René Guénon : la noesis sans l’expérience ? (XIXe / XXe siècle)

Une pensée de l’intuition intellectuelle écrite dans le langage de la raison

Chez René Guénon, tout semble conduire vers une connaissance située au-delà de la raison.

Il parle d’intuition intellectuelle, de connaissance métaphysique, de réalisation, d’une connaissance qui ne serait plus seulement compréhension d’un objet, mais identification avec ce qui est connu.

À première vue, nous sommes très proches de ce que Platon appelle la noesis : une connaissance directe, immédiate, qui dépasse la pensée discursive, la dianoia.

Et pourtant, à la lecture de Guénon, une étrange contradiction apparaît.

Ses textes sont extrêmement construits, argumentés, hiérarchisés. Ils distinguent les plans, classent les états de l’être, définissent les principes, rapprochent les traditions, éliminent les confusions.

Tout cela relève précisément de cette intelligence discursive dont il affirme pourtant qu’elle est incapable d’atteindre directement la métaphysique.

Guénon développe ainsi une pensée de la noesis avec les instruments de la dianoia.

C’est là tout le paradoxe.

Il affirme qu’une connaissance supérieure à la raison existe, mais il ne nous montre presque jamais comment elle surgit dans une conscience humaine.

On ne trouve guère chez lui de récit d’expérience personnelle.

Pas de rupture intérieure.

Pas d’instant où la perception du réel bascule.

Pas de description d’un silence, d’une lumière, d’une dissolution du sujet, d’un sentiment d’unité.

Rien de comparable à ce que l’on rencontre chez certains mystiques, chez Plotin, chez Maître Eckhart, chez Ibn ‘Arabî ou dans de nombreuses traditions contemplatives.

Guénon ne dit presque jamais :

« Voici ce que j’ai vécu. »

Ce silence est sans doute volontaire.

Pour lui, l’expérience individuelle reste facilement prisonnière du domaine psychique. Or la réalisation métaphysique doit précisément dépasser l’individu.

Raconter une expérience risquerait alors de réduire la métaphysique à une psychologie du sacré.

Guénon se méfie d’ailleurs du mysticisme, qu’il considère comme trop passif, affectif ou individuel. Il préfère parler de réalisation initiatique, c’est-à-dire d’un processus ordonné permettant à l’être de dépasser progressivement ses limitations.

Mais une question demeure.

Guénon décrit-il un territoire qu’il a réellement parcouru, ou construit-il une carte remarquablement cohérente à partir des enseignements traditionnels qu’il a étudiés ?

Nous ne pouvons guère le savoir.

Son parcours personnel — ses engagements initiatiques, son rattachement au soufisme, son installation au Caire — montre qu’il ne fut certainement pas un simple universitaire étudiant les traditions de l’extérieur.

Mais cela ne permet pas davantage d’affirmer qu’il ait connu cette réalisation métaphysique dont il parle avec tant d’assurance.

Et finalement, ce doute importe peut-être moins que ce qu’il révèle.

Car toute pensée métaphysique rencontre tôt ou tard cette limite :

la pensée peut conduire jusqu’au seuil, mais elle ne peut franchir le seuil à notre place.

La dianoia peut ordonner les concepts.

Elle peut tracer des correspondances.

Elle peut dessiner une architecture du réel.

Elle peut même montrer les limites de la raison.

Mais la noesis commence précisément lorsque la pensée cesse d’être seulement représentation.

Guénon nous donne une carte extrêmement précise de la montagne.

Peut-être en a-t-il atteint le sommet.

Mais il ne nous raconte jamais le paysage.

Et peut-être est-ce là, à la fois, la force et la limite de son œuvre : avoir montré avec une remarquable rigueur intellectuelle qu’il existe quelque chose au-delà de l’intellect discursif, tout en laissant presque entièrement dans l’ombre l’expérience vivante de ce dépassement.