La puissance spirituelle de la Matière

Teilhard de Chardin et l’expérience du char de feu

Dans La Puissance spirituelle de la Matière, Pierre Teilhard de Chardin ne propose pas seulement une réflexion sur les rapports entre la matière et l’esprit. Il raconte, sous la forme d’une vision, une expérience spirituelle de saisissement, de lutte et de transformation.

Un homme marche dans le désert avec un compagnon. Une présence apparaît au loin, d’abord presque imperceptible, puis s’étend jusqu’à envahir tout l’espace. Elle devient souffle, tempête, feu et puissance vivante. Elle pénètre l’homme, l’affronte, le déracine et finit par l’emporter.

Le récit est placé dès son ouverture sous le signe de l’enlèvement d’Élie :

« Un char et des chevaux de feu les séparèrent ; et, pris dans un tourbillon, Élie se trouva soudain emporté dans les cieux. »

Cette référence ne constitue pas un simple décor biblique. Elle donne au texte sa structure profonde. Deux hommes avancent ensemble. L’un est saisi par le feu. L’autre demeure en bas. Entre eux s’ouvre désormais une distance qu’aucune explication ne pourra entièrement abolir.

L’irruption de la Réalité

La puissance rencontrée dans le désert est d’abord appelée « la Chose ».

De loin, elle semble petite, semblable à un tourbillon de poussière courant sur la plaine. Mais, à mesure qu’elle approche, l’homme découvre que cette forme limitée n’était que le centre visible d’une réalité infiniment plus vaste.

Elle n’a plus de contours.

Elle emplit le ciel, la terre, les rochers, les plantes et l’espace lui-même. Le monde, jusque-là composé d’objets distincts, devient le mouvement intérieur d’une même puissance.

L’homme tombe face contre terre.

Un grand silence se fait.

Puis un souffle ardent franchit la barrière de ses paupières et pénètre jusqu’à son âme.

À cet instant, l’expérience cesse d’être extérieure. La tempête n’est plus seulement devant lui :

« L’ouragan était en lui. »

L’homme éprouve qu’il cesse d’être uniquement lui-même. Les limites de son identité habituelle sont forcées. Quelque chose de plus vaste que lui afflue dans son être et le met en danger de se perdre autant qu’il lui offre la possibilité de renaître.

L’expérience spirituelle ne se présente donc pas ici comme une paix immédiatement accordée. Elle est une puissance ambiguë, douce et brutale, capable d’élever l’homme aussi bien que de le précipiter dans les profondeurs.

La Matière comme puissance d’épreuve

La présence révèle son nom :

« Force, Expérience, Progrès, — la Matière, c’est Moi. »

Mais cette Matière ne désigne pas seulement la substance physique opposée à l’esprit. Elle est la puissance du monde manifesté : ce qui résiste, transforme, nourrit, blesse, unit, sépare, engendre et détruit.

Elle est le réel dans son épaisseur.

Elle est ce qui empêche l’homme de demeurer dans les abstractions, les doctrines et les images qu’il se fait de la vie. Elle le contraint à rencontrer ce qui existe, non comme un objet intellectuel, mais comme une présence brûlante.

Teilhard refuse ainsi une spiritualité qui prétendrait atteindre l’Esprit en fuyant ce qui se touche.

L’homme ne devient pas plus spirituel parce qu’il se détourne des corps, de la terre ou de l’expérience concrète. Une pensée qui ne se nourrit plus du réel finit par dépérir. Elle devient une connaissance desséchée, séparée de l’être.

La Matière lui rappelle alors :

« Pour comprendre le Monde, savoir ne suffit pas : il faut voir, toucher, vivre dans la présence. »

La connaissance spirituelle véritable n’est donc pas accumulation d’idées. Elle engage celui qui connaît. Elle le met en jeu, le transforme et l’oblige à devenir ce qu’il pressent.

Lutter contre la puissance qui nous saisit

La Matière ne demande pourtant pas à l’homme de se livrer passivement à elle.

Elle lui commande :

« Arme ton bras, Israël, et lutte hardiment contre moi ! »

Le nom d’Israël évoque Jacob luttant avec l’Ange. Comme dans le récit biblique, la bénédiction ne peut être reçue sans combat.

L’homme doit entrer dans la puissance sans être englouti par elle. Il doit lui résister pour qu’elle révèle ce qu’elle porte intérieurement.

Cette lutte permet d’éviter deux erreurs opposées.

La première serait de rejeter la matière comme si elle n’était qu’une chute, un obstacle ou une souillure. Une telle séparation produit une spiritualité sans chair, éloignée de l’existence réelle.

La seconde serait de s’abandonner à la matière dans ses formes les plus extérieures : la recherche de la puissance, de la possession, de l’excitation ou de la jouissance.

Teilhard avertit lui-même que les hommes, croyant répondre à l’appel de la matière, se précipitent souvent dans « l’abîme extérieur des jouissances égoïstes ».

Ils ne rencontrent alors qu’un reflet.

La matière spirituellement comprise n’est ni méprisée ni consommée. Elle est traversée, travaillée et sublimée.

La résistance qui fait naître

Au commencement de la lutte, l’homme cherche seulement à ne pas être emporté.

Puis il découvre que sa résistance fait surgir en lui une force nouvelle. Plus il affronte la tempête, plus celle-ci révèle ses propres trésors.

Il existe ainsi une mystérieuse réciprocité entre l’homme et le monde.

La matière oppose sa dureté afin que l’homme cesse d’être informe. Elle lui présente une limite pour qu’il découvre en lui la puissance de la dépasser. Elle devient le creuset dans lequel une conscience plus vaste peut se constituer.

Elle n’est donc pas l’origine de l’Esprit au sens métaphysique. Elle en est la matrice, le support et le lieu d’apparition dans le monde.

Elle est la glèbe contre laquelle l’homme travaille, le rocher qui ne cède pas, la mer qu’il doit apprendre à traverser.

Sans cette résistance, écrit Teilhard, l’homme demeurerait inerte, puéril et ignorant de lui-même.

La matière le blesse, mais elle l’oblige aussi à naître.

Le monde cesse d’être extérieur

Au cours de l’expérience, la perception de l’homme se transforme.

La Terre paraît à la fois s’éloigner et grandir. Les détails particuliers du sol s’effacent, tandis que l’horizon se referme autour de lui comme une immense coupe.

L’homme découvre alors qu’il n’est pas placé devant l’univers comme un observateur indépendant. Il se trouve au centre d’une réalité dont il est lui-même une partie.

Il comprend que l’être humain ne vaut pas seulement par ce qu’il conserve pour lui-même, mais par ce qui, en lui, participe à une réalité plus vaste.

Les formes particulières ne sont pas détruites. Elles cessent simplement de se présenter comme absolument séparées.

Derrière la multiplicité se révèle une unité vivante.

La Matière murmure :

« En haut, tout n’est qu’un. »

Cette unité ne doit toutefois pas être comprise comme une dissolution impersonnelle des êtres. Le récit ne s’achève pas dans une immensité aveugle où toutes les différences seraient abolies.

Peu à peu, l’immensité devient expressive.

Une lumière grandit dans le tourbillon. Une chaleur apparaît, non plus comme le rayonnement impersonnel d’un foyer, mais comme l’émanation d’une chair. Les nappes informes de la puissance se disposent selon les traits d’un visage.

La force cosmique devient Présence.

L’Orient au cœur du Monde

Teilhard écrit alors :

« L’Orient naissait au cœur du Monde. »

L’Orient n’est pas ici une direction géographique. Il désigne le lieu de la naissance spirituelle, le point à partir duquel surgit la lumière.

Mais cet Orient ne se trouve pas hors du monde.

Il naît en son cœur.

La matière, jusque-là opaque, devient transparente à une réalité qui la pénètre sans se confondre avec elle. Un Être se révèle, « mêlé aux choses bien que distinct d’elles », supérieur à leur substance tout en prenant figure à travers elles.

Le texte ne conduit donc pas à un simple panthéisme. Dieu n’est pas identifié à la somme des choses. Il rayonne à travers elles comme leur profondeur et leur accomplissement.

La matière devient voile vivant.

Elle dissimule la Présence tant qu’elle est saisie dans la dispersion de ses formes. Elle la révèle lorsqu’elle est reconduite à son unité intérieure.

Le char de feu

Lorsque la Présence se révèle, le tourbillon devient le char de feu qui emporte l’homme.

Ce char n’est pas un véhicule matériel descendu du ciel. Il est la forme ultime de toute l’expérience :

  • le souffle qui a envahi l’homme ;
  • la matière qui l’a affronté ;
  • la force qui l’a déraciné ;
  • la lumière qui s’est levée ;
  • la présence qui s’est révélée au cœur du monde.

Au début, l’homme luttait pour ne pas être emporté.

À la fin, il tombe à genoux dans le char.

La lutte n’était donc pas destinée à lui permettre de conserver intacte son ancienne identité. Elle devait le rendre capable de consentir à une transformation qui, sans cette préparation, l’aurait dissous.

Il ne s’abandonne qu’après avoir été fortifié.

Il n’est emporté qu’après être devenu capable de traverser le feu.

Celui qui reste en bas

Pendant toute l’expérience, le compagnon est demeuré en arrière.

Il marchait pourtant avec l’homme au commencement du récit. Ils partageaient le même chemin, le même désert, peut-être la même quête.

Mais l’un est saisi.

L’autre ne l’est pas.

Cette séparation ne traduit pas nécessairement une supériorité de l’un sur l’autre. Elle manifeste plutôt la singularité irréductible de l’expérience spirituelle.

On peut accompagner quelqu’un jusqu’au seuil.

On ne peut franchir le seuil à sa place.

À la fin du récit, le compagnon demeure sur la terre redevenue silencieuse. Il pleure :

« Mon Père, mon Père ! quel vent fou l’a donc emporté ! »

Et le manteau reste au sol.

Comme dans l’enlèvement d’Élie, l’ancien vêtement demeure en bas. Il est le signe visible de celui qui vient de quitter son ancien état.

Le compagnon peut voir le manteau.

Il ne peut pas voir exactement ce qu’a vu celui que le feu a emporté.

Devenir étranger

L’homme comprend alors que, même s’il revenait parmi les siens, il ne pourrait plus vivre tout à fait sur l’ancien plan.

Il serait devenu un étranger.

Non parce qu’il aurait cessé d’aimer les hommes, mais parce qu’il ne pourrait plus les réduire à leur apparence individuelle. Il chercherait désormais quelque chose derrière eux : la profondeur dont ils procèdent, l’unité à laquelle ils participent, la présence qui demeure cachée en eux.

Cette recherche pourrait devenir une charge pour ceux qu’il aime.

Ils sentiraient qu’il regarde à travers eux vers une réalité qu’ils ne perçoivent pas encore de la même manière.

L’expérience qui lui a révélé l’unité devient ainsi la cause d’une nouvelle solitude.

Il se sait uni à tous dans la profondeur, mais séparé d’eux par la vision même de cette unité.

Une langue désormais différente

Teilhard écrit que l’homme parlera désormais une langue incompréhensible, même à certains de ses frères en Dieu.

Cette langue nouvelle n’est pas composée d’autres mots.

L’homme continuera à parler du monde, de la matière, de l’esprit, de Dieu, du corps et de la lumière. Mais les mots auront changé de profondeur.

Pour celui qui n’a pas traversé la même expérience, la matière demeure ce qui s’oppose à l’esprit.

Pour lui, elle est devenue le milieu d’une révélation.

Pour l’un, le monde est un ensemble de choses séparées.

Pour l’autre, il est traversé par une présence unifiante.

Pour l’un, l’Orient se trouve au loin.

Pour l’autre, il naît au cœur du monde.

La différence ne vient donc pas d’une doctrine plus savante. Elle vient de la distance entre une idée comprise et une réalité vécue.

On peut transmettre une pensée.

On ne peut communiquer directement le feu qui lui a donné naissance.

La Matière et le mystère de l’Incarnation

L’aboutissement du récit demeure profondément chrétien.

Teilhard bénit la matière comme :

  • « Main de Dieu » ;
  • « Chair du Christ » ;
  • « Argile pétrie et animée par le Verbe incarné » ;
  • « cristal limpide dont est tirée la Jérusalem nouvelle ».

La matière peut devenir spirituelle parce que le Verbe l’a assumée.

L’Incarnation ne consiste donc pas seulement en la venue de Dieu dans un corps particulier. Elle révèle que le monde matériel peut devenir porteur de Présence.

L’Eucharistie accomplit cette intuition dans la parole :

« Ceci est mon Corps. »

La matière n’est pas abolie. Elle est consacrée.

Elle ne disparaît pas devant l’Esprit. Elle devient le moyen de sa manifestation et de sa communion.

Le texte ne demande donc pas à l’homme de quitter le monde, mais de le pénétrer assez profondément pour y reconnaître ce qui vient d’au-delà du monde.

La matière comme matériau de l’Œuvre

Le mouvement du texte possède également une dimension alchimique.

La matière doit être rencontrée dans son état brut, combattue, purifiée, sublimée et rendue transparente.

Teilhard écrit qu’il faut la saisir, puis la sublimer dans la douleur, jusqu’à ce que disparaissent les formes particulières auxquelles l’homme s’attachait.

La sublimation n’est pas la destruction de la matière.

Elle est son passage de l’opacité à la transparence, de la dispersion à l’unité, de la possession à l’offrande.

La matière brute devient alors le cristal de la Jérusalem nouvelle.

Elle est le matériau de l’Œuvre, non son terme.

Le terme est la manifestation de la Présence en elle.

Une expérience sans retour

La Puissance spirituelle de la Matière peut ainsi se lire comme le récit d’une initiation.

L’homme quitte les chemins suivis par la caravane humaine. Il entre dans le désert. Une puissance se manifeste. Elle le renverse, pénètre son âme et l’oblige à lutter. Son ancienne perception du monde se défait. L’immensité devient visage. L’Orient naît au cœur des choses. Enfin, le char de feu l’emporte, tandis que le compagnon et le manteau demeurent en bas.

Celui qui est emporté n’est plus exactement celui qui marchait au début du récit.

Même s’il revenait dans le monde commun, il ne pourrait plus retrouver son ancien regard.

Il aurait appris que la matière n’est pas seulement ce qui alourdit l’homme. Elle peut devenir la puissance même qui le déracine de son existence séparée.

Elle est l’obstacle, l’épreuve, le creuset et le voile.

Mais lorsque ce voile devient transparent, il révèle que l’Esprit n’attendait pas l’homme hors du monde.

Il naissait déjà, silencieusement, au cœur du Monde.