{"id":276,"date":"2026-07-27T16:34:58","date_gmt":"2026-07-27T16:34:58","guid":{"rendered":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/?p=276"},"modified":"2026-07-27T16:34:58","modified_gmt":"2026-07-27T16:34:58","slug":"la-puissance-spirituelle-de-la-matiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/2026\/07\/27\/la-puissance-spirituelle-de-la-matiere\/","title":{"rendered":"La puissance spirituelle de la Mati\u00e8re"},"content":{"rendered":"<h2>Teilhard de Chardin et l\u2019exp\u00e9rience du char de feu<\/h2>\n<p>Dans <em>La Puissance spirituelle de la Mati\u00e8re<\/em>, Pierre Teilhard de Chardin ne propose pas seulement une r\u00e9flexion sur les rapports entre la mati\u00e8re et l\u2019esprit. Il raconte, sous la forme d\u2019une vision, une exp\u00e9rience spirituelle de saisissement, de lutte et de transformation.<\/p>\n<p>Un homme marche dans le d\u00e9sert avec un compagnon. Une pr\u00e9sence appara\u00eet au loin, d\u2019abord presque imperceptible, puis s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019\u00e0 envahir tout l\u2019espace. Elle devient souffle, temp\u00eate, feu et puissance vivante. Elle p\u00e9n\u00e8tre l\u2019homme, l\u2019affronte, le d\u00e9racine et finit par l\u2019emporter.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit est plac\u00e9 d\u00e8s son ouverture sous le signe de l\u2019enl\u00e8vement d\u2019\u00c9lie :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Un char et des chevaux de feu les s\u00e9par\u00e8rent ; et, pris dans un tourbillon, \u00c9lie se trouva soudain emport\u00e9 dans les cieux. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette r\u00e9f\u00e9rence ne constitue pas un simple d\u00e9cor biblique. Elle donne au texte sa structure profonde. Deux hommes avancent ensemble. L\u2019un est saisi par le feu. L\u2019autre demeure en bas. Entre eux s\u2019ouvre d\u00e9sormais une distance qu\u2019aucune explication ne pourra enti\u00e8rement abolir.<\/p>\n<h2>L\u2019irruption de la R\u00e9alit\u00e9<\/h2>\n<p>La puissance rencontr\u00e9e dans le d\u00e9sert est d\u2019abord appel\u00e9e \u00ab la Chose \u00bb.<\/p>\n<p>De loin, elle semble petite, semblable \u00e0 un tourbillon de poussi\u00e8re courant sur la plaine. Mais, \u00e0 mesure qu\u2019elle approche, l\u2019homme d\u00e9couvre que cette forme limit\u00e9e n\u2019\u00e9tait que le centre visible d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 infiniment plus vaste.<\/p>\n<p>Elle n\u2019a plus de contours.<\/p>\n<p>Elle emplit le ciel, la terre, les rochers, les plantes et l\u2019espace lui-m\u00eame. Le monde, jusque-l\u00e0 compos\u00e9 d\u2019objets distincts, devient le mouvement int\u00e9rieur d\u2019une m\u00eame puissance.<\/p>\n<p>L\u2019homme tombe face contre terre.<\/p>\n<p>Un grand silence se fait.<\/p>\n<p>Puis un souffle ardent franchit la barri\u00e8re de ses paupi\u00e8res et p\u00e9n\u00e8tre jusqu\u2019\u00e0 son \u00e2me.<\/p>\n<p>\u00c0 cet instant, l\u2019exp\u00e9rience cesse d\u2019\u00eatre ext\u00e9rieure. La temp\u00eate n\u2019est plus seulement devant lui :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab L\u2019ouragan \u00e9tait en lui. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019homme \u00e9prouve qu\u2019il cesse d\u2019\u00eatre uniquement lui-m\u00eame. Les limites de son identit\u00e9 habituelle sont forc\u00e9es. Quelque chose de plus vaste que lui afflue dans son \u00eatre et le met en danger de se perdre autant qu\u2019il lui offre la possibilit\u00e9 de rena\u00eetre.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience spirituelle ne se pr\u00e9sente donc pas ici comme une paix imm\u00e9diatement accord\u00e9e. Elle est une puissance ambigu\u00eb, douce et brutale, capable d\u2019\u00e9lever l\u2019homme aussi bien que de le pr\u00e9cipiter dans les profondeurs.<\/p>\n<h2>La Mati\u00e8re comme puissance d\u2019\u00e9preuve<\/h2>\n<p>La pr\u00e9sence r\u00e9v\u00e8le son nom :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Force, Exp\u00e9rience, Progr\u00e8s, \u2014 la Mati\u00e8re, c\u2019est Moi. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais cette Mati\u00e8re ne d\u00e9signe pas seulement la substance physique oppos\u00e9e \u00e0 l\u2019esprit. Elle est la puissance du monde manifest\u00e9 : ce qui r\u00e9siste, transforme, nourrit, blesse, unit, s\u00e9pare, engendre et d\u00e9truit.<\/p>\n<p>Elle est le r\u00e9el dans son \u00e9paisseur.<\/p>\n<p>Elle est ce qui emp\u00eache l\u2019homme de demeurer dans les abstractions, les doctrines et les images qu\u2019il se fait de la vie. Elle le contraint \u00e0 rencontrer ce qui existe, non comme un objet intellectuel, mais comme une pr\u00e9sence br\u00fblante.<\/p>\n<p>Teilhard refuse ainsi une spiritualit\u00e9 qui pr\u00e9tendrait atteindre l\u2019Esprit en fuyant ce qui se touche.<\/p>\n<p>L\u2019homme ne devient pas plus spirituel parce qu\u2019il se d\u00e9tourne des corps, de la terre ou de l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te. Une pens\u00e9e qui ne se nourrit plus du r\u00e9el finit par d\u00e9p\u00e9rir. Elle devient une connaissance dess\u00e9ch\u00e9e, s\u00e9par\u00e9e de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>La Mati\u00e8re lui rappelle alors :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Pour comprendre le Monde, savoir ne suffit pas : il faut voir, toucher, vivre dans la pr\u00e9sence. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>La connaissance spirituelle v\u00e9ritable n\u2019est donc pas accumulation d\u2019id\u00e9es. Elle engage celui qui conna\u00eet. Elle le met en jeu, le transforme et l\u2019oblige \u00e0 devenir ce qu\u2019il pressent.<\/p>\n<h2>Lutter contre la puissance qui nous saisit<\/h2>\n<p>La Mati\u00e8re ne demande pourtant pas \u00e0 l\u2019homme de se livrer passivement \u00e0 elle.<\/p>\n<p>Elle lui commande :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Arme ton bras, Isra\u00ebl, et lutte hardiment contre moi ! \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Le nom d\u2019Isra\u00ebl \u00e9voque Jacob luttant avec l\u2019Ange. Comme dans le r\u00e9cit biblique, la b\u00e9n\u00e9diction ne peut \u00eatre re\u00e7ue sans combat.<\/p>\n<p>L\u2019homme doit entrer dans la puissance sans \u00eatre englouti par elle. Il doit lui r\u00e9sister pour qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le ce qu\u2019elle porte int\u00e9rieurement.<\/p>\n<p>Cette lutte permet d\u2019\u00e9viter deux erreurs oppos\u00e9es.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re serait de rejeter la mati\u00e8re comme si elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une chute, un obstacle ou une souillure. Une telle s\u00e9paration produit une spiritualit\u00e9 sans chair, \u00e9loign\u00e9e de l\u2019existence r\u00e9elle.<\/p>\n<p>La seconde serait de s\u2019abandonner \u00e0 la mati\u00e8re dans ses formes les plus ext\u00e9rieures : la recherche de la puissance, de la possession, de l\u2019excitation ou de la jouissance.<\/p>\n<p>Teilhard avertit lui-m\u00eame que les hommes, croyant r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel de la mati\u00e8re, se pr\u00e9cipitent souvent dans \u00ab l\u2019ab\u00eeme ext\u00e9rieur des jouissances \u00e9go\u00efstes \u00bb.<\/p>\n<p>Ils ne rencontrent alors qu\u2019un reflet.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re spirituellement comprise n\u2019est ni m\u00e9pris\u00e9e ni consomm\u00e9e. Elle est travers\u00e9e, travaill\u00e9e et sublim\u00e9e.<\/p>\n<h2>La r\u00e9sistance qui fait na\u00eetre<\/h2>\n<p>Au commencement de la lutte, l\u2019homme cherche seulement \u00e0 ne pas \u00eatre emport\u00e9.<\/p>\n<p>Puis il d\u00e9couvre que sa r\u00e9sistance fait surgir en lui une force nouvelle. Plus il affronte la temp\u00eate, plus celle-ci r\u00e9v\u00e8le ses propres tr\u00e9sors.<\/p>\n<p>Il existe ainsi une myst\u00e9rieuse r\u00e9ciprocit\u00e9 entre l\u2019homme et le monde.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re oppose sa duret\u00e9 afin que l\u2019homme cesse d\u2019\u00eatre informe. Elle lui pr\u00e9sente une limite pour qu\u2019il d\u00e9couvre en lui la puissance de la d\u00e9passer. Elle devient le creuset dans lequel une conscience plus vaste peut se constituer.<\/p>\n<p>Elle n\u2019est donc pas l\u2019origine de l\u2019Esprit au sens m\u00e9taphysique. Elle en est la matrice, le support et le lieu d\u2019apparition dans le monde.<\/p>\n<p>Elle est la gl\u00e8be contre laquelle l\u2019homme travaille, le rocher qui ne c\u00e8de pas, la mer qu\u2019il doit apprendre \u00e0 traverser.<\/p>\n<p>Sans cette r\u00e9sistance, \u00e9crit Teilhard, l\u2019homme demeurerait inerte, pu\u00e9ril et ignorant de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re le blesse, mais elle l\u2019oblige aussi \u00e0 na\u00eetre.<\/p>\n<h2>Le monde cesse d\u2019\u00eatre ext\u00e9rieur<\/h2>\n<p>Au cours de l\u2019exp\u00e9rience, la perception de l\u2019homme se transforme.<\/p>\n<p>La Terre para\u00eet \u00e0 la fois s\u2019\u00e9loigner et grandir. Les d\u00e9tails particuliers du sol s\u2019effacent, tandis que l\u2019horizon se referme autour de lui comme une immense coupe.<\/p>\n<p>L\u2019homme d\u00e9couvre alors qu\u2019il n\u2019est pas plac\u00e9 devant l\u2019univers comme un observateur ind\u00e9pendant. Il se trouve au centre d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 dont il est lui-m\u00eame une partie.<\/p>\n<p>Il comprend que l\u2019\u00eatre humain ne vaut pas seulement par ce qu\u2019il conserve pour lui-m\u00eame, mais par ce qui, en lui, participe \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 plus vaste.<\/p>\n<p>Les formes particuli\u00e8res ne sont pas d\u00e9truites. Elles cessent simplement de se pr\u00e9senter comme absolument s\u00e9par\u00e9es.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re la multiplicit\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le une unit\u00e9 vivante.<\/p>\n<p>La Mati\u00e8re murmure :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab En haut, tout n\u2019est qu\u2019un. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette unit\u00e9 ne doit toutefois pas \u00eatre comprise comme une dissolution impersonnelle des \u00eatres. Le r\u00e9cit ne s\u2019ach\u00e8ve pas dans une immensit\u00e9 aveugle o\u00f9 toutes les diff\u00e9rences seraient abolies.<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, l\u2019immensit\u00e9 devient expressive.<\/p>\n<p>Une lumi\u00e8re grandit dans le tourbillon. Une chaleur appara\u00eet, non plus comme le rayonnement impersonnel d\u2019un foyer, mais comme l\u2019\u00e9manation d\u2019une chair. Les nappes informes de la puissance se disposent selon les traits d\u2019un visage.<\/p>\n<p>La force cosmique devient Pr\u00e9sence.<\/p>\n<h2>L\u2019Orient au c\u0153ur du Monde<\/h2>\n<p>Teilhard \u00e9crit alors :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab L\u2019Orient naissait au c\u0153ur du Monde. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019Orient n\u2019est pas ici une direction g\u00e9ographique. Il d\u00e9signe le lieu de la naissance spirituelle, le point \u00e0 partir duquel surgit la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais cet Orient ne se trouve pas hors du monde.<\/p>\n<p>Il na\u00eet en son c\u0153ur.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re, jusque-l\u00e0 opaque, devient transparente \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 qui la p\u00e9n\u00e8tre sans se confondre avec elle. Un \u00catre se r\u00e9v\u00e8le, \u00ab m\u00eal\u00e9 aux choses bien que distinct d\u2019elles \u00bb, sup\u00e9rieur \u00e0 leur substance tout en prenant figure \u00e0 travers elles.<\/p>\n<p>Le texte ne conduit donc pas \u00e0 un simple panth\u00e9isme. Dieu n\u2019est pas identifi\u00e9 \u00e0 la somme des choses. Il rayonne \u00e0 travers elles comme leur profondeur et leur accomplissement.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re devient voile vivant.<\/p>\n<p>Elle dissimule la Pr\u00e9sence tant qu\u2019elle est saisie dans la dispersion de ses formes. Elle la r\u00e9v\u00e8le lorsqu\u2019elle est reconduite \u00e0 son unit\u00e9 int\u00e9rieure.<\/p>\n<h2>Le char de feu<\/h2>\n<p>Lorsque la Pr\u00e9sence se r\u00e9v\u00e8le, le tourbillon devient le char de feu qui emporte l\u2019homme.<\/p>\n<p>Ce char n\u2019est pas un v\u00e9hicule mat\u00e9riel descendu du ciel. Il est la forme ultime de toute l\u2019exp\u00e9rience :<\/p>\n<ul>\n<li>le souffle qui a envahi l\u2019homme ;<\/li>\n<li>la mati\u00e8re qui l\u2019a affront\u00e9 ;<\/li>\n<li>la force qui l\u2019a d\u00e9racin\u00e9 ;<\/li>\n<li>la lumi\u00e8re qui s\u2019est lev\u00e9e ;<\/li>\n<li>la pr\u00e9sence qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e au c\u0153ur du monde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au d\u00e9but, l\u2019homme luttait pour ne pas \u00eatre emport\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin, il tombe \u00e0 genoux dans le char.<\/p>\n<p>La lutte n\u2019\u00e9tait donc pas destin\u00e9e \u00e0 lui permettre de conserver intacte son ancienne identit\u00e9. Elle devait le rendre capable de consentir \u00e0 une transformation qui, sans cette pr\u00e9paration, l\u2019aurait dissous.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019abandonne qu\u2019apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 fortifi\u00e9.<\/p>\n<p>Il n\u2019est emport\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s \u00eatre devenu capable de traverser le feu.<\/p>\n<h2>Celui qui reste en bas<\/h2>\n<p>Pendant toute l\u2019exp\u00e9rience, le compagnon est demeur\u00e9 en arri\u00e8re.<\/p>\n<p>Il marchait pourtant avec l\u2019homme au commencement du r\u00e9cit. Ils partageaient le m\u00eame chemin, le m\u00eame d\u00e9sert, peut-\u00eatre la m\u00eame qu\u00eate.<\/p>\n<p>Mais l\u2019un est saisi.<\/p>\n<p>L\u2019autre ne l\u2019est pas.<\/p>\n<p>Cette s\u00e9paration ne traduit pas n\u00e9cessairement une sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019un sur l\u2019autre. Elle manifeste plut\u00f4t la singularit\u00e9 irr\u00e9ductible de l\u2019exp\u00e9rience spirituelle.<\/p>\n<p>On peut accompagner quelqu\u2019un jusqu\u2019au seuil.<\/p>\n<p>On ne peut franchir le seuil \u00e0 sa place.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du r\u00e9cit, le compagnon demeure sur la terre redevenue silencieuse. Il pleure :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Mon P\u00e8re, mon P\u00e8re ! quel vent fou l\u2019a donc emport\u00e9 ! \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Et le manteau reste au sol.<\/p>\n<p>Comme dans l\u2019enl\u00e8vement d\u2019\u00c9lie, l\u2019ancien v\u00eatement demeure en bas. Il est le signe visible de celui qui vient de quitter son ancien \u00e9tat.<\/p>\n<p>Le compagnon peut voir le manteau.<\/p>\n<p>Il ne peut pas voir exactement ce qu\u2019a vu celui que le feu a emport\u00e9.<\/p>\n<h2>Devenir \u00e9tranger<\/h2>\n<p>L\u2019homme comprend alors que, m\u00eame s\u2019il revenait parmi les siens, il ne pourrait plus vivre tout \u00e0 fait sur l\u2019ancien plan.<\/p>\n<p>Il serait devenu un \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Non parce qu\u2019il aurait cess\u00e9 d\u2019aimer les hommes, mais parce qu\u2019il ne pourrait plus les r\u00e9duire \u00e0 leur apparence individuelle. Il chercherait d\u00e9sormais quelque chose derri\u00e8re eux : la profondeur dont ils proc\u00e8dent, l\u2019unit\u00e9 \u00e0 laquelle ils participent, la pr\u00e9sence qui demeure cach\u00e9e en eux.<\/p>\n<p>Cette recherche pourrait devenir une charge pour ceux qu\u2019il aime.<\/p>\n<p>Ils sentiraient qu\u2019il regarde \u00e0 travers eux vers une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019ils ne per\u00e7oivent pas encore de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience qui lui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l\u2019unit\u00e9 devient ainsi la cause d\u2019une nouvelle solitude.<\/p>\n<p>Il se sait uni \u00e0 tous dans la profondeur, mais s\u00e9par\u00e9 d\u2019eux par la vision m\u00eame de cette unit\u00e9.<\/p>\n<h2>Une langue d\u00e9sormais diff\u00e9rente<\/h2>\n<p>Teilhard \u00e9crit que l\u2019homme parlera d\u00e9sormais une langue incompr\u00e9hensible, m\u00eame \u00e0 certains de ses fr\u00e8res en Dieu.<\/p>\n<p>Cette langue nouvelle n\u2019est pas compos\u00e9e d\u2019autres mots.<\/p>\n<p>L\u2019homme continuera \u00e0 parler du monde, de la mati\u00e8re, de l\u2019esprit, de Dieu, du corps et de la lumi\u00e8re. Mais les mots auront chang\u00e9 de profondeur.<\/p>\n<p>Pour celui qui n\u2019a pas travers\u00e9 la m\u00eame exp\u00e9rience, la mati\u00e8re demeure ce qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019esprit.<\/p>\n<p>Pour lui, elle est devenue le milieu d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n<p>Pour l\u2019un, le monde est un ensemble de choses s\u00e9par\u00e9es.<\/p>\n<p>Pour l\u2019autre, il est travers\u00e9 par une pr\u00e9sence unifiante.<\/p>\n<p>Pour l\u2019un, l\u2019Orient se trouve au loin.<\/p>\n<p>Pour l\u2019autre, il na\u00eet au c\u0153ur du monde.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence ne vient donc pas d\u2019une doctrine plus savante. Elle vient de la distance entre une id\u00e9e comprise et une r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue.<\/p>\n<p>On peut transmettre une pens\u00e9e.<\/p>\n<p>On ne peut communiquer directement le feu qui lui a donn\u00e9 naissance.<\/p>\n<h2>La Mati\u00e8re et le myst\u00e8re de l\u2019Incarnation<\/h2>\n<p>L\u2019aboutissement du r\u00e9cit demeure profond\u00e9ment chr\u00e9tien.<\/p>\n<p>Teilhard b\u00e9nit la mati\u00e8re comme :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00ab Main de Dieu \u00bb ;<\/li>\n<li>\u00ab Chair du Christ \u00bb ;<\/li>\n<li>\u00ab Argile p\u00e9trie et anim\u00e9e par le Verbe incarn\u00e9 \u00bb ;<\/li>\n<li>\u00ab cristal limpide dont est tir\u00e9e la J\u00e9rusalem nouvelle \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La mati\u00e8re peut devenir spirituelle parce que le Verbe l\u2019a assum\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019Incarnation ne consiste donc pas seulement en la venue de Dieu dans un corps particulier. Elle r\u00e9v\u00e8le que le monde mat\u00e9riel peut devenir porteur de Pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>L\u2019Eucharistie accomplit cette intuition dans la parole :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Ceci est mon Corps. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>La mati\u00e8re n\u2019est pas abolie. Elle est consacr\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle ne dispara\u00eet pas devant l\u2019Esprit. Elle devient le moyen de sa manifestation et de sa communion.<\/p>\n<p>Le texte ne demande donc pas \u00e0 l\u2019homme de quitter le monde, mais de le p\u00e9n\u00e9trer assez profond\u00e9ment pour y reconna\u00eetre ce qui vient d\u2019au-del\u00e0 du monde.<\/p>\n<h2>La mati\u00e8re comme mat\u00e9riau de l\u2019\u0152uvre<\/h2>\n<p>Le mouvement du texte poss\u00e8de \u00e9galement une dimension alchimique.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re doit \u00eatre rencontr\u00e9e dans son \u00e9tat brut, combattue, purifi\u00e9e, sublim\u00e9e et rendue transparente.<\/p>\n<p>Teilhard \u00e9crit qu\u2019il faut la saisir, puis la sublimer dans la douleur, jusqu\u2019\u00e0 ce que disparaissent les formes particuli\u00e8res auxquelles l\u2019homme s\u2019attachait.<\/p>\n<p>La sublimation n\u2019est pas la destruction de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Elle est son passage de l\u2019opacit\u00e9 \u00e0 la transparence, de la dispersion \u00e0 l\u2019unit\u00e9, de la possession \u00e0 l\u2019offrande.<\/p>\n<p>La mati\u00e8re brute devient alors le cristal de la J\u00e9rusalem nouvelle.<\/p>\n<p>Elle est le mat\u00e9riau de l\u2019\u0152uvre, non son terme.<\/p>\n<p>Le terme est la manifestation de la Pr\u00e9sence en elle.<\/p>\n<h2>Une exp\u00e9rience sans retour<\/h2>\n<p><em>La Puissance spirituelle de la Mati\u00e8re<\/em> peut ainsi se lire comme le r\u00e9cit d\u2019une initiation.<\/p>\n<p>L\u2019homme quitte les chemins suivis par la caravane humaine. Il entre dans le d\u00e9sert. Une puissance se manifeste. Elle le renverse, p\u00e9n\u00e8tre son \u00e2me et l\u2019oblige \u00e0 lutter. Son ancienne perception du monde se d\u00e9fait. L\u2019immensit\u00e9 devient visage. L\u2019Orient na\u00eet au c\u0153ur des choses. Enfin, le char de feu l\u2019emporte, tandis que le compagnon et le manteau demeurent en bas.<\/p>\n<p>Celui qui est emport\u00e9 n\u2019est plus exactement celui qui marchait au d\u00e9but du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il revenait dans le monde commun, il ne pourrait plus retrouver son ancien regard.<\/p>\n<p>Il aurait appris que la mati\u00e8re n\u2019est pas seulement ce qui alourdit l\u2019homme. Elle peut devenir la puissance m\u00eame qui le d\u00e9racine de son existence s\u00e9par\u00e9e.<\/p>\n<p>Elle est l\u2019obstacle, l\u2019\u00e9preuve, le creuset et le voile.<\/p>\n<p>Mais lorsque ce voile devient transparent, il r\u00e9v\u00e8le que l\u2019Esprit n\u2019attendait pas l\u2019homme hors du monde.<\/p>\n<p>Il naissait d\u00e9j\u00e0, silencieusement, au c\u0153ur du Monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Teilhard de Chardin et l\u2019exp\u00e9rience du char de feu Dans La Puissance spirituelle de la Mati\u00e8re, Pierre Teilhard de Chardin [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-276","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/276","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=276"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/276\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":277,"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/276\/revisions\/277"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=276"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=276"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/pf.7gsoft.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=276"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}