{"id":176,"date":"2026-07-10T08:54:11","date_gmt":"2026-07-10T08:54:11","guid":{"rendered":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/?p=176"},"modified":"2026-08-27T07:20:57","modified_gmt":"2026-08-27T07:20:57","slug":"les-grandes-figures-mystiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/2026\/07\/10\/les-grandes-figures-mystiques\/","title":{"rendered":"Les grandes figures mystiques"},"content":{"rendered":"<h1>Les grandes figures de la mystique et des traditions contemplatives<\/h1>\n<h2>Qu\u2019est-ce qu\u2019un mystique ?<\/h2>\n<p>Le mot <em>mystique<\/em> d\u00e9signe g\u00e9n\u00e9ralement une voie de transformation int\u00e9rieure orient\u00e9e vers une connaissance v\u00e9cue du divin, de l\u2019Absolu ou de la r\u00e9alit\u00e9 ultime.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9finition reste n\u00e9cessairement imparfaite.<\/p>\n<p>Elle convient assez bien aux traditions chr\u00e9tienne, juive ou musulmane lorsqu\u2019elles parlent de pr\u00e9sence divine, d\u2019union, de contemplation ou d\u2019amour de Dieu. Elle devient plus d\u00e9licate lorsqu\u2019on aborde le bouddhisme, qui ne recherche pas l\u2019union avec un Dieu cr\u00e9ateur, ou le tao\u00efsme, qui invite plut\u00f4t l\u2019\u00eatre humain \u00e0 retrouver son accord avec le Tao.<\/p>\n<p>Il serait donc trompeur d\u2019imaginer derri\u00e8re toutes les traditions une doctrine mystique unique qui aurait simplement chang\u00e9 de vocabulaire au cours des si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Le chr\u00e9tien parlant de Dieu ne d\u00e9signe pas n\u00e9cessairement la m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 que le bouddhiste lorsqu\u2019il parle de vacuit\u00e9. Le <em>fan\u0101\u2019<\/em> soufi ne se confond pas davantage avec la reconnaissance, dans l\u2019Advaita Ved\u0101nta, de l\u2019identit\u00e9 de l\u2019\u0100tman et de Brahman.<\/p>\n<p>Les convergences existent, mais elles deviennent r\u00e9ellement int\u00e9ressantes lorsqu\u2019on respecte les diff\u00e9rences.<\/p>\n<p>Ce qui peut \u00eatre rapproch\u00e9 n\u2019est donc pas n\u00e9cessairement le contenu des doctrines, mais certains mouvements de l\u2019exp\u00e9rience humaine : d\u00e9passement du moi ordinaire, silence int\u00e9rieur, contemplation, d\u00e9pouillement, illumination, connaissance directe, \u00e9veil ou transformation de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Une autre distinction s\u2019impose.<\/p>\n<p>Toutes les grandes figures spirituelles ne sont pas des mystiques au m\u00eame sens. Mo\u00efse ou \u00c9lie sont d\u2019abord des figures proph\u00e9tiques ; Plotin, Shankara ou N\u0101g\u0101rjuna sont des philosophes ; Herm\u00e8s Trism\u00e9giste et Orph\u00e9e appartiennent au domaine symbolique ou l\u00e9gendaire ; Ren\u00e9 Gu\u00e9non rel\u00e8ve principalement de la m\u00e9taphysique et de l\u2019initiation traditionnelle.<\/p>\n<p>Cette page ne constitue donc pas un catalogue de \u00ab mystiques \u00bb au sens strict. Elle propose plut\u00f4t de parcourir quelques grandes figures autour desquelles s\u2019est exprim\u00e9e, sous des formes diverses, la recherche d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9passant les limites habituelles de l\u2019individualit\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>La tradition biblique et la mystique juive<\/h1>\n<h2>Mo\u00efse : quitter, traverser, monter<\/h2>\n<p>L\u2019itin\u00e9raire de Mo\u00efse poss\u00e8de une puissance symbolique exceptionnelle.<\/p>\n<p>Il faut quitter l\u2019\u00c9gypte, traverser les eaux, affronter le d\u00e9sert, gravir la montagne et finalement entrer dans la nu\u00e9e.<\/p>\n<p>Le mouvement est d\u00e9j\u00e0 tout entier contenu dans cette progression : sortir d\u2019un ordre ancien pour devenir capable d\u2019en recevoir un nouveau.<\/p>\n<p>Au Sina\u00ef, Mo\u00efse re\u00e7oit la Torah mais \u00e9galement les prescriptions concernant le <em>Mishkan<\/em>, le sanctuaire mobile du d\u00e9sert. Il ne construit donc pas le Temple de J\u00e9rusalem, qui sera \u00e9lev\u00e9 beaucoup plus tard sous Salomon. Be\u00e7alel, Oholiab et les artisans r\u00e9aliseront le sanctuaire selon la forme re\u00e7ue.<\/p>\n<p>La distinction est importante historiquement.<\/p>\n<p>Mais le symbole peut aller plus loin que l\u2019histoire sans la falsifier.<\/p>\n<p>Mo\u00efse re\u00e7oit <strong>d\u2019en haut<\/strong> une mesure selon laquelle ce qui est <strong>en bas<\/strong> doit \u00eatre ordonn\u00e9.<\/p>\n<p>Le sanctuaire peut ainsi devenir l\u2019image d\u2019un \u00eatre humain appel\u00e9 \u00e0 reconstruire int\u00e9rieurement son propre centre.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>\u00c9lie : entendre le silence<\/h2>\n<p>\u00c9lie est le proph\u00e8te du d\u00e9sert et du feu.<\/p>\n<p>Pourtant, au mont Horeb, Dieu ne se manifeste ni dans la temp\u00eate, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu.<\/p>\n<p>Il se r\u00e9v\u00e8le dans ce que le texte h\u00e9breu laisse entendre comme une voix extr\u00eamement t\u00e9nue, parfois traduite par \u00ab murmure doux et l\u00e9ger \u00bb ou \u00ab voix de fin silence \u00bb.<\/p>\n<p>Le d\u00e9placement est consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>La manifestation divine n\u2019est plus cherch\u00e9e dans l\u2019intensit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne, mais dans la capacit\u00e9 de l\u2019homme \u00e0 entendre ce qui devient presque imperceptible.<\/p>\n<p>\u00c9lie repr\u00e9sente ainsi le passage du bruit ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019\u00e9coute int\u00e9rieure.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>\u00c9z\u00e9chiel : le char et le monde c\u00e9leste<\/h2>\n<p>Le livre d\u2019\u00c9z\u00e9chiel s\u2019ouvre sur une vision extraordinaire : quatre vivants, des roues entrelac\u00e9es, des \u00e9clairs, un firmament et un tr\u00f4ne environn\u00e9 de lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette vision deviendra l\u2019une des matrices de la mystique juive de la <em>Merkavah<\/em>, le Char divin.<\/p>\n<p>Les courants qui s\u2019en inspireront d\u00e9criront des ascensions \u00e0 travers diff\u00e9rents palais c\u00e9lestes jusqu\u2019\u00e0 la contemplation du Tr\u00f4ne.<\/p>\n<p>Il serait toutefois anachronique de faire d\u2019\u00c9z\u00e9chiel un kabbaliste avant la Kabbale. Son texte fournit plut\u00f4t un ensemble de formes symboliques que les traditions ult\u00e9rieures approfondiront.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Rabbi Akiva : entrer dans le Pard\u00e8s<\/h2>\n<p>Une c\u00e9l\u00e8bre tradition talmudique raconte que quatre sages entr\u00e8rent dans le <em>Pard\u00e8s<\/em>, le Jardin.<\/p>\n<p>L\u2019un mourut, un autre perdit la raison, un troisi\u00e8me abandonna la voie. Akiva, lui, \u00ab entra en paix et ressortit en paix \u00bb.<\/p>\n<p>La connaissance spirituelle n\u2019est donc pas pr\u00e9sent\u00e9e comme une simple accumulation de savoirs.<\/p>\n<p>Elle exige une capacit\u00e9 de traverser l\u2019exp\u00e9rience sans perdre son centre.<\/p>\n<p>La profondeur ne dispense jamais de l\u2019\u00e9quilibre.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Isaac l\u2019Aveugle : l\u2019Infini et les sefirot<\/h2>\n<p>Isaac l\u2019Aveugle, actif en Provence aux XIIe et XIIIe si\u00e8cles, appartient aux premiers ma\u00eetres historiques de la Kabbale.<\/p>\n<p>Son enseignement contribue au d\u00e9veloppement de la notion d\u2019<em>Ein Sof<\/em>, l\u2019Infini divin au-del\u00e0 de toute d\u00e9termination, ainsi qu\u2019\u00e0 la r\u00e9flexion sur les <em>sefirot<\/em>, modalit\u00e9s selon lesquelles la puissance divine se manifeste.<\/p>\n<p>Les sefirot ne sont pas des divinit\u00e9s s\u00e9par\u00e9es. Elles expriment les diff\u00e9rents aspects sous lesquels l\u2019Unit\u00e9 se communique sans cesser d\u2019\u00eatre une.<\/p>\n<p>La multiplicit\u00e9 appara\u00eet alors non comme une rupture avec l\u2019Un, mais comme son d\u00e9ploiement.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Abraham Aboulafia : lettres, souffle et conscience<\/h2>\n<p>Au XIIIe si\u00e8cle, Abraham Aboulafia d\u00e9veloppe une Kabbale extatique ou proph\u00e9tique.<\/p>\n<p>Sa m\u00e9thode associe permutations de lettres h\u00e9bra\u00efques, noms divins, respiration, mouvements corporels et concentration.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas d\u2019une simple num\u00e9rologie.<\/p>\n<p>La combinaison des lettres vise \u00e0 interrompre les associations habituelles de la pens\u00e9e afin de conduire l\u2019intellect vers son principe.<\/p>\n<p>Le langage, normalement instrument de la pens\u00e9e discursive, devient paradoxalement le moyen de d\u00e9passer cette pens\u00e9e.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Le Zohar : lire derri\u00e8re le texte<\/h2>\n<p>La tradition attribue le <em>Zohar<\/em> \u00e0 Rabbi Sim\u00e9on bar Yoha\u00ef, ma\u00eetre du IIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>La recherche historique situe cependant l\u2019essentiel de sa r\u00e9daction dans l\u2019Espagne du XIIIe si\u00e8cle, autour notamment de Mo\u00efse de Le\u00f3n.<\/p>\n<p>Ces deux niveaux \u2014 attribution traditionnelle et analyse historique \u2014 peuvent \u00eatre distingu\u00e9s sans enlever au texte sa port\u00e9e.<\/p>\n<p>Le <em>Zohar<\/em> consid\u00e8re la Torah comme un tissu de significations dont le r\u00e9cit ext\u00e9rieur voile des r\u00e9alit\u00e9s divines, cosmiques et int\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Lire devient alors remonter de la lettre vers ce qu\u2019elle manifeste.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Isaac Louria : retrait, brisure, r\u00e9paration<\/h2>\n<p>Au XVIe si\u00e8cle, Isaac Louria d\u00e9veloppe l\u2019une des visions les plus puissantes de la Kabbale.<\/p>\n<p>Le <em>tsimtsoum<\/em> repr\u00e9sente symboliquement le retrait ou la contraction de la lumi\u00e8re divine permettant l\u2019apparition de la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>Puis vient la \u00ab brisure des vases \u00bb : les r\u00e9ceptacles ne peuvent supporter la lumi\u00e8re qu\u2019ils re\u00e7oivent et se brisent. Des \u00e9tincelles demeurent dispers\u00e9es dans la cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019homme revient alors le <em>tikkun<\/em>, la r\u00e9paration.<\/p>\n<p>L\u2019existence humaine prend ainsi une dimension cosmique : chaque acte juste peut participer au rassemblement de ce qui fut dispers\u00e9.<\/p>\n<p>Le <em>tsimtsoum<\/em> ne doit \u00e9videmment pas \u00eatre imagin\u00e9 comme le d\u00e9placement physique d\u2019un Dieu occupant l\u2019espace. Il s\u2019agit d\u2019un langage symbolique cherchant \u00e0 penser l\u2019apparition du limit\u00e9 au sein de l\u2019Infini.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Les premiers mystiques chr\u00e9tiens<\/h1>\n<h2>Saint Paul : mourir \u00e0 l\u2019homme ancien<\/h2>\n<p>\u00ab Ce n\u2019est plus moi qui vis, c\u2019est le Christ qui vit en moi. \u00bb<\/p>\n<p>Cette formule de Paul exprime un d\u00e9placement radical du centre de l\u2019existence.<\/p>\n<p>L\u2019individu ne dispara\u00eet pas psychologiquement. Ce qui dispara\u00eet est la pr\u00e9tention de l\u2019individualit\u00e9 \u00e0 \u00eatre son propre principe.<\/p>\n<p>Paul \u00e9voque \u00e9galement l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un homme ravi jusqu\u2019au \u00ab troisi\u00e8me ciel \u00bb, sans pouvoir dire si elle eut lieu dans ou hors du corps.<\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9l\u00e9ment essentiel demeure la transformation.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience spirituelle ne se mesure pas \u00e0 la quantit\u00e9 des visions : elle doit faire na\u00eetre un homme nouveau.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Orig\u00e8ne : de la lettre \u00e0 l\u2019esprit<\/h2>\n<p>Orig\u00e8ne d\u00e9veloppe l\u2019une des premi\u00e8res grandes th\u00e9ories chr\u00e9tiennes de la lecture spirituelle.<\/p>\n<p>Comme l\u2019homme poss\u00e8de corps, \u00e2me et esprit, l\u2019\u00c9criture poss\u00e8de plusieurs profondeurs.<\/p>\n<p>Le sens litt\u00e9ral n\u2019est pas ni\u00e9 : il devient le seuil d\u2019une compr\u00e9hension plus int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Lire spirituellement ne consiste donc pas \u00e0 inventer arbitrairement un sens cach\u00e9. Il s\u2019agit de devenir soi-m\u00eame capable de recevoir un sens qui n\u2019appara\u00eet pas au premier regard.<\/p>\n<p>Chez Orig\u00e8ne, interpr\u00e9tation du texte et transformation du lecteur deviennent ins\u00e9parables.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Gr\u00e9goire de Nysse : entrer dans la t\u00e9n\u00e8bre<\/h2>\n<p>Gr\u00e9goire relit l\u2019itin\u00e9raire de Mo\u00efse comme celui de toute vie spirituelle.<\/p>\n<p>Au commencement appara\u00eet la lumi\u00e8re du buisson ardent.<\/p>\n<p>Mais lorsque Mo\u00efse s\u2019approche davantage de Dieu, il entre dans la nu\u00e9e puis dans la t\u00e9n\u00e8bre.<\/p>\n<p>La progression spirituelle conduit donc paradoxalement de la lumi\u00e8re \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>Non parce que Dieu dispara\u00eet, mais parce que la connaissance conceptuelle devient insuffisante.<\/p>\n<p>Plus l\u2019homme approche de l\u2019Infini, moins il peut le r\u00e9duire \u00e0 une repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Gr\u00e9goire parle ainsi d\u2019<em>\u00e9pectase<\/em>, cet \u00e9lan sans fin vers un Dieu qui, \u00e9tant infini, ne peut jamais devenir un objet d\u00e9finitivement poss\u00e9d\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>\u00c9vagre le Pontique : voir les pens\u00e9es na\u00eetre<\/h2>\n<p>\u00c9vagre est l\u2019un des grands observateurs du fonctionnement int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Il analyse huit <em>logismoi<\/em>, ces pens\u00e9es ou impulsions qui capturent la conscience : gourmandise, d\u00e9sir sexuel, avarice, tristesse, col\u00e8re, ac\u00e9die, vaine gloire et orgueil.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me n\u2019est pas seulement moral.<\/p>\n<p>Ces mouvements absorbent l\u2019attention et emp\u00eachent l\u2019intellect de retrouver sa transparence.<\/p>\n<p>L\u2019asc\u00e8se vise alors l\u2019<em>apatheia<\/em>, non comme insensibilit\u00e9, mais comme libert\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des passions qui entra\u00eenent l\u2019\u00eatre malgr\u00e9 lui.<\/p>\n<p>Lorsque les repr\u00e9sentations cessent d\u2019envahir l\u2019esprit, la pri\u00e8re peut devenir simple.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Le Pseudo-Denys : au-del\u00e0 de tout nom<\/h2>\n<p>Le Pseudo-Denys, auteur chr\u00e9tien de la fin du Ve ou du d\u00e9but du VIe si\u00e8cle, d\u00e9veloppe l\u2019une des expressions les plus fortes de la th\u00e9ologie apophatique.<\/p>\n<p>Nous pouvons dire de Dieu qu\u2019il est bon, lumi\u00e8re, unit\u00e9, beaut\u00e9 ou sagesse.<\/p>\n<p>Mais nous devons ensuite retirer ces affirmations.<\/p>\n<p>Non parce qu\u2019elles seraient simplement fausses, mais parce qu\u2019aucun concept limit\u00e9 ne peut contenir l\u2019Absolu.<\/p>\n<p>Dieu est au-del\u00e0 de ce que nous appelons \u00eatre ou non-\u00eatre, lumi\u00e8re ou obscurit\u00e9, connaissance ou ignorance.<\/p>\n<p>La \u00ab t\u00e9n\u00e8bre divine \u00bb d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment cette r\u00e9gion o\u00f9 l\u2019intelligence ne peut plus transformer Dieu en objet.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e atteint alors une fronti\u00e8re : elle doit reconna\u00eetre qu\u2019elle ne peut franchir avec ses propres instruments le seuil qu\u2019elle vient de d\u00e9couvrir.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Jean Scot \u00c9rig\u00e8ne : toute procession appelle un retour<\/h2>\n<p>Au IXe si\u00e8cle, Jean Scot \u00c9rig\u00e8ne constitue l\u2019un des grands passeurs entre la pens\u00e9e grecque et l\u2019Occident latin.<\/p>\n<p>Fortement influenc\u00e9 par le Pseudo-Denys et Maxime le Confesseur, il con\u00e7oit toute r\u00e9alit\u00e9 selon un double mouvement : <strong>procession et retour<\/strong>.<\/p>\n<p>Tout proc\u00e8de du Principe et tout est appel\u00e9 \u00e0 revenir vers lui.<\/p>\n<p>La cr\u00e9ation n\u2019est donc pas seulement un \u00e9v\u00e9nement situ\u00e9 dans un pass\u00e9 lointain. Elle est manifestation permanente du Principe.<\/p>\n<p>Et le retour n\u2019est pas davantage un simple d\u00e9placement.<\/p>\n<p>L\u2019homme revient vers son origine en d\u00e9passant progressivement les d\u00e9terminations par lesquelles il s\u2019\u00e9tait cru s\u00e9par\u00e9 d\u2019elle.<\/p>\n<p>\u00c9rig\u00e8ne pr\u00e9pare ainsi plusieurs th\u00e8mes qui r\u00e9appara\u00eetront chez Nicolas de Cues et Ma\u00eetre Eckhart : d\u00e9passement des oppositions, th\u00e9ologie n\u00e9gative et retour de la multiplicit\u00e9 vers l\u2019Un.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Maxime le Confesseur : r\u00e9unifier ce qui est s\u00e9par\u00e9<\/h2>\n<p>Pour Maxime le Confesseur, l\u2019\u00eatre humain se tient \u00e0 l\u2019intersection de plusieurs divisions : intelligible et sensible, ciel et terre, cr\u00e9\u00e9 et incr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<p>Sa vocation n\u2019est pas de fuir l\u2019un des termes au profit de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Elle consiste \u00e0 les r\u00e9unifier sans les confondre.<\/p>\n<p>Le Christ accomplit parfaitement cette fonction de m\u00e9diation.<\/p>\n<p>L\u2019homme devient ainsi un v\u00e9ritable microcosme : non parce qu\u2019il poss\u00e9derait magiquement l\u2019univers, mais parce que les diff\u00e9rents niveaux du monde se rencontrent en lui.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Sym\u00e9on le Nouveau Th\u00e9ologien : devenir lumi\u00e8re<\/h2>\n<p>Sym\u00e9on insiste avec une force exceptionnelle sur l\u2019exp\u00e9rience de la lumi\u00e8re divine.<\/p>\n<p>La foi ne peut rester une adh\u00e9sion ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>L\u2019homme est appel\u00e9 \u00e0 recevoir la lumi\u00e8re du Saint-Esprit et \u00e0 devenir lui-m\u00eame lumineux.<\/p>\n<p>La participation religieuse n\u2019a donc de sens que si elle conduit \u00e0 une transformation r\u00e9elle de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Gr\u00e9goire Palamas : l\u2019inaccessible qui se communique<\/h2>\n<p>Au XIVe si\u00e8cle, Gr\u00e9goire Palamas d\u00e9fend la tradition h\u00e9sychaste.<\/p>\n<p>Il distingue l\u2019essence divine, absolument inaccessible, des \u00e9nergies incr\u00e9\u00e9es par lesquelles Dieu se communique r\u00e9ellement.<\/p>\n<p>Cette distinction \u00e9vite deux extr\u00eames.<\/p>\n<p>Dieu n\u2019est pas r\u00e9duit \u00e0 ce que l\u2019homme peut exp\u00e9rimenter ; mais il n\u2019est pas non plus rejet\u00e9 dans une transcendance absolument sans relation avec lui.<\/p>\n<p>La d\u00e9ification, ou <em>th\u00e9osis<\/em>, signifie alors participation par gr\u00e2ce \u00e0 la vie divine, et non transformation de la cr\u00e9ature en Dieu par nature.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>La mystique chr\u00e9tienne occidentale<\/h1>\n<h2>Augustin : entrer en soi pour se d\u00e9passer<\/h2>\n<p>Augustin cherche longtemps Dieu au-dehors.<\/p>\n<p>Son itin\u00e9raire le ram\u00e8ne finalement vers l\u2019int\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais entrer en soi n\u2019est pas chez lui s\u2019enfermer dans la psychologie.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e2me d\u00e9couvre au plus intime d\u2019elle-m\u00eame une lumi\u00e8re qu\u2019elle ne produit pas.<\/p>\n<p>Dieu est \u00ab plus int\u00e9rieur que l\u2019intime \u00bb de l\u2019homme et plus \u00e9lev\u00e9 que ce qu\u2019il poss\u00e8de de plus haut.<\/p>\n<p>Le chemin int\u00e9rieur traverse donc le moi afin de d\u00e9couvrir ce qui n\u2019appartient pas au moi.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Bernard de Clairvaux : aimer sans poss\u00e9der<\/h2>\n<p>Bernard d\u00e9veloppe une mystique de l\u2019amour nourrie par le <em>Cantique des cantiques<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019amour commence souvent par la recherche de soi : nous aimons parce que nous esp\u00e9rons recevoir.<\/p>\n<p>Mais il peut progressivement devenir amour de Dieu pour lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le mouvement spirituel consiste alors \u00e0 aimer sans transformer ce que l\u2019on aime en objet de possession.<\/p>\n<p>La relation demeure, mais l\u2019appropriation s\u2019efface.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Fran\u00e7ois d\u2019Assise : la pauvret\u00e9 comme libert\u00e9<\/h2>\n<p>Fran\u00e7ois n\u2019a pas laiss\u00e9 une construction doctrinale comparable \u00e0 celle d\u2019Eckhart.<\/p>\n<p>Sa vie devient elle-m\u00eame son enseignement.<\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 ne signifie pas seulement absence de biens.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9signe l\u2019abandon de cette volont\u00e9 par laquelle l\u2019homme veut poss\u00e9der les choses, les autres et finalement lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Lorsque le monde cesse d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un ensemble d\u2019objets disponibles, les cr\u00e9atures peuvent \u00eatre rencontr\u00e9es autrement.<\/p>\n<p>Le soleil, l\u2019eau, le feu et la terre deviennent fr\u00e8res et s\u0153urs.<\/p>\n<p>La fraternit\u00e9 cosmique na\u00eet d\u2019abord d\u2019une d\u00e9possession.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Hadewijch : \u00eatre consum\u00e9 par la <em>Minne<\/em><\/h2>\n<p>Hadewijch, g\u00e9n\u00e9ralement rattach\u00e9e au milieu des b\u00e9guines des Pays-Bas m\u00e9di\u00e9vaux, d\u00e9veloppe une mystique extraordinaire de l\u2019amour.<\/p>\n<p>Elle appelle cet amour <em>Minne<\/em>.<\/p>\n<p>La <em>Minne<\/em> attire, embrase, se d\u00e9robe et transforme.<\/p>\n<p>L\u2019absence du Bien-Aim\u00e9 n\u2019est pas n\u00e9cessairement son contraire. Elle peut devenir le feu par lequel le d\u00e9sir cesse de rechercher sa propre consolation.<\/p>\n<p>L\u2019amour divin conduit ainsi l\u2019\u00eatre jusqu\u2019au point o\u00f9 il ne peut plus aimer pour recevoir quelque chose \u2014 pas m\u00eame une exp\u00e9rience mystique.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Ma\u00eetre Eckhart : laisser Dieu na\u00eetre dans l\u2019\u00e2me<\/h2>\n<p>Chez Ma\u00eetre Eckhart, le d\u00e9tachement ne consiste pas seulement \u00e0 renoncer aux biens.<\/p>\n<p>Il faut encore renoncer \u00e0 poss\u00e9der ses pens\u00e9es, ses images et jusqu\u2019\u00e0 ses repr\u00e9sentations de Dieu.<\/p>\n<p>Tant que Dieu est seulement quelque chose que l\u2019homme imagine, d\u00e9sire ou pense, il demeure encore plac\u00e9 devant lui comme un objet.<\/p>\n<p>Eckhart cherche plus profond.<\/p>\n<p>Il parle du \u00ab fond \u00bb de l\u2019\u00e2me, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00eatre humain s\u2019ouvre sur une origine qui exc\u00e8de l\u2019individualit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que peut s\u2019accomplir la \u00ab naissance de Dieu dans l\u2019\u00e2me \u00bb.<\/p>\n<p>Cette naissance ne signifie \u00e9videmment pas que l\u2019homme cr\u00e9erait Dieu.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9signe la naissance int\u00e9rieure du Verbe lorsque dispara\u00eet ce qui occupait jusque-l\u00e0 toute la place : l\u2019appropriation par le moi.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Jean Tauler : descendre avant de monter<\/h2>\n<p>Tauler prolonge plusieurs intuitions d\u2019Eckhart.<\/p>\n<p>Mais son langage insiste particuli\u00e8rement sur la descente dans le fond de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>La vie spirituelle n\u2019est pas toujours lumi\u00e8re, extase ou consolation.<\/p>\n<p>Elle peut devenir obscurit\u00e9, s\u00e9cheresse et d\u00e9sorientation.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9pouillement d\u00e9truit progressivement les repr\u00e9sentations auxquelles l\u2019homme s\u2019accrochait.<\/p>\n<p>La profondeur n\u2019est donc pas n\u00e9cessairement \u00ab en haut \u00bb.<\/p>\n<p>Il faut parfois descendre pour d\u00e9couvrir l\u2019axe qui permettra ensuite de monter.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Ruusbroec : revenir vers le monde<\/h2>\n<p>Chez Ruusbroec, l\u2019union avec Dieu ne conduit pas \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le contemplatif re\u00e7oit dans l\u2019unit\u00e9 et retourne vers les \u00eatres.<\/p>\n<p>La vie spirituelle devient respiration : sortie de soi, repos dans l\u2019Unit\u00e9, retour f\u00e9cond vers la multiplicit\u00e9.<\/p>\n<p>Une contemplation qui rendrait indiff\u00e9rent au monde serait donc incompl\u00e8te.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Nicolas de Cues : lorsque les oppos\u00e9s cessent de s\u2019exclure<\/h2>\n<p>La raison humaine fonctionne en distinguant.<\/p>\n<p>Une chose est grande ou petite, haute ou basse, ici ou l\u00e0.<\/p>\n<p>Mais Nicolas de Cues constate que ces oppositions perdent leur caract\u00e8re absolu lorsqu\u2019on cherche \u00e0 penser l\u2019Infini.<\/p>\n<p>En Dieu, le maximum et le minimum peuvent co\u00efncider.<\/p>\n<p>Le centre et la circonf\u00e9rence cessent eux aussi de fonctionner comme les coordonn\u00e9es d\u2019une g\u00e9om\u00e9trie ordinaire.<\/p>\n<p>La \u00ab docte ignorance \u00bb commence lorsque la raison reconna\u00eet lucidement les limites de son propre mode d\u2019op\u00e9ration.<\/p>\n<p>Cette reconnaissance n\u2019est pas un \u00e9chec.<\/p>\n<p>Elle est peut-\u00eatre sa plus haute intelligence.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila : marcher vers le centre<\/h2>\n<p>Th\u00e9r\u00e8se repr\u00e9sente l\u2019\u00e2me sous la forme d\u2019un ch\u00e2teau de cristal compos\u00e9 de plusieurs demeures.<\/p>\n<p>L\u2019\u00eatre humain vit g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Pens\u00e9es, d\u00e9sirs, pr\u00e9occupations et objets ext\u00e9rieurs occupent son attention.<\/p>\n<p>La pri\u00e8re devient alors marche vers le centre.<\/p>\n<p>Et au centre du ch\u00e2teau ne se trouve pas une version plus parfaite du moi.<\/p>\n<p>Il y demeure Dieu.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Jean de la Croix : perdre la lumi\u00e8re connue<\/h2>\n<p>La \u00ab nuit \u00bb de Jean de la Croix n\u2019est pas seulement souffrance ou d\u00e9pression spirituelle.<\/p>\n<p>Elle repr\u00e9sente la disparition progressive des moyens habituels par lesquels l\u2019homme croyait pouvoir saisir Dieu.<\/p>\n<p>Les images, les raisonnements et m\u00eame les consolations spirituelles doivent \u00eatre travers\u00e9s.<\/p>\n<p>Car l\u2019esprit peut transformer jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exp\u00e9rience mystique en objet de possession.<\/p>\n<p>La nuit d\u00e9truit cette derni\u00e8re s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Elle ne m\u00e8ne pas au n\u00e9ant, mais \u00e0 une connaissance qui ne repose plus sur les anciennes formes de la pens\u00e9e.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Simone Weil : devenir attention<\/h2>\n<p>Chez Simone Weil, l\u2019attention v\u00e9ritable commence lorsque le moi cesse de remplir imm\u00e9diatement le r\u00e9el de ses attentes et de ses interpr\u00e9tations.<\/p>\n<p>Elle parle de \u00ab d\u00e9cr\u00e9ation \u00bb.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas de se d\u00e9truire, mais de renoncer \u00e0 la pr\u00e9tention d\u2019\u00eatre le centre autour duquel tout devrait s\u2019organiser.<\/p>\n<p>L\u2019attention devient disponibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Elle cr\u00e9e int\u00e9rieurement un espace o\u00f9 quelque chose d\u2019autre que soi peut enfin appara\u00eetre.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Jacob Boehme et la tradition de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration int\u00e9rieure<\/h1>\n<h2>Jacob Boehme : la lumi\u00e8re n\u00e9e du feu<\/h2>\n<p>Boehme utilise un langage cosmologique et visionnaire extr\u00eamement dense.<\/p>\n<p>Contraction, d\u00e9sir, feu, t\u00e9n\u00e8bres et lumi\u00e8re repr\u00e9sentent les tensions par lesquelles la manifestation devient possible.<\/p>\n<p>Mais le m\u00eame processus doit se reproduire int\u00e9rieurement.<\/p>\n<p>L\u2019homme doit traverser le feu de sa volont\u00e9 propre pour permettre \u00e0 la lumi\u00e8re de na\u00eetre en lui.<\/p>\n<p>La cosmogonie devient ainsi anthropologie spirituelle.<\/p>\n<p>Ce qui est racont\u00e9 du monde devient \u00e9galement le r\u00e9cit de l\u2019homme.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Angelus Silesius : la rose sans pourquoi<\/h2>\n<p>\u00ab La rose est sans pourquoi. \u00bb<\/p>\n<p>La c\u00e9l\u00e8bre formule de Silesius ne d\u00e9crit pas une plante particuli\u00e8rement philosophe.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9signe une action qui n\u2019a plus besoin d\u2019\u00eatre justifi\u00e9e par le calcul de l\u2019ego.<\/p>\n<p>La rose fleurit parce qu\u2019elle fleurit.<\/p>\n<p>L\u2019homme v\u00e9ritablement libre agit de m\u00eame : non par inertie, mais sans chercher constamment \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer pour lui-m\u00eame le fruit de son action.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Le soufisme<\/h1>\n<h2>R\u00e2bi\u2018a : aimer Dieu pour Dieu<\/h2>\n<p>R\u00e2bi\u2018a al-\u2018Adawiyya incarne l\u2019un des grands d\u00e9placements du soufisme.<\/p>\n<p>Aimer Dieu ne doit plus d\u00e9pendre principalement de la peur de l\u2019enfer ou du d\u00e9sir du paradis.<\/p>\n<p>L\u2019amour v\u00e9ritable cesse progressivement de n\u00e9gocier.<\/p>\n<p>Il ne dit plus : \u00ab Je t\u2019aime afin d\u2019obtenir. \u00bb<\/p>\n<p>Il aime.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Bist\u00e2m\u00ee : lorsque le moi ne peut plus parler<\/h2>\n<p>B\u0101yaz\u012bd Bist\u0101m\u012b est c\u00e9l\u00e8bre pour ses paroles extatiques.<\/p>\n<p>Certaines semblent attribuer au mystique les qualit\u00e9s m\u00eames de Dieu.<\/p>\n<p>Elles ne peuvent \u00eatre comprises si l\u2019on imagine un individu ordinaire proclamant sa propre divinit\u00e9.<\/p>\n<p>Elles appartiennent au langage de l\u2019effacement du moi.<\/p>\n<p>Quand l\u2019individualit\u00e9 n\u2019occupe plus le centre de l\u2019exp\u00e9rience, qui parle encore ?<\/p>\n<p>La question devient vertigineuse.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Junayd : dispara\u00eetre et revenir<\/h2>\n<p>Junayd apporte \u00e0 ce langage de l\u2019ivresse une dimension de sobri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le <em>fan\u0101\u2019<\/em> d\u00e9signe l\u2019extinction de la conscience \u00e9gocentr\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais il est suivi du <em>baq\u0101\u2019<\/em>, la subsistance en Dieu.<\/p>\n<p>Il faut donc revenir.<\/p>\n<p>La r\u00e9alisation ne consiste pas \u00e0 rester \u00e9ternellement absorb\u00e9 dans une exp\u00e9rience extraordinaire, mais \u00e0 accomplir les actes ordinaires depuis un autre centre.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Hall\u00e2j : \u00ab Je suis la V\u00e9rit\u00e9 \u00bb<\/h2>\n<p>La c\u00e9l\u00e8bre formule <em>An\u0101 al-Haqq<\/em> \u2014 \u00ab Je suis le R\u00e9el \u00bb, \u00ab Je suis la V\u00e9rit\u00e9 \u00bb \u2014 concentre toutes les difficult\u00e9s du langage mystique.<\/p>\n<p>Lue ext\u00e9rieurement, elle ressemble \u00e0 une affirmation d\u2019identit\u00e9 personnelle avec Dieu.<\/p>\n<p>Lue dans le contexte du <em>fan\u0101\u2019<\/em>, elle cherche plut\u00f4t \u00e0 exprimer la disparition de celui qui pourrait encore dire \u00ab moi \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019ex\u00e9cution de Hall\u00e2j ne peut toutefois \u00eatre expliqu\u00e9e par cette seule phrase. Son proc\u00e8s appartient \u00e9galement \u00e0 un contexte religieux et politique complexe.<\/p>\n<p>Sa figure demeure celle du mystique confront\u00e9 \u00e0 une question redoutable : comment parler lorsque l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue d\u00e9passe pr\u00e9cis\u00e9ment les distinctions ordinaires du langage ?<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Al-Ghaz\u00e2l\u00ee : quand le savoir ne suffit plus<\/h2>\n<p>Al-Ghaz\u00e2l\u00ee poss\u00e8de presque tout ce que peut offrir la connaissance intellectuelle de son \u00e9poque.<\/p>\n<p>Juriste, th\u00e9ologien et professeur prestigieux, il traverse pourtant une crise profonde.<\/p>\n<p>Il d\u00e9couvre qu\u2019on peut savoir \u00e9norm\u00e9ment sans \u00eatre int\u00e9rieurement transform\u00e9.<\/p>\n<p>Il ne rejette pas la raison.<\/p>\n<p>Il d\u00e9couvre sa limite.<\/p>\n<p>La connaissance doit devenir r\u00e9alisation.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur, d\u00e9barrass\u00e9 de ce qui l\u2019opacifie, devient alors comparable \u00e0 un miroir capable de recevoir la lumi\u00e8re.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Sohraward\u00ee : retrouver l\u2019Orient<\/h2>\n<p>Chez Sohraward\u00ee, l\u2019Orient est d\u2019abord une direction spirituelle.<\/p>\n<p>Il repr\u00e9sente la source de la lumi\u00e8re intelligible.<\/p>\n<p>L\u2019Occident symbolise l\u2019exil et l\u2019\u00e9loignement.<\/p>\n<p>Les r\u00e9cits visionnaires deviennent alors cartographie int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Voyager vers l\u2019Orient signifie retrouver l\u2019origine lumineuse dont la conscience s\u2019\u00e9tait \u00e9loign\u00e9e en s\u2019enfermant dans les formes sensibles.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Ibn \u2018Arab\u00ee : le monde comme manifestation<\/h2>\n<p>Ibn \u2018Arab\u00ee d\u00e9crit l\u2019univers comme manifestation incessante des noms divins.<\/p>\n<p>Chaque \u00eatre r\u00e9v\u00e8le quelque chose, mais aucun \u00eatre ne peut \u00e9puiser l\u2019Essence.<\/p>\n<p>On r\u00e9sume souvent sa pens\u00e9e par l\u2019expression \u00ab unit\u00e9 de l\u2019\u00eatre \u00bb, mais celle-ci fut surtout syst\u00e9matis\u00e9e apr\u00e8s lui et peut facilement conduire \u00e0 un panth\u00e9isme simplificateur.<\/p>\n<p>L\u2019Essence divine demeure absolument transcendante.<\/p>\n<p>Le monde n\u2019est pas Dieu pris comme totalit\u00e9 mat\u00e9rielle ; il est lieu de manifestation.<\/p>\n<p>L\u2019imagination cr\u00e9atrice joue ici un r\u00f4le majeur.<\/p>\n<p>Elle permet de percevoir un monde interm\u00e9diaire o\u00f9 les r\u00e9alit\u00e9s spirituelles deviennent formes et o\u00f9 les formes sensibles r\u00e9v\u00e8lent une signification int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>L\u2019univers devient ainsi symbole.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>\u2018Att\u00e2r : chercher jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre comme chercheur<\/h2>\n<p>Dans <em>Le Langage des oiseaux<\/em>, les oiseaux partent \u00e0 la recherche du S\u00eemorgh.<\/p>\n<p>Ils traversent successivement diff\u00e9rentes vall\u00e9es qui d\u00e9pouillent leurs certitudes et leurs attachements.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin, trente oiseaux atteignent le terme du voyage.<\/p>\n<p>Ils d\u00e9couvrent alors un jeu symbolique entre <em>S\u00ee-morgh<\/em>, \u00ab trente oiseaux \u00bb, et le nom du roi qu\u2019ils recherchaient.<\/p>\n<p>Il ne faut pas y voir simplement l\u2019affirmation que Dieu serait la somme des individus.<\/p>\n<p>Le voyage a surtout transform\u00e9 ceux qui cherchaient.<\/p>\n<p>Le chercheur, le chemin et le but ne sont plus per\u00e7us selon les cat\u00e9gories qui avaient rendu la qu\u00eate n\u00e9cessaire.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>R\u00fbm\u00ee : \u00eatre consum\u00e9<\/h2>\n<p>La rencontre de R\u00fbm\u00ee avec Shams de Tabriz bouleverse son existence.<\/p>\n<p>Shams ne lui transmet pas simplement un savoir nouveau.<\/p>\n<p>Il fracture l\u2019organisation ancienne de son \u00eatre.<\/p>\n<p>Le savant devient po\u00e8te.<\/p>\n<p>Chez R\u00fbm\u00ee, l\u2019amour est pr\u00e9cis\u00e9ment cette force de rupture.<\/p>\n<p>Il ne vient pas d\u00e9corer le moi.<\/p>\n<p>Il le br\u00fble.<\/p>\n<p>Le vin, la danse, la musique et le feu deviennent les images d\u2019une conscience arrach\u00e9e \u00e0 son propre centre afin de graviter autour d\u2019un centre invisible.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Les traditions de l\u2019Inde<\/h1>\n<h2>Y\u0101j\u00f1avalkya : ce qui voit ne peut \u00eatre vu<\/h2>\n<p>Les Upanishad posent une question vertigineuse.<\/p>\n<p>Tout ce que l\u2019homme conna\u00eet peut devenir objet de connaissance.<\/p>\n<p>Mais qu\u2019en est-il de ce qui conna\u00eet ?<\/p>\n<p>Y\u0101j\u00f1avalkya conduit ainsi vers le Soi non comme une r\u00e9alit\u00e9 cach\u00e9e quelque part dans l\u2019individu, mais comme le principe m\u00eame de la connaissance.<\/p>\n<p><em>Neti, neti<\/em> \u2014 \u00ab ni ceci, ni cela \u00bb.<\/p>\n<p>Tout ce qui peut \u00eatre d\u00e9sign\u00e9 est successivement \u00e9cart\u00e9.<\/p>\n<p>La n\u00e9gation ne m\u00e8ne pas au n\u00e9ant.<\/p>\n<p>Elle retire simplement \u00e0 l\u2019Absolu les limites que la pens\u00e9e essayait de lui imposer.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Shankara : d\u00e9couvrir que l\u2019unit\u00e9 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 rompue<\/h2>\n<p>L\u2019Advaita Ved\u0101nta de Shankara affirme la non-dualit\u00e9 de l\u2019\u0100tman et de Brahman.<\/p>\n<p>L\u2019individu se croit s\u00e9par\u00e9 parce qu\u2019il s\u2019identifie au corps, \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 son histoire personnelle.<\/p>\n<p>Shankara utilise l\u2019image c\u00e9l\u00e8bre de la corde prise pour un serpent dans l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque la lumi\u00e8re appara\u00eet, aucun serpent r\u00e9el n\u2019est d\u00e9truit.<\/p>\n<p>Une erreur dispara\u00eet.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la lib\u00e9ration ne cr\u00e9e pas artificiellement l\u2019unit\u00e9.<\/p>\n<p>Elle reconna\u00eet ce qui n\u2019avait jamais r\u00e9ellement cess\u00e9 d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>R\u0101m\u0101nuja : l\u2019unit\u00e9 qui conserve l\u2019amour<\/h2>\n<p>R\u0101m\u0101nuja refuse cependant de r\u00e9duire toute diff\u00e9rence entre l\u2019\u00e2me, le monde et Dieu \u00e0 une pure illusion.<\/p>\n<p>Sa \u00ab non-dualit\u00e9 qualifi\u00e9e \u00bb affirme une unit\u00e9 qui maintient la relation.<\/p>\n<p>La lib\u00e9ration n\u2019est donc pas dissolution de l\u2019\u00e2me dans une indiff\u00e9renciation absolue.<\/p>\n<p>Elle est accomplissement de la relation dans la contemplation et l\u2019amour.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Kab\u00eer : fracasser les \u00e9tiquettes<\/h2>\n<p>Kab\u00eer se montre impitoyable envers les identit\u00e9s religieuses lorsqu\u2019elles deviennent des refuges pour le moi.<\/p>\n<p>Ritualisme hindou ou pr\u00e9tention musulmane : personne n\u2019est \u00e9pargn\u00e9.<\/p>\n<p>Il ne rejette pas n\u00e9cessairement toute tradition.<\/p>\n<p>Il rejette l\u2019id\u00e9e qu\u2019un signe ext\u00e9rieur puisse tenir lieu de transformation.<\/p>\n<p>Sa po\u00e9sie arrache les masques spirituels avec la d\u00e9licatesse d\u2019un marteau.<\/p>\n<p>Et parfois un marteau est un excellent instrument de pr\u00e9cision.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>R\u00e2makrishna : plusieurs chemins<\/h2>\n<p>R\u00e2makrishna exp\u00e9rimente plusieurs formes de spiritualit\u00e9 dans le contexte bengali du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Selon les r\u00e9cits transmis par ses disciples, il pratique diff\u00e9rentes voies hindoues et explore aussi des formes inspir\u00e9es de l\u2019islam et du christianisme.<\/p>\n<p>Il en conclut que plusieurs voies peuvent conduire au divin.<\/p>\n<p>Cela ne signifie pas que toutes les doctrines seraient identiques.<\/p>\n<p>Cela signifie plut\u00f4t que la diversit\u00e9 des formes n\u2019interdit pas n\u00e9cessairement une convergence de r\u00e9alisation.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Ramana Maharshi : retourner le regard<\/h2>\n<p>Ramana Maharshi ram\u00e8ne presque toute recherche \u00e0 une question :<\/p>\n<p><strong>\u00ab Qui suis-je ? \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>La question ne demande pas une d\u00e9finition psychologique.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019une pens\u00e9e appara\u00eet, il invite \u00e0 demander : \u00ab \u00c0 qui appara\u00eet-elle ? \u00bb<\/p>\n<p>Puis : \u00ab Qui est ce moi ? \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019attention, habituellement projet\u00e9e vers les objets, se retourne alors vers sa propre source.<\/p>\n<p>Le silence devient ici enseignement.<\/p>\n<p>Non parce qu\u2019il n\u2019y aurait plus rien \u00e0 dire, mais parce que la parole atteint finalement ce qu\u2019elle ne peut transformer en objet.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Les voies contemplatives du bouddhisme<\/h1>\n<h2>Le Bouddha : voir sans s\u2019approprier<\/h2>\n<p>Le bouddhisme ne recherche g\u00e9n\u00e9ralement pas l\u2019union avec un Dieu supr\u00eame.<\/p>\n<p>Il part d\u2019une autre question : pourquoi souffrons-nous ?<\/p>\n<p>L\u2019existence conditionn\u00e9e est marqu\u00e9e par l\u2019impermanence, l\u2019insatisfaction et l\u2019absence de soi autonome.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me na\u00eet de l\u2019attachement par lequel la conscience tente continuellement de saisir les ph\u00e9nom\u00e8nes comme \u00ab moi \u00bb ou \u00ab mien \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9veil consiste \u00e0 voir ce processus sans continuer \u00e0 l\u2019alimenter.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>N\u0101g\u0101rjuna : m\u00eame la vacuit\u00e9 est vide<\/h2>\n<p>N\u0101g\u0101rjuna pousse l\u2019analyse jusqu\u2019au bout.<\/p>\n<p>Les ph\u00e9nom\u00e8nes n\u2019existent pas ind\u00e9pendamment.<\/p>\n<p>Ils apparaissent \u00e0 travers des causes, des conditions, des relations et des d\u00e9signations.<\/p>\n<p>C\u2019est ce que signifie leur vacuit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais il faut imm\u00e9diatement \u00e9viter un nouveau pi\u00e8ge : transformer la vacuit\u00e9 en substance absolue.<\/p>\n<p>La vacuit\u00e9 elle-m\u00eame est vide.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e ne peut donc s\u2019installer nulle part d\u00e9finitivement.<\/p>\n<p>Elle doit abandonner jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re position qu\u2019elle aurait voulu transformer en refuge.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Sh\u00e2ntideva : d\u00e9placer le centre<\/h2>\n<p>La voie du bodhisattva unit sagesse et compassion.<\/p>\n<p>Sh\u00e2ntideva interroge le privil\u00e8ge spontan\u00e9 que le moi accorde \u00e0 sa propre souffrance.<\/p>\n<p>Pourquoi ma douleur aurait-elle une importance absolue tandis que celle d\u2019autrui serait secondaire ?<\/p>\n<p>L\u2019effacement du moi ne m\u00e8ne donc pas \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence.<\/p>\n<p>Il ouvre au contraire un espace o\u00f9 les autres peuvent enfin appara\u00eetre autrement que relativement \u00e0 nos propres int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Milar\u00e9pa : le poison peut devenir voie<\/h2>\n<p>La vie traditionnelle de Milar\u00e9pa commence dans la vengeance et la violence.<\/p>\n<p>Elle s\u2019ach\u00e8ve dans l\u2019asc\u00e8se, la m\u00e9ditation et les chants spirituels.<\/p>\n<p>Son itin\u00e9raire porte une intuition essentielle : ce qui fut poison n\u2019est pas n\u00e9cessairement condamn\u00e9 \u00e0 rester poison.<\/p>\n<p>Une \u00e9nergie destructrice peut \u00eatre retourn\u00e9e.<\/p>\n<p>Le chemin spirituel ne consiste pas toujours \u00e0 supprimer les forces de l\u2019\u00eatre, mais \u00e0 changer leur orientation.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Huineng : l\u2019\u00e9veil ne se fabrique pas<\/h2>\n<p>Le Tch\u2019an de Huineng insiste sur l\u2019\u00e9veil soudain.<\/p>\n<p>La nature de Bouddha n\u2019est pas un objet qui serait progressivement fabriqu\u00e9 par la m\u00e9ditation.<\/p>\n<p>Elle doit \u00eatre reconnue.<\/p>\n<p>Mais reconnaissance imm\u00e9diate ne signifie pas absence de travail.<\/p>\n<p>Il peut ne falloir qu\u2019un instant pour voir.<\/p>\n<p>Une vie enti\u00e8re peut \u00eatre n\u00e9cessaire pour vivre conform\u00e9ment \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 vu.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>D\u00f4gen : ne plus pratiquer pour obtenir<\/h2>\n<p>D\u00f4gen bouleverse la relation habituelle entre moyen et fin.<\/p>\n<p>Nous pratiquons g\u00e9n\u00e9ralement quelque chose afin d\u2019obtenir autre chose.<\/p>\n<p>Mais si la m\u00e9ditation devient un moyen utilis\u00e9 par le moi pour acqu\u00e9rir \u00ab l\u2019\u00e9veil \u00bb, le moi demeure secr\u00e8tement au centre de toute l\u2019op\u00e9ration.<\/p>\n<p>Chez D\u00f4gen, pratique et r\u00e9alisation ne sont donc pas enti\u00e8rement s\u00e9par\u00e9es.<\/p>\n<p>S\u2019asseoir pleinement n\u2019est pas seulement pr\u00e9parer un \u00e9veil futur.<\/p>\n<p>C\u2019est d\u00e9j\u00e0 cesser, ici et maintenant, de transformer l\u2019existence en instrument d\u2019acquisition.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Tao\u00efsme<\/h1>\n<h2>Lao-Tseu : le Principe qui \u00e9chappe au nom<\/h2>\n<p>\u00ab Le Tao que l\u2019on peut nommer n\u2019est pas le Tao constant. \u00bb<\/p>\n<p>Nommer signifie d\u00e9terminer.<\/p>\n<p>Et d\u00e9terminer signifie d\u00e9j\u00e0 introduire une limite.<\/p>\n<p>Le Tao est donc \u00e9voqu\u00e9 par des images : l\u2019eau, le vide, la vall\u00e9e, le f\u00e9minin, l\u2019enfant.<\/p>\n<p>Toutes indiquent une puissance qui ne proc\u00e8de pas de la domination.<\/p>\n<p>Le <em>wu wei<\/em>, le non-agir, ne signifie pas inaction.<\/p>\n<p>Il d\u00e9signe une action lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019agitation volontaire par laquelle le moi cherche continuellement \u00e0 forcer le r\u00e9el.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Tchouang-Tseu : devenir disponible \u00e0 la transformation<\/h2>\n<p>Tchouang-Tseu se pla\u00eet \u00e0 d\u00e9sorganiser nos cat\u00e9gories.<\/p>\n<p>Vie et mort, utile et inutile, moi et autre, veille et r\u00eave cessent d\u2019\u00eatre aussi solides qu\u2019ils le paraissaient.<\/p>\n<p>Le c\u00e9l\u00e8bre r\u00eave du papillon ne cherche pas simplement \u00e0 prouver que le monde est illusion.<\/p>\n<p>Il montre combien l\u2019identit\u00e9 d\u00e9pend du point depuis lequel elle est regard\u00e9e.<\/p>\n<p>Le sage cesse alors de s\u2019accrocher \u00e0 une forme fixe de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Il devient disponible au changement.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Le monde grec et le n\u00e9oplatonisme<\/h1>\n<h2>Platon : retourner l\u2019\u00e2me<\/h2>\n<p>Dans l\u2019all\u00e9gorie de la caverne, les prisonniers ne manquent pas simplement d\u2019informations.<\/p>\n<p>Ils regardent dans la mauvaise direction.<\/p>\n<p>La connaissance demande donc une conversion \u2014 litt\u00e9ralement un retournement.<\/p>\n<p>Dans le <em>Banquet<\/em>, l\u2019amour accomplit le m\u00eame mouvement : des beaut\u00e9s particuli\u00e8res vers la beaut\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>La connaissance v\u00e9ritable est changement d\u2019orientation de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Plotin : revenir vers l\u2019Un<\/h2>\n<p>Pour Plotin, tout proc\u00e8de de l\u2019Un.<\/p>\n<p>L\u2019Un lui-m\u00eame est au-del\u00e0 de l\u2019\u00eatre et de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>La procession ne doit pas \u00eatre imagin\u00e9e comme un \u00e9v\u00e9nement temporel.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9crit une d\u00e9pendance ontologique.<\/p>\n<p>Et ce qui proc\u00e8de est appel\u00e9 \u00e0 revenir.<\/p>\n<p>Le retour vers l\u2019Un demande purification, contemplation et finalement d\u00e9passement de la distinction entre sujet connaissant et objet connu.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e2me d\u00e9couvre alors que son principe est plus profond qu\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Jamblique : lorsque l\u2019intelligence ne suffit plus<\/h2>\n<p>Jamblique consid\u00e8re que l\u2019intellect humain ne peut remonter par sa seule puissance jusqu\u2019au divin.<\/p>\n<p>Il donne donc une place fondamentale \u00e0 la th\u00e9urgie.<\/p>\n<p>Le rite n\u2019est pas destin\u00e9 \u00e0 contraindre les dieux.<\/p>\n<p>Il rend l\u2019homme disponible \u00e0 une action qui vient d\u2019au-del\u00e0 de lui.<\/p>\n<p>Le symbole et la mati\u00e8re peuvent devenir m\u00e9diateurs d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sup\u00e9rieure.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Herm\u00e9tisme, alchimie et voies de r\u00e9int\u00e9gration<\/h1>\n<h2>Herm\u00e8s Trism\u00e9giste : une figure de r\u00e9v\u00e9lation<\/h2>\n<p>Herm\u00e8s Trism\u00e9giste n\u2019est pas un personnage dont nous poss\u00e9derions une biographie historique.<\/p>\n<p>Il est une figure d\u2019autorit\u00e9 sous laquelle furent plac\u00e9s plusieurs textes gr\u00e9co-\u00e9gyptiens.<\/p>\n<p>Le <em>Corpus Hermeticum<\/em> pr\u00e9sente l\u2019homme comme un \u00eatre double : engag\u00e9 dans le monde sensible mais porteur d\u2019une origine intellectuelle et divine.<\/p>\n<p>La connaissance devient alors r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Conna\u00eetre son origine signifie commencer \u00e0 revenir vers elle.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Zosime de Panopolis : transformer la mati\u00e8re et celui qui l\u2019op\u00e8re<\/h2>\n<p>Chez Zosime, op\u00e9rations mat\u00e9rielles et images spirituelles s\u2019entrecroisent.<\/p>\n<p>Dissolution, s\u00e9paration, lavage, mort et recomposition concernent la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais elles deviennent \u00e9galement les figures d\u2019une transformation de l\u2019op\u00e9rateur.<\/p>\n<p>Il serait faux de r\u00e9duire l\u2019alchimie ancienne \u00e0 une psychologie moderne d\u00e9guis\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais il serait tout aussi r\u00e9ducteur d\u2019ignorer que le travail mat\u00e9riel pouvait s\u2019inscrire dans une vision sacr\u00e9e du cosmos et de l\u2019homme.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Louis-Claude de Saint-Martin : reconstruire l\u2019homme int\u00e9rieur<\/h2>\n<p>Saint-Martin d\u00e9veloppe une spiritualit\u00e9 de la r\u00e9int\u00e9gration.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s son passage par les \u00c9lus Co\u00ebns de Martines de Pasqually, il privil\u00e9gie progressivement une voie plus int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>L\u2019homme porte en lui la trace de son origine, mais sa volont\u00e9 d\u00e9sordonn\u00e9e l\u2019en s\u00e9pare.<\/p>\n<p>La restauration devient donc naissance int\u00e9rieure du Verbe.<\/p>\n<p>Influenc\u00e9 profond\u00e9ment par Jacob Boehme, Saint-Martin fait de la v\u00e9ritable op\u00e9ration un travail accompli dans l\u2019homme lui-m\u00eame.<\/p>\n<hr \/>\n<h2>Ren\u00e9 Gu\u00e9non : m\u00e9taphysique et initiation<\/h2>\n<p>Ren\u00e9 Gu\u00e9non doit \u00eatre distingu\u00e9 des mystiques au sens propre.<\/p>\n<p>Il oppose lui-m\u00eame la voie mystique, qu\u2019il consid\u00e8re comme essentiellement passive, \u00e0 la voie initiatique fond\u00e9e sur une transmission, des rites et un travail m\u00e9thodique.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre d\u00e9veloppe plusieurs distinctions fondamentales : Principe et manifestation, Soi et moi, connaissance m\u00e9taphysique et pens\u00e9e discursive.<\/p>\n<p>Il s\u2019int\u00e9resse moins au r\u00e9cit d\u2019exp\u00e9riences personnelles qu\u2019aux conditions permettant le passage d\u2019une connaissance th\u00e9orique \u00e0 une connaissance effective.<\/p>\n<p>Sa place est donc davantage celle d\u2019un m\u00e9taphysicien de la tradition et de l\u2019initiation que celle d\u2019un mystique comparable \u00e0 Jean de la Croix ou R\u00fbm\u00ee.<\/p>\n<hr \/>\n<h1>Des voies diff\u00e9rentes, une m\u00eame question ?<\/h1>\n<p>Il serait s\u00e9duisant de conclure que tous ces auteurs disent finalement la m\u00eame chose.<\/p>\n<p>Ce serait aller trop vite.<\/p>\n<p>Ils ne parlent ni depuis les m\u00eames traditions, ni avec les m\u00eames concepts, ni n\u00e9cessairement de la m\u00eame r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Le Dieu personnel de Jean de la Croix ne peut simplement \u00eatre identifi\u00e9 \u00e0 la vacuit\u00e9 de N\u0101g\u0101rjuna.<\/p>\n<p>Le Brahman de Shankara n\u2019est pas le Tao de Lao-Tseu sous un autre nom.<\/p>\n<p>Le <em>fan\u0101\u2019<\/em> soufi et la d\u00e9ification chr\u00e9tienne ne sont pas deux traductions rigoureusement \u00e9quivalentes d\u2019une doctrine unique.<\/p>\n<p>Respecter les traditions commence donc par renoncer \u00e0 les r\u00e9duire.<\/p>\n<p>Mais une autre erreur serait de conclure que, puisqu\u2019elles diff\u00e8rent, aucune comparaison n\u2019est possible.<\/p>\n<p>Car derri\u00e8re leurs r\u00e9ponses appara\u00eet souvent une interrogation commune.<\/p>\n<p><strong>L\u2019homme ordinaire est-il r\u00e9ellement tout ce que nous sommes ?<\/strong><\/p>\n<p>Presque toutes ces voies rencontrent, sous une forme ou une autre, la m\u00eame difficult\u00e9 : l\u2019\u00eatre humain se prend spontan\u00e9ment pour le centre \u00e0 partir duquel il mesure la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Il pense, d\u00e9sire, juge, nomme et d\u00e9coupe le monde depuis ce centre.<\/p>\n<p>Puis vient un moment o\u00f9 ce mode de connaissance rencontre sa limite.<\/p>\n<p>Mo\u00efse entre dans la nu\u00e9e.<\/p>\n<p>Gr\u00e9goire de Nysse p\u00e9n\u00e8tre dans la t\u00e9n\u00e8bre.<\/p>\n<p>Denys retire les noms qu\u2019il avait donn\u00e9s \u00e0 Dieu.<\/p>\n<p>Eckhart demande d\u2019abandonner jusqu\u2019\u00e0 l\u2019image que l\u2019on se faisait de Dieu.<\/p>\n<p>Jean de la Croix entre dans la nuit.<\/p>\n<p>Al-Ghaz\u00e2l\u00ee d\u00e9couvre que le savoir ne suffit pas.<\/p>\n<p>Shankara retire toutes les identifications.<\/p>\n<p>N\u0101g\u0101rjuna d\u00e9construit jusqu\u2019\u00e0 la position de celui qui d\u00e9construit.<\/p>\n<p>D\u00f4gen cesse de pratiquer pour obtenir.<\/p>\n<p>Ramana retourne la question vers celui qui la pose.<\/p>\n<p>Des langages profond\u00e9ment diff\u00e9rents d\u00e9signent ici un seuil comparable : <strong>les instruments de pens\u00e9e qui ont conduit jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re ne permettent pas n\u00e9cessairement de la franchir.<\/strong><\/p>\n<p>Alors le mouvement change.<\/p>\n<p>Ce qui cherchait vers l\u2019ext\u00e9rieur se retourne.<\/p>\n<p>Ce qui voulait saisir apprend \u00e0 recevoir.<\/p>\n<p>Ce qui accumulait apprend \u00e0 se d\u00e9pouiller.<\/p>\n<p>Ce qui avan\u00e7ait horizontalement rencontre soudain un autre axe.<\/p>\n<p>La montagne, la caverne, le d\u00e9sert, la nuit, le jardin, le palais, le temple, le centre, la lumi\u00e8re et le vide deviennent autant d\u2019images d\u2019une transformation int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Elles ne signifient pas toutes exactement la m\u00eame chose.<\/p>\n<p>Mais elles indiquent que l\u2019\u00eatre humain ne se r\u00e9duit peut-\u00eatre pas \u00e0 la surface o\u00f9 se d\u00e9roule habituellement son existence.<\/p>\n<p>Les traditions ne professent donc pas une doctrine universelle cach\u00e9e sous des vocabulaires diff\u00e9rents.<\/p>\n<p>Elles t\u00e9moignent plut\u00f4t de possibilit\u00e9s spirituelles qui appartiennent \u00e0 l\u2019\u00eatre humain lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que leur rencontre devient v\u00e9ritablement f\u00e9conde.<\/p>\n<p>Non lorsque nous affirmons trop vite :<\/p>\n<p><strong>\u00ab Ils disent tous la m\u00eame chose. \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Mais lorsque, apr\u00e8s avoir suffisamment \u00e9cout\u00e9 chacun dans sa singularit\u00e9, nous d\u00e9couvrons qu\u2019ils nous posent tous, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, la m\u00eame question :<\/p>\n<p><strong>jusqu\u2019o\u00f9 sommes-nous pr\u00eats \u00e0 aller pour d\u00e9couvrir ce qui, en nous, demeure lorsque cesse l\u2019illusion d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9s de notre propre origine ?<\/strong><\/p>\n<p>La montagne devient alors \u00e9l\u00e9vation.<\/p>\n<p>Le d\u00e9sert, d\u00e9pouillement.<\/p>\n<p>La nuit, passage.<\/p>\n<p>Le silence, ouverture.<\/p>\n<p>Le sanctuaire, pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Et le Temple, non plus seulement une construction de pierre, mais l\u2019image d\u2019un \u00eatre progressivement ordonn\u00e9 autour de son centre.<\/p>\n<p>Le symbole demeure f\u00e9cond tant qu\u2019il ne falsifie pas l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Et l\u2019histoire demeure ouverte tant qu\u2019elle ne r\u00e9duit pas le symbole \u00e0 la seule mat\u00e9rialit\u00e9 des faits.<\/p>\n<p>Entre les deux peut appara\u00eetre un passage.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre est-ce pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que commence la voie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les grandes figures de la mystique et des traditions contemplatives Qu\u2019est-ce qu\u2019un mystique ? 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