Le silence intérieur est-il vraiment vide ?
Nous avons longtemps eu tendance à imaginer le cerveau comme une machine qui travaille lorsque nous réfléchissons, calculons ou accomplissons une tâche, puis qui se mettrait au repos lorsque nous ne faisons plus rien.
Les neurosciences ont profondément corrigé cette image.
Même lorsque nous n’accomplissons aucune tâche particulière, le cerveau reste extrêmement actif. Certaines régions présentent alors des fluctuations d’activité coordonnées que l’imagerie cérébrale permet d’observer.
Parmi les réseaux ainsi identifiés figure ce que les chercheurs ont appelé le réseau du mode par défaut, ou Default Mode Network — souvent abrégé DMN.
Mais le terme peut être trompeur.
Le DMN n’est pas simplement un interrupteur qui « s’allume » dès que nous ne faisons rien, pas plus que le reste du cerveau ne s’éteint. Il s’agit d’un ensemble de régions dont l’activité et la connectivité varient selon les états mentaux et les tâches. Il interagit constamment avec d’autres réseaux cérébraux.
Les recherches l’associent notamment à plusieurs formes de pensée tournée vers l’intérieur : souvenirs autobiographiques, projections dans l’avenir, réflexions concernant soi-même ou les autres, cognition sociale et certaines formes de vagabondage mental.
Ainsi, lorsqu’une tâche extérieure cesse de monopoliser notre attention, notre activité mentale peut plus facilement se tourner vers notre monde intérieur.
Elle se souvient.
Elle imagine.
Elle anticipe.
Elle associe.
Elle vagabonde.
Mais attention : cela ne signifie pas que toute pensée intérieure provient du seul réseau du mode par défaut. Plusieurs réseaux cérébraux coopèrent et se régulent mutuellement selon ce que nous sommes en train de penser ou de faire.
Le cerveau ressemble décidément moins à une collection de petits interrupteurs qu’à un orchestre.
Le cerveau et la construction du « moi »
Une partie des recherches sur le DMN concerne ce que les neuroscientifiques appellent les processus autoréférentiels.
Lorsque nous pensons à notre personnalité, à notre passé, à nos relations ou à notre avenir, certaines régions appartenant au DMN sont fréquemment impliquées.
Cela a conduit certains chercheurs à proposer que ce réseau participe à l’intégration de souvenirs, de connaissances et de représentations permettant de maintenir une certaine continuité autobiographique.
Un chercheur parle même d’une forme de « narration interne » contribuant à notre sentiment de soi.
Le mot important est toutefois :
contribuant.
Les neurosciences ne démontrent pas que le « moi » serait uniquement une histoire produite par le DMN.
Notre sentiment d’identité dépend vraisemblablement de nombreux mécanismes : mémoire, perception corporelle, émotions, langage, interactions sociales, attention et autres processus cérébraux encore imparfaitement compris.
Il serait donc excessif d’écrire :
« Le réseau du mode par défaut fabrique notre moi. »
Nous pouvons plus prudemment dire :
« Certains processus cérébraux associés au réseau du mode par défaut semblent participer à la manière dont nous nous représentons nous-mêmes dans le temps. »
La différence paraît petite.
Scientifiquement, elle est immense.
Sommes-nous notre récit intérieur ?
À partir d’ici, nous quittons progressivement le terrain strict de la neuroscience.
Et c’est précisément là que la réflexion devient passionnante.
Nous pouvons constater une chose très simple.
Notre vie intérieure comporte une narration presque permanente :
« Voilà ce qui m’est arrivé. »
« Voilà ce que je dois faire. »
« Voilà ce que les autres pensent de moi. »
« Voilà celui que je suis. »
Les neurosciences peuvent rechercher les mécanismes associés à ces processus.
Mais une autre question apparaît :
notre identité se réduit-elle à cette narration ?
Cette question n’est plus seulement neuroscientifique.
Elle devient philosophique.
Et peut-être spirituelle.
Penser n’est-il pas nécessairement être ?
Une pensée apparaît.
Puis disparaît.
Une autre la remplace.
Nous pouvons parfois prendre conscience de cette succession.
C’est ici qu’une formulation prudente devient indispensable.
La neuroscience peut étudier des mécanismes associés à l’attention, à la métacognition ou à la conscience d’une pensée.
Elle ne démontre pas pour autant l’existence d’un « observateur » séparé du cerveau.
La question :
« Qui observe la pensée ? »
est donc une interrogation philosophique et phénoménologique, et non la conclusion d’une expérience d’imagerie cérébrale.
Cette distinction n’enlève rien à sa profondeur.
Elle évite simplement de demander à la science de signer un chèque métaphysique qu’elle n’a pas émis.
Méditer : faire taire le réseau du mode par défaut ?
On rencontre parfois une affirmation séduisante :
« La méditation éteint le réseau du mode par défaut. »
C’est beaucoup trop simple.
Des études ont observé chez certains méditants ou après certains entraînements à la pleine conscience des différences d’activité ou de connectivité impliquant le DMN.
Mais les résultats varient suivant les pratiques, les populations et les méthodes utilisées. Certaines études décrivent des diminutions de connectivité à l’intérieur du DMN, tandis que d’autres mettent plutôt en évidence des modifications de ses interactions avec des réseaux liés à l’attention ou à la détection de signaux pertinents. Les auteurs eux-mêmes soulignent que l’état des connaissances reste incomplet.
Il serait donc prématuré d’affirmer que la méditation « désactive le moi » ou qu’elle permettrait scientifiquement d’accéder à une conscience située au-delà du cerveau.
Ce que nous pouvons dire avec davantage de prudence est que certaines pratiques méditatives semblent modifier notre rapport à l’attention, aux pensées spontanées et à certains réseaux cérébraux associés aux processus internes.
Et cela suffit déjà à rendre le phénomène remarquable.
Le silence n’est peut-être pas le vide
Dans la vie quotidienne, nous imaginons volontiers le silence comme une absence.
Absence de bruit.
Absence d’activité.
Absence de pensée.
Mais notre expérience montre rapidement qu’il n’en est rien.
Asseyez-vous quelques minutes sans téléphone, musique, livre ou conversation.
Le monde extérieur devient silencieux.
Et souvent, le monde intérieur commence son festival.
Souvenirs.
Projets.
Dialogues imaginaires.
Inquiétudes.
Images.
Idées apparemment absurdes surgies de nulle part.
La science peut étudier une partie des mécanismes cérébraux associés à cette activité mentale spontanée.
Mais l’expérience subjective elle-même nous place devant quelque chose de plus difficile à saisir.
Là où la science rencontre encore une énigme
Les neurosciences ont considérablement progressé dans l’identification des mécanismes associés à la perception, à la mémoire, à l’attention et aux différents états de conscience.
Elles recherchent notamment ce que l’on appelle les corrélats neuronaux de la conscience : les mécanismes cérébraux associés à l’existence ou au contenu d’une expérience consciente.
Mais corrélation et explication complète ne sont pas exactement la même chose.
Savoir quelles régions et quels mécanismes sont associés à la vision d’une couleur ne répond pas nécessairement à toutes les questions concernant le fait d’éprouver cette couleur.
La subjectivité demeure d’ailleurs un défi méthodologique majeur : contrairement à l’activité cérébrale ou au comportement, l’expérience consciente d’une personne n’est directement accessible qu’à cette personne.
C’est ici qu’apparaît l’une des grandes questions contemporaines sur la conscience :
comment l’activité physique du cerveau est-elle liée à l’expérience subjective ?
Différentes théories scientifiques et philosophiques proposent des réponses.
Aucune ne bénéficie aujourd’hui d’un consensus permettant de déclarer le problème définitivement résolu.
Peut-être faut-il réapprendre à ne rien faire
Nos sociétés supportent de moins en moins les interstices.
Une file d’attente ?
Téléphone.
Un trajet ?
Podcast.
Deux minutes avant un rendez-vous ?
Notifications.
Nous avons progressivement équipé chaque moment vide d’une porte donnant accès à quelque chose.
Mais l’absence momentanée de stimulation extérieure n’est pas nécessairement du temps perdu.
Elle laisse davantage de place à la pensée spontanée, au souvenir, à l’imagination et parfois à l’émergence d’associations nouvelles.
Cela ne signifie pas que la rêverie soit toujours bénéfique.
Le vagabondage mental peut aussi devenir rumination, inquiétude ou répétition obsessionnelle.
Le cerveau qui vagabonde n’est ni sage ni fou.
Il vagabonde.
Puis vient une autre question
Les neurosciences peuvent donc nous apprendre beaucoup sur ce qui se passe lorsque nous cessons d’accomplir une tâche.
Elles montrent que le cerveau ne devient nullement silencieux.
Elles révèlent des réseaux complexes associés à notre mémoire, notre imagination et notre représentation de nous-mêmes.
Mais elles ne nous autorisent pas à conclure que nous avons découvert, dans une image IRM, la nature ultime du moi ou de la conscience.
Et c’est peut-être précisément ce qui rend la rencontre entre science et spiritualité intéressante.
La science peut demander :
Quels mécanismes cérébraux accompagnent cette expérience ?
La philosophie peut demander :
Que signifie cette expérience ?
Et la démarche spirituelle peut en poser une troisième :
Que découvre-t-on lorsqu’on cesse momentanément de suivre chacune de nos pensées ?
Trois questions.
Trois niveaux d’analyse.
Aucune n’a besoin d’usurper la place des deux autres.
Lorsque nous cessons d’agir, le cerveau continue donc son activité.
Lorsque nous cessons de poursuivre chaque pensée, quelque chose d’autre peut être expérimenté : attention, présence, silence, ou simplement une autre manière d’être conscient.
Ce que cette expérience signifie métaphysiquement reste une question ouverte.
Et finalement, c’est peut-être beaucoup plus intéressant ainsi.
Car le véritable mystère ne commence pas là où la science échoue.
Il commence là où nous avons suffisamment compris pour pouvoir enfin poser la question avec précision.