’une sélection, nous ne pouvons plus identifier naïvement ce que nous percevons avec tout ce qui existe.

Entre les deux apparaît un espace.

Et cet espace suffit pour ouvrir une porte.

Du visible vers l’invisible

Nous retrouvons ici une intuition commune à de nombreuses traditions spirituelles.

Il ne s’agit peut-être pas de chercher un autre monde caché quelque part derrière celui-ci.

Il s’agit de modifier notre manière de voir celui-ci.

Le symbole possède précisément cette fonction. Il ne nie pas l’apparence : il affirme simplement que l’apparence n’épuise pas ce qu’elle manifeste.

Le pictogramme Dongba, l’icône, le mythe, la vision deviennent alors des seuils. Ils invitent à passer de la forme visible vers une profondeur qu’elle contient sans pouvoir entièrement l’exprimer.

C’est également le mouvement du ta’wîl : aller du visible vers l’invisible, non pour abandonner le visible, mais pour découvrir ce dont il est le signe.

La porte n’est peut-être pas située entre deux mondes.

Elle est dans notre manière de percevoir.

Nettoyer les portes

La phrase de William Blake prend alors toute sa force.

Il ne disait pas qu’il fallait inventer un autre monde.

Il parlait de purifier les portes de la perception.

Certaines substances peuvent brutalement les ébranler. Certaines traditions ont employé la transe, le rythme ou la danse. D’autres ont choisi une voie infiniment plus lente : méditation, silence, contemplation, ascèse ou prière.

Peut-être ces chemins ne conduisent-ils pas tous au même endroit.

Peut-être certaines visions ne sont-elles que les productions extraordinaires d’un cerveau dont les contraintes habituelles ont momentanément été bouleversées.

Mais une possibilité demeure ouverte.

Si notre cerveau sélectionne continuellement ce qui peut parvenir jusqu’à notre conscience, ce que nous appelons le réel est peut-être moins la totalité de ce qui est que la portion de ce qui est que nous sommes capables de recevoir.

La science commence à comprendre certains mécanismes de la porte.

Les traditions spirituelles cherchent depuis des millénaires à la franchir.

Et entre les deux demeure cette question :

Lorsque le filtre s’efface, découvrons-nous les profondeurs de notre cerveau… ou celles du réel ?