Le tulpa et le moi

Quand une création mentale paraît devenir autonome

Le récit du tulpa créé par Alexandra David-Néel est souvent retenu comme l’un des épisodes les plus étranges de son existence. Pourtant, son véritable intérêt ne réside peut-être pas dans le caractère merveilleux du phénomène. Il nous offre surtout une image saisissante de ce que les enseignements bouddhiques rapportés par l’exploratrice disent du moi : une formation composée, nourrie par l’esprit, puis prise pour une entité autonome.

Alexandra David-Néel n’établit pas elle-même une équivalence doctrinale entre le tulpa et le moi. Le rapprochement proposé ici est donc une lecture. Mais il s’appuie sur une analogie profonde : dans les deux cas, des éléments conditionnés s’agrègent, acquièrent une cohérence, deviennent efficients et finissent par donner l’impression qu’un être indépendant s’est constitué.

Le tulpa rendrait ainsi visible, sous une forme extraordinaire, le processus ordinaire par lequel se forme celui que nous appelons « moi ».

Le moine qui échappe à sa créatrice

Dans Mystiques et Magiciens du Tibet, Alexandra David-Néel raconte avoir tenté de créer elle-même un tulpa. Elle choisit l’apparence rassurante d’un petit moine corpulent, jovial et inoffensif.

Par un travail prolongé de concentration et de visualisation, elle donne progressivement de la consistance à cette forme. Le moine apparaît d’abord lorsqu’elle l’évoque. Puis il se manifeste spontanément, sans avoir été appelé. Son apparence se transforme également : il maigrit, son visage devient moins bienveillant et son attitude prend un caractère inquiétant.

Le danger ne vient pas d’une agression. Il réside dans l’autonomisation de la forme. La représentation ne correspond plus exactement à l’image voulue et semble poursuivre son propre développement. David-Néel décide alors de la résorber, mais cette dissolution lui demande plusieurs mois d’efforts.

Dans Les Enseignements secrets des bouddhistes tibétains, elle revient plus généralement sur les tulpas. Elle les présente comme des créations mentales capables de revêtir différentes apparences, de coexister avec leur auteur et, dans certains récits tibétains, de s’affranchir de sa domination. Elle les compare à des sortes de robots qui pourraient acquérir une « personnalité autonome ».

Qu’il soit interprété comme phénomène psychique, expérience visionnaire ou récit symbolique, le tulpa manifeste une loi intérieure : ce que l’esprit produit, nourrit et répète peut devenir assez puissant pour agir en retour sur le courant mental dont il procède.

Comment se forme le moi

Le moi, lui non plus, n’apparaît pas tout formé. Il se constitue progressivement à partir d’éléments multiples :

  • le corps et les sensations ;
  • les perceptions ;
  • les souvenirs ;
  • les désirs et les peurs ;
  • les habitudes et les réactions ;
  • les blessures et les attachements ;
  • le regard d’autrui ;
  • le nom qui nous a été donné ;
  • l’histoire que nous racontons à notre propre sujet.

Aucun de ces éléments ne constitue isolément une personne permanente. Leur association produit pourtant une impression de continuité. L’enfant apprend à dire « je », reconnaît son nom, distingue ce qui lui appartient et découvre ce que son entourage attend de lui. Les expériences déposent en lui des tendances, des préférences, des défenses et des manières de se représenter.

Peu à peu se construit un personnage capable d’affirmer : « Voilà ce que je suis. »

Mais lorsque le corps, les sensations, les perceptions, les formations mentales et les états de conscience sont examinés, aucun propriétaire immuable n’est découvert derrière eux. Le moi apparaît comme le nom donné à leur association provisoire.

Alexandra David-Néel emploie une expression plus rude : elle parle d’un « fantoche » constitué de notions, de penchants et de sentiments. Ailleurs, elle décrit l’individu comme un assemblage de personnalités diverses et comme un centre d’énergies actif dans le monde.

Le moi n’est donc pas inexistant au sens ordinaire : il agit, souffre, désire et produit des effets. Mais son efficacité ne prouve pas qu’il possède une essence indépendante des éléments qui le composent.

Notre plus ancienne création mentale

Le parallèle avec le tulpa devient alors éclairant.

Comme lui, le moi reçoit sa consistance de l’attention, de la mémoire et de la répétition. Nous entretenons continuellement sa forme :

« Je suis ainsi. »

« J’ai toujours été ainsi. »

« On m’a fait cela. »

« Je ne pourrai jamais changer. »

Chaque répétition consolide le personnage. Les expériences nouvelles sont interprétées à travers lui, puis utilisées pour confirmer son existence. Le moi organise ainsi les perceptions dont il se nourrit.

Il finit aussi par apparaître sans avoir été convoqué. Une parole nous blesse avant que nous ayons décidé d’être offensés. Une peur commande notre conduite avant que nous ayons examiné le danger. Une habitude agit avant toute délibération consciente. Une ancienne blessure impose au présent la forme du passé.

Nous disons alors : « Je suis en colère », comme si la colère révélait notre identité. « Je suis inquiet », comme si l’inquiétude désignait notre nature. Un phénomène passager devient le visage du sujet qui prétend en être le propriétaire.

La comparaison ne signifie cependant pas que le moi serait littéralement un tulpa. Le tulpa décrit par David-Néel est une forme volontairement élaborée au cours d’un exercice particulier. Le moi se construit presque entièrement à notre insu, dès l’enfance, au croisement du corps, de la mémoire, du langage et des relations.

Ils ont néanmoins ceci en commun : tous deux sont des formations conditionnées auxquelles l’activité mentale prête une unité, puis une apparence d’autonomie.

Vide ne signifie pas inexistant

Dire que le moi est construit ne revient pas à nier la personne ni à déclarer que tout serait irréel.

Dans les enseignements rapportés par Alexandra David-Néel, une formation dépourvue de nature propre peut néanmoins être efficiente. Elle existe relativement, par les causes, les relations et les éléments qui la rendent possible. Elle est vide, non parce qu’elle ne serait rien, mais parce qu’elle ne subsiste pas par elle-même.

Le moi possède précisément cette réalité relative. Il permet de répondre à un nom, d’assumer une responsabilité, d’organiser une existence et d’entrer en relation avec autrui. Sans lui, aucune vie sociale ordinaire ne serait possible.

L’illusion commence lorsqu’une fonction nécessaire se prend pour une substance permanente ; lorsque l’ensemble mouvant des souvenirs, des sensations et des tendances se présente comme un être séparé, identique à lui-même, propriétaire de ses pensées et centre absolu de son histoire.

Le moi est réel comme organisation provisoire. Il devient trompeur lorsqu’il prétend être notre nature ultime.

Quand la formation devient le maître

Le danger du tulpa commence lorsqu’il paraît échapper à la volonté qui l’a formé. Celui du moi apparaît lorsque l’instrument devient le maître intérieur.

Le personnage cherche alors à préserver sa continuité. Il protège l’image qu’il a construite, refuse ce qui la contredit et recherche tout ce qui la confirme. Il transforme chaque événement en preuve supplémentaire de sa propre réalité.

Même la quête spirituelle peut être mise à son service.

Le moi veut devenir plus sage, plus pur, plus initié ou plus proche de l’Absolu. Il collectionne les connaissances, les titres et les expériences intérieures. Il se compare, se juge supérieur ou se déclare indigne. Il peut même souhaiter sa propre disparition, à condition de demeurer celui qui aura réussi à disparaître.

Le vêtement est devenu spirituel, mais celui qui le porte n’a pas changé.

Une vision, une extase ou un phénomène psychique ne garantit donc aucun dépassement du moi. L’expérience extraordinaire peut au contraire renforcer le sentiment d’exception de celui qui affirme : « J’ai vu. »

La question décisive n’est plus seulement : qu’a-t-il vu ?

Elle devient : qu’est-ce donc que ce « je » qui s’approprie la vision ?

Dissoudre n’est pas détruire

Alexandra David-Néel entreprend de dissoudre son tulpa en retirant progressivement ce qui maintenait sa forme. Cette image permet de comprendre ce que pourrait signifier la dissolution du moi.

Il ne s’agit pas de combattre une entité intérieure. On ne peut détruire comme une chose ce qui n’existe pas comme une chose séparée. Vouloir tuer le moi créerait seulement un nouveau personnage chargé de vaincre le précédent : un moi plus subtil, héroïque et volontiers décoré pour services rendus à la spiritualité.

La voie consiste plutôt à voir comment le moi se forme d’instant en instant.

Une sensation apparaît.

La mémoire la reconnaît.

La pensée la nomme.

L’attachement se l’approprie.

Puis surgit l’affirmation : « Cela m’arrive à moi. »

Lorsque ce mécanisme est clairement perçu, les phénomènes ne cessent pas nécessairement d’apparaître. La peur demeure une peur, mais elle ne définit plus un être permanent. La colère traverse l’esprit sans devenir l’identité de celui qu’elle traverse. Le personnage social continue de remplir ses fonctions, mais il perd son ancienne souveraineté.

La dissolution du moi n’est donc ni une mutilation de la personnalité ni une disparition de l’individu dans l’indifférence. Elle est la fin d’une identification. Rien d’utile n’est supprimé ; seule se défait la croyance qu’un assemblage impermanent serait une essence.

Le moi et le Centre

Dans le langage métaphysique du site, on pourrait dire que le moi cesse alors d’usurper le Centre.

Cette formulation n’appartient toutefois pas directement à la doctrine bouddhique exposée par Alexandra David-Néel. Elle doit être maniée avec précision. Le Centre ne saurait désigner ici un moi supérieur, une âme individuelle éternelle ou un propriétaire invisible qui remplacerait le personnage ordinaire.

Il indique plutôt la fin de l’existence entièrement ordonnée autour de l’appropriation : mes pensées, mes mérites, ma vérité, mon éveil. Le déplacement vers le Centre n’est pas le couronnement du personnage, mais la fin de sa prétention à tout ramener à lui.

Les traditions ne donnent pas toutes le même sens à ce dépassement. Certaines parlent du Soi, du Principe ou de la présence divine ; le bouddhisme insiste sur la vacuité et l’absence d’un ego permanent. Il serait artificiel d’abolir ces différences. Elles peuvent cependant se rejoindre dans une même exigence intérieure : l’être humain ne se libère pas en agrandissant indéfiniment le personnage qu’il a construit.

Le Centre n’est pas un moi devenu immense. Il commence là où le moi cesse de se prendre pour le centre.

De la créature à la connaissance

Le tulpa offre ainsi une représentation presque expérimentale du processus invisible par lequel se constitue le moi :

Une forme apparaît.

L’attention la nourrit.

La répétition lui donne une cohérence.

La cohérence produit une apparence de personnalité.

La personnalité semble acquérir une autonomie.

Puis la formation agit sur le courant mental qui l’a rendue possible.

Le moi est peut-être, sous ce rapport, notre création la plus ancienne et la plus continuellement entretenue. Sa réalité relative est indéniable ; mais nous nous égarons lorsque nous lui attribuons une existence propre, permanente et séparée.

La connaissance ne consiste pas à répéter que le moi n’existe pas. Cette affirmation pourrait devenir une croyance de plus, aussitôt récupérée par celui qui se vanterait de ne plus avoir d’ego. Elle demande d’observer directement comment le moi surgit, parle, se défend et se recompose.

Alors la formation est reconnue comme formation.

Elle n’a plus à être détruite, puisqu’aucune entité permanente ne se cachait derrière elle. Elle continue d’assurer les fonctions nécessaires à l’existence relative, mais cesse d’être prise pour notre nature véritable.

Le moi ne disparaît pas comme une créature vaincue. Ce qui disparaît est la croyance en son autonomie.

Et lorsque le fantoche ne prétend plus tenir les fils, une autre liberté devient possible : non celle d’un nouveau personnage, mais celle d’un regard qui ne se laisse plus enfermer dans aucune forme.