Le Centre dans le Tao : le vide d’où naît toute chose

Le taoïsme est souvent présenté comme la philosophie du yin et du yang.

Cette vision est juste, mais incomplète.

Car le yin et le yang ne sont pas le principe premier. Ils sont déjà le commencement de la manifestation.

Avant eux se tient le Tao, réalité ineffable dont procède toute existence.

Le véritable Centre n’est donc ni le yin ni le yang. Il est ce qui les précède, les engendre et les réunit.

Le Tao ne peut être nommé

Le Tao Te King s’ouvre par une phrase devenue célèbre :

« Le Tao dont on peut parler n’est pas le Tao éternel. »

Dès les premiers mots, Lao Tseu rappelle une vérité essentielle : le Principe ultime échappe au langage.

Le langage distingue.

Il nomme.

Il sépare.

Or le Tao est antérieur à toute distinction.

Le décrire, c’est déjà lui imposer une limite.

Cette approche rejoint ce que les traditions occidentales appelleront plus tard la théologie négative : l’Absolu ne peut être défini, car toute définition appartient déjà au monde des formes.

La naissance du monde

Le chapitre 42 résume toute la cosmologie taoïste en quelques lignes :

« Le Tao engendre l’Un.
L’Un engendre le Deux.
Le Deux engendre le Trois.
Le Trois engendre les dix mille êtres. »

Le Deux représente la naissance de la polarité.

Le yin et le yang apparaissent comme les deux mouvements complémentaires de la manifestation.

Le yin accueille.

Le yang déploie.

L’un ne peut exister sans l’autre.

Toute la nature respire à travers leur alternance.

Mais le Tao demeure au-delà de cette dualité.

Il n’est ni yin ni yang.

Il est la source silencieuse dont procèdent les deux.

Le Centre est un vide

L’une des intuitions les plus profondes du taoïsme est que le Centre n’est pas une chose.

Il est un vide créateur.

Lao Tseu l’illustre par des images d’une étonnante simplicité.

« Trente rayons convergent au moyeu ; c’est le vide du centre qui fait marcher le char. »

Le bois ne suffit pas.

Sans le vide central, la roue ne tournerait jamais.

Il écrit encore :

« On façonne l’argile pour faire un vase ; c’est de son vide que dépend son usage. »

Ce qui paraît vide est précisément ce qui rend toute chose possible.

Le Centre n’est donc pas une présence matérielle.

Il est la condition invisible de toute manifestation.

Le vide n’est pas le néant

Dans notre culture, le vide évoque souvent l’absence.

Pour le taoïsme, il désigne au contraire une plénitude sans forme.

La vallée est vide.

Pourtant, c’est elle qui recueille toutes les eaux.

Le ciel paraît vide.

Pourtant, il contient le mouvement des saisons, des vents et des astres.

Le silence paraît vide.

Pourtant, il rend toute parole possible.

Le Tao est semblable à ce vide.

Il n’est pas un manque.

Il est une disponibilité infinie.

Le sage demeure au Centre

Le sage taoïste ne cherche pas à vaincre un des deux pôles.

Il ne combat pas le yin au nom du yang.

Il ne cherche pas davantage à immobiliser le monde.

Il demeure au Centre.

Depuis ce Centre, les contraires retrouvent naturellement leur équilibre.

C’est le sens du wu wei, le « non-agir ».

Il ne s’agit pas d’inaction.

Il s’agit d’une action qui ne lutte pas contre le mouvement profond du réel.

L’eau en est l’image parfaite.

Elle ne résiste pas.

Elle épouse toutes les formes.

Pourtant, rien ne lui résiste durablement.

Le pivot du Tao

Le philosophe Zhuangzi développe cette intuition sous une autre image : celle du pivot du Tao.

La roue tourne.

Les rayons se déplacent.

La circonférence est en mouvement permanent.

Mais l’axe demeure immobile.

Le sage habite ce point fixe.

Depuis lui, les oppositions cessent d’être absolues.

Le beau et le laid.

La réussite et l’échec.

La vie et la mort.

Toutes ces distinctions appartiennent au regard humain.

Le Tao les contient sans s’y enfermer.

Une métaphysique du Centre

Le taoïsme ne cherche pas à supprimer la dualité.

Le yin et le yang sont nécessaires à la vie.

Sans eux, il n’y aurait ni respiration, ni alternance, ni création.

Mais cette dualité n’est pas le dernier mot du réel.

Elle repose sur une unité plus profonde.

Le Centre n’est donc pas un équilibre fragile entre deux forces.

Il est la réalité première dont ces deux forces procèdent.

À mesure que la conscience s’approche de ce Centre, les oppositions ne disparaissent pas ; elles cessent simplement d’être vécues comme des contradictions.

Une sagesse universelle

Cette intuition se retrouve sous des formes diverses dans de nombreuses traditions.

Les Grecs parlaient de l’Omphalos, le nombril du monde.

Les métaphysiciens évoquent le point au centre du cercle.

René Guénon voit dans le Centre le symbole du Principe immuable.

Le taoïsme, quant à lui, préfère parler du vide, de la vallée, de la roue ou de l’eau.

Les images changent.

Le regard demeure le même.

Toutes invitent à quitter la périphérie, où l’esprit est dispersé par les oppositions, pour retrouver le Centre, là où le silence précède les mots, où l’unité précède la dualité et où le Tao demeure, invisible, à l’origine des « dix mille êtres ».