Il existe des livres religieux qui expliquent ce qu’il faut croire.
La Voie vers le Christ, de Jacob Böhme, appartient à une autre famille.
Böhme ne cherche pas seulement à transmettre une doctrine. Il décrit une transformation intérieure.
La question n’est plus simplement :
qui est le Christ ?
Elle devient :
comment le Christ peut-il naître dans l’homme ?
Et cette question change profondément la nature du chemin spirituel.
Le véritable obstacle : la volonté propre
Pour Böhme, ce qui éloigne l’homme du divin n’est pas d’abord son ignorance.
C’est sa volonté de se constituer lui-même comme centre.
Nous voulons saisir, posséder, contrôler, être reconnus, protéger ce que nous croyons être.
Cette volonté propre construit progressivement un monde autour d’elle-même.
Elle dit :
moi, mon intérêt, mon désir, ma peur, mon image.
Or, tant que l’homme demeure enfermé dans ce centre, il peut même rechercher Dieu sans véritablement sortir de lui-même.
Il peut vouloir Dieu comme il veut autre chose.
Il peut vouloir posséder la vérité.
Posséder l’expérience spirituelle.
Posséder même l’illumination.
Le piège devient alors subtil : l’ego peut utiliser la spiritualité pour continuer à se renforcer.
La Gelassenheit : laisser tomber la volonté de saisir
Böhme emploie une notion essentielle : la Gelassenheit.
Le terme est difficile à traduire.
On parle parfois de résignation, d’abandon ou de détachement.
Mais il ne s’agit pas de passivité.
La Gelassenheit est plutôt la capacité de cesser momentanément de vouloir imposer sa propre volonté au réel.
Ne plus chercher à tout maîtriser.
Ne plus vouloir immédiatement comprendre.
Ne plus chercher à utiliser Dieu pour satisfaire le moi.
Quelque chose doit être laissé.
Non pas la vie.
Non pas l’action.
Mais cette crispation intérieure qui veut sans cesse ramener l’existence à elle-même.
La voie commence donc paradoxalement par un renoncement :
cesser de vouloir atteindre ce que l’on cherche.
Car tant que je veux saisir le divin, c’est encore moi qui suis au centre.
Mourir sans disparaître
C’est ici qu’apparaît le thème traditionnel de la mort à soi-même.
Mais cette mort n’est pas destruction de la personnalité.
L’homme continue à vivre, à travailler, à aimer, à décider.
Ce qui doit mourir est plus subtil :
la prétention du moi à être le principe ultime de sa propre existence.
Il ne s’agit pas de supprimer l’individu.
Il s’agit de déplacer son centre.
Cette différence est capitale.
La spiritualité de Böhme ne demande pas à l’homme de devenir moins vivant.
Elle cherche au contraire à libérer une vie plus profonde, jusque-là recouverte par l’agitation de la volonté personnelle.
L’Ungrund : le Sans-Fond
Derrière cette expérience intérieure se trouve l’une des intuitions les plus célèbres de Böhme : l’Ungrund, le Sans-Fond.
Avant toute forme, avant toute détermination, avant même toute représentation possible de Dieu, il existe une profondeur que l’intelligence ne peut saisir comme un objet.
Le Sans-Fond n’est pas une chose cachée quelque part dans l’univers.
Il désigne ce qui précède toute séparation.
Toute opposition.
Toute forme définie.
De cette profondeur surgit la manifestation.
Le divin se révèle.
Le monde apparaît.
La multiplicité naît.
La création devient alors beaucoup plus qu’un événement ancien.
Elle est un processus permanent de manifestation.
L’invisible cherche à devenir visible.
L’indifférencié prend forme.
Le silence devient parole.
Le feu et la lumière
Böhme utilise souvent l’image du feu.
Le feu représente la puissance du désir, de la tension, de l’énergie.
Il brûle.
Il consume.
Il cherche.
Mais du feu peut naître la lumière.
Cette distinction permet à Böhme d’éviter une spiritualité fondée uniquement sur le rejet.
Le désir n’est pas simplement mauvais.
L’énergie n’est pas mauvaise.
La puissance n’est pas mauvaise.
Tout dépend de leur transformation.
Le même feu qui enferme l’homme dans la possession peut devenir lumière lorsqu’il cesse de se refermer sur lui-même.
Ainsi, le chemin spirituel n’est pas forcément suppression des forces obscures.
Il peut devenir leur transmutation.
Le feu demeure.
Mais il éclaire.
La naissance intérieure du Christ
C’est ici que le Christ prend toute sa signification chez Böhme.
Le Christ n’est pas seulement une figure historique que l’on doit admirer ou imiter.
Il est le principe par lequel l’homme peut retrouver en lui l’unité perdue.
La naissance du Christ devient alors un événement intérieur.
Quelque chose naît lorsque la volonté propre cesse d’occuper toute la place.
Une autre manière d’exister apparaît.
Une autre manière de regarder.
Une autre manière d’agir.
L’homme ne disparaît pas.
Mais ce n’est plus exactement le même centre qui gouverne sa vie.
On retrouve ici le grand thème évangélique de la seconde naissance.
Il ne suffit pas d’appartenir extérieurement à une tradition.
Il faut qu’une transformation se produise.
Une voie intérieure
La démarche pourrait presque se résumer ainsi :
volonté propre
↓
confrontation avec soi-même
↓
détachement
↓
silence intérieur
↓
ouverture
↓
nouvelle naissance
↓
transformation de l’action
Mais il ne faudrait pas transformer cette succession en recette.
Böhme ne propose pas une méthode mécanique.
La transformation ne peut précisément pas être produite comme on produit un objet.
Il existe ici un paradoxe fondamental :
l’homme doit agir, mais il doit aussi apprendre à ne plus vouloir tout produire par lui-même.
Le chemin demande donc à la fois vigilance et abandon.
Revenir dans le monde
La voie ne s’achève pas dans une extase.
L’homme retourne au monde.
Il agit.
Il travaille.
Il rencontre les autres.
Mais quelque chose a changé.
L’action ne naît plus uniquement de la volonté de conquérir, de posséder ou de se protéger.
Elle peut devenir expression d’un autre rapport à l’existence.
Voilà peut-être l’un des aspects les plus modernes de Böhme.
La spiritualité n’est pas fuite hors du monde.
Elle est transformation de la manière d’habiter le monde.
À partir de quel centre vivons-nous ?
Böhme laisse finalement une question redoutablement simple.
À partir de quel centre agissons-nous ?
De la peur ?
Du besoin de reconnaissance ?
Du désir de domination ?
Du besoin de posséder ?
Ou existe-t-il en nous un espace plus silencieux à partir duquel l’action peut naître autrement ?
C’est probablement là que commence véritablement La Voie vers le Christ.
Non pas dans une adhésion extérieure.
Mais dans un déplacement intérieur.
Le Christ n’est alors plus seulement celui que l’homme cherche.
Il devient ce qui doit naître en lui.
Et peut-être est-ce là tout le paradoxe de la voie :
nous passons une grande partie de notre existence à chercher ce qui ne peut apparaître qu’au moment où nous cessons de vouloir le posséder.