Toutes les traditions spirituelles semblent connaître l’image d’un Centre.
Il peut prendre la forme d’une montagne sacrée, d’un temple, d’un arbre cosmique, d’un omphalos, d’une cité céleste ou encore d’un simple point au centre d’un cercle.
Ces symboles sont multiples, mais ils désignent une même réalité : le Principe immuable, l’origine de toute manifestation.
René Guénon a fait du Centre l’un des thèmes majeurs de son œuvre. Pour lui, il ne s’agit pas d’un lieu géographique, mais d’une réalité métaphysique. Le Centre est ce qui demeure absolument immobile tandis que l’univers entier se déploie autour de lui.
Le point et le cercle
Le symbole le plus simple est celui du point au centre d’un cercle.
Le cercle représente le monde manifesté : le temps, l’espace, le changement, la multiplicité. Tout y est mouvement.
Le point, lui, ne bouge jamais.
Il est l’origine de toutes les directions sans appartenir à aucune. Il est présent partout sans être soumis aux lois de la périphérie.
Cette image permet de comprendre la différence entre l’Absolu et le relatif.
Le relatif est le domaine des formes, des limites et des distinctions.
L’Absolu est ce qui rend toutes ces distinctions possibles sans être lui-même limité par elles.
Le monde du binaire
Le monde manifesté apparaît toujours sous une forme binaire.
Lumière et obscurité.
Vie et mort.
Esprit et matière.
Expansion et contraction.
Masculin et féminin.
Ces oppositions ne sont pas des erreurs de la création ; elles constituent la structure même du monde manifesté. Elles permettent aux êtres d’exister, de se distinguer, d’agir et d’évoluer.
De nombreuses traditions ont représenté cette polarité : le yin et le yang en Chine, les deux courants de la Kabbale, les couples complémentaires des cosmologies antiques ou encore le pavé mosaïque, où les cases noires et blanches figurent la coexistence des contraires.
Mais ces deux pôles ne sont pas le principe ultime.
Ils procèdent d’une unité qui les précède.
Le Centre n’est donc pas un troisième élément venant s’ajouter aux deux autres : il est la source commune dont ils émanent et dans laquelle ils retrouvent leur unité.
Penser, c’est distinguer
La pensée humaine fonctionne elle aussi selon cette logique.
Penser, c’est distinguer.
Définir une chose consiste à la différencier d’une autre.
Toute idée suppose une limite.
Toute connaissance rationnelle repose sur une opposition : vrai ou faux, identique ou différent, sujet ou objet.
Sans distinction, la pensée discursive devient impossible.
Notre intelligence analytique appartient donc pleinement au domaine du relatif. Elle est un merveilleux instrument pour comprendre le monde manifesté, mais elle rencontre une limite lorsqu’elle tente de saisir ce qui dépasse toute détermination.
Pourquoi l’Absolu échappe aux concepts
C’est ici qu’apparaît la théologie négative.
Des auteurs comme Denys l’Aréopagite, Maître Eckhart ou Nicolas de Cues affirment que l’Absolu ne peut être enfermé dans aucune définition.
Dire : « Dieu est ceci » revient déjà à le limiter.
On ne peut donc parler de l’Absolu qu’en retirant progressivement toutes les déterminations :
Il n’est ni ceci, ni cela.
Il n’est ni être au sens ordinaire, ni non-être.
Il est au-delà de toutes les catégories de la pensée.
René Guénon retrouve cette même intuition lorsqu’il distingue le Non-manifesté, principe absolu, du monde manifesté où apparaissent toutes les déterminations.
Le Non-manifesté n’est pas un autre monde situé quelque part.
Il est la source permanente de toute manifestation, sans jamais être affecté par celle-ci.
Le silence n’est pas l’absence
Lorsque la pensée atteint sa limite, deux possibilités existent.
La première consiste à croire qu’il n’y a plus rien.
La seconde consiste à reconnaître que c’est notre mode habituel de connaissance qui atteint sa limite.
Les grandes traditions spirituelles choisissent cette seconde voie.
Au-delà de la pensée discursive, elles évoquent une connaissance plus profonde : contemplation, intuition intellectuelle, vision intérieure, gnose, prajñā ou ta’wîl.
Il ne s’agit plus d’accumuler des concepts.
Il s’agit de devenir présent à ce qui est.
Le silence n’est donc pas un vide.
Il devient l’espace où la dualité cesse de gouverner la conscience.
L’Omphalos : le nombril du monde
Cette réalité est symbolisée dans de nombreuses civilisations par l’Omphalos, le « nombril du monde ».
À Delphes, sur le mont Meru, autour de la Kaaba, dans les traditions du Paradis primordial ou de la Jérusalem céleste, le même symbole revient sans cesse.
Le Centre est le point où se rejoignent les différents niveaux de la réalité.
Il est l’axe invisible reliant le ciel et la terre.
Non parce qu’il occupe le milieu du monde physique, mais parce qu’il est le Principe à partir duquel tout reçoit son existence.
Revenir au Centre
Toute démarche spirituelle peut être comprise comme un retour du multiple vers l’Un.
À la périphérie, la conscience est emportée par les oppositions, les conflits, les jugements et les apparences.
En s’approchant du Centre, les contraires cessent d’être des ennemis. Ils apparaissent comme deux expressions complémentaires d’une réalité plus profonde.
Au Centre lui-même, la dualité ne disparaît pas : elle est dépassée.
L’Absolu n’abolit pas le relatif ; il lui donne son sens.
Le Non-manifesté ne s’oppose pas au manifesté ; il en est la source.
Le Centre n’est donc pas un lieu où l’on s’arrête.
Il est le point immobile à partir duquel tout commence et vers lequel tout revient.
Peut-être est-ce là le véritable paradoxe de la connaissance.
La pensée a besoin de la dualité pour comprendre le monde. Mais la conscience peut découvrir, au-delà de cette dualité, une unité qui ne s’oppose à rien parce qu’elle contient déjà tout.