La synchronicité (Jung – XXe siècle)— Lorsque le monde semble répondre

La synchronicité est souvent réduite à une coïncidence étonnante : penser à quelqu’un au moment où il téléphone, tomber sur un livre qui semble répondre exactement à une question intérieure, rencontrer une personne au moment précis où une décision importante doit être prise.

Mais chez Carl Gustav Jung, la synchronicité désigne quelque chose de plus profond.

Elle correspond à la rencontre de deux événements qui ne sont reliés par aucune causalité identifiable, mais qui prennent ensemble une signification particulière.

La causalité dit :

A produit B.

La synchronicité suggère autre chose :

A et B semblent appartenir à une même structure de sens.

C’est toute la différence.

Une relation sans cause apparente

Notre vision moderne du monde repose largement sur la causalité.

Un phénomène est expliqué lorsqu’on peut identifier ce qui l’a produit.

Une pierre tombe en raison de la gravitation.

Une réaction chimique résulte de certaines conditions.

Une maladie possède des causes biologiques.

Mais certaines expériences humaines semblent échapper à cette logique sans pour autant être dépourvues de cohérence.

Deux événements peuvent être parfaitement indépendants du point de vue causal et pourtant apparaître comme profondément liés par leur signification.

Jung parlera alors d’un principe de connexion acausale.

Il ne s’agit pas de nier la causalité, mais de reconnaître qu’elle n’épuise peut-être pas toutes les relations possibles entre les phénomènes.

La coïncidence signifiante

Ce qui caractérise la synchronicité n’est pas seulement l’improbabilité.

Une combinaison de chiffres extrêmement rare peut apparaître dans une loterie sans rien signifier pour celui qui la voit.

La synchronicité suppose autre chose : une correspondance entre un événement extérieur et une situation intérieure.

Il faut donc au moins trois éléments :

un état intérieur,

un événement extérieur,

et une signification qui semble les réunir.

Ce qui surprend n’est pas seulement que deux événements surviennent ensemble.

C’est qu’ils semblent soudain parler le même langage.

Le scarabée de Jung

L’exemple le plus célèbre rapporté par Jung concerne une patiente enfermée, selon lui, dans une vision excessivement rationnelle de son existence.

Elle lui racontait un rêve dans lequel elle recevait un scarabée d’or.

Au même moment, Jung entendit quelque chose frapper contre la fenêtre de son cabinet. Il attrapa un insecte qui ressemblait fortement à un scarabée et le présenta à sa patiente.

L’événement n’apportait aucune preuve surnaturelle.

Mais sa concordance avec le rêve produisit chez elle un choc suffisant pour rompre momentanément la rigidité de son raisonnement.

Ce qui intéresse Jung n’est donc pas l’insecte lui-même.

C’est la rencontre entre une image intérieure et un événement extérieur qui semble en reprendre le motif.

Lorsque le hasard semble prendre une direction

La même structure peut apparaître dans des situations beaucoup plus ordinaires.

Une personne hésite depuis des semaines devant une décision importante : changer de travail, entreprendre un projet, partir, rester, abandonner une situation devenue stérile.

Au moment où une direction commence enfin à s’imposer intérieurement, survient une rencontre imprévue, une conversation, un texte ou un événement qui reprend précisément le thème qui occupait sa réflexion.

Il n’existe aucune relation causale.

La rencontre n’a pas été provoquée par la décision intérieure.

Et pourtant elle semble lui répondre.

Autre exemple : quelqu’un travaille depuis longtemps sur une question philosophique, scientifique ou artistique.

Une intuition commence à apparaître, encore fragile.

Le même jour, il reçoit un livre, découvre une référence ou rencontre quelqu’un qui développe précisément la même idée.

Le document n’est évidemment pas arrivé parce que l’intuition venait de naître.

Mais leur rencontre produit une impression étrange : celle d’une convergence.

C’est cette convergence du temps, du symbole et du sens qui constitue le cœur de la synchronicité.

Le problème du sens

La science peut parfaitement expliquer qu’une coïncidence soit statistiquement possible.

Mais cette réponse n’épuise pas nécessairement l’expérience.

La probabilité peut expliquer qu’un événement survienne.

Elle ne dit pas pourquoi cet événement prend, à cet instant précis, une signification particulière pour celui qui le rencontre.

La question change alors de nature.

On ne demande plus seulement :

Quelle est la cause de cet événement ?

Mais :

Pourquoi cet événement devient-il porteur de sens ?

Le hasard peut expliquer l’occurrence.

Il n’épuise pas forcément la signification.

Les archétypes

Pour Jung, certaines synchronicités apparaissent lorsque des structures profondes de la psyché deviennent particulièrement actives.

Il les appelle des archétypes.

Les archétypes ne sont pas simplement des images héritées ou des symboles culturels.

Ils correspondent à des formes fondamentales de l’expérience humaine : naissance, mort, séparation, transformation, quête, centre, totalité, passage.

Lorsqu’un archétype devient actif, il peut apparaître dans les rêves, les images, les intuitions et parfois dans certaines configurations du monde extérieur.

La synchronicité serait alors le moment où une même forme semble se manifester sur plusieurs plans.

L’unus mundus : le monde un

Pour tenter de comprendre cette relation, Jung reprend une ancienne notion philosophique : l’unus mundus, le « monde un ».

Cette idée suppose qu’à un niveau profond, la réalité ne serait pas encore divisée entre matière et esprit, intérieur et extérieur, sujet et objet.

Ces distinctions correspondraient peut-être à la manière dont notre conscience découpe le réel.

Derrière elles pourrait exister une unité plus fondamentale.

Dans cette perspective, une synchronicité ne serait pas nécessairement un événement envoyé par une intelligence invisible.

Il ne serait pas non plus nécessaire d’imaginer que l’esprit agit mystérieusement sur la matière.

Les deux manifestations pourraient simplement provenir d’une même structure profonde.

Ce que nous percevons comme deux événements séparés pourrait être l’expression, sur deux plans différents, de quelque chose qui, à un autre niveau, est un.

Jung et Wolfgang Pauli

Cette question intéressa également Wolfgang Pauli, l’un des grands physiciens du XXe siècle.

Jung et Pauli entretinrent un dialogue remarquable sur les rapports possibles entre psyché et matière.

Il serait abusif de prétendre que la mécanique quantique démontre la synchronicité.

Elle ne la démontre pas.

Mais les bouleversements introduits par la physique moderne avaient rendu moins évidente l’ancienne représentation d’un univers composé uniquement d’objets séparés et indépendants.

Jung et Pauli se demandèrent alors si psyché et matière ne pouvaient pas être considérées comme deux manifestations d’une réalité plus profonde.

L’hypothèse reste spéculative.

Mais elle ouvre une question philosophique considérable.

Chronos et kairos

La synchronicité pose également la question du temps.

Les Grecs distinguaient chronos, le temps mesurable, de kairos, le moment opportun, le moment juste.

Chronos est celui des horloges et des calendriers.

Kairos est l’instant où quelque chose arrive précisément lorsque cela peut prendre sens.

Dans une synchronicité, ce n’est souvent pas seulement l’événement qui frappe.

C’est son moment.

Quelques jours plus tôt ou quelques semaines plus tard, il aurait peut-être été insignifiant.

Mais il survient précisément lorsqu’une situation intérieure semble prête à le recevoir.

La coïncidence devient alors rencontre.

Le monde comme réseau de correspondances

Les traditions anciennes ont souvent considéré le monde comme un ensemble de correspondances.

Le visible pouvait être compris comme le reflet d’un ordre invisible.

Le cosmos était parfois conçu comme un livre.

Les phénomènes devenaient des signes.

La pensée moderne a largement remplacé cette vision par celle d’un univers régi par des lois physiques et des relations causales.

Mais la synchronicité réintroduit discrètement une interrogation très ancienne :

le réel possède-t-il seulement une structure causale, ou peut-il également présenter une structure signifiante ?

La question reste ouverte.

Le danger de la surinterprétation

Il faut cependant rester prudent.

L’esprit humain possède une extraordinaire capacité à reconnaître des formes et des motifs.

Parfois même lorsqu’ils n’existent pas.

Biais de confirmation, attention sélective et recherche instinctive de cohérence peuvent donner une importance excessive à certaines coïncidences.

La synchronicité ne consiste donc pas à transformer chaque événement en message secret.

Une heure répétée sur une montre, un chiffre aperçu plusieurs fois ou une chanson entendue au bon moment ne constituent pas nécessairement une révélation cosmique.

Le monde n’est pas obligé de devenir un immense service de messagerie symbolique.

La difficulté consiste justement à maintenir ensemble deux possibilités :

la coïncidence peut être fortuite,

et sa signification peut néanmoins être réelle pour celui qui la rencontre.

De la causalité au sens

La véritable portée de la synchronicité apparaît peut-être lorsqu’on cesse de choisir trop rapidement entre deux explications :

hasard ou miracle.

Cette opposition est probablement trop simple.

Un événement peut être statistiquement possible et pourtant profondément signifiant.

Le problème se déplace alors.

La raison recherche naturellement les causes.

Mais certaines expériences invitent également à rechercher les formes, les correspondances et les significations.

Il ne s’agit pas d’abandonner la raison.

Il s’agit de reconnaître ses frontières.

La causalité cherche à comprendre comment les événements se produisent.

La synchronicité introduit une autre question :

que signifient-ils lorsqu’ils se rencontrent ?

Une autre manière de regarder le réel

La synchronicité ouvre finalement une brèche dans notre représentation habituelle du monde.

Pendant un instant, les événements ne semblent plus totalement séparés.

Une correspondance apparaît.

Quelque chose qui était intérieur trouve un écho extérieur.

Quelque chose qui semblait dispersé prend soudain la forme d’une totalité.

Il est impossible d’en conclure qu’une intelligence invisible organise ces rencontres.

Mais il serait peut-être tout aussi réducteur de considérer que le mot « hasard » suffit toujours à épuiser ce que nous éprouvons.

La synchronicité nous place ainsi devant une question qui dépasse largement la psychologie de Jung.

Peut-être le réel n’est-il pas uniquement un ensemble de causes.

Peut-être existe-t-il aussi des correspondances.

Et lorsque plusieurs événements indépendants semblent soudain converger vers une même signification, la question n’est peut-être plus seulement :

« Quelle était la probabilité que cela arrive ? »

Elle devient :

« Pourquoi, à cet instant précis, le monde semble-t-il prendre la forme d’un sens ? »