De la démonstration à la connaissance du Principe
Dans le livre VI de La République, Platon distingue plusieurs degrés de connaissance.
Il ne s’agit pas simplement d’opposer l’erreur à la vérité.
Il montre plutôt que toutes les connaissances vraies ne se situent pas au même niveau.
On peut raisonner juste, démontrer, calculer, établir des relations nécessaires — et pourtant ne pas encore atteindre le principe dont ces démonstrations dépendent.
C’est précisément ce que Platon distingue par deux termes :
dianoia et noesis.
La première raisonne.
La seconde saisit.
Entre les deux se joue l’un des passages les plus décisifs de la philosophie platonicienne : le passage de la connaissance discursive à l’intelligence du Principe.
La ligne divisée
Platon expose cette distinction à travers l’image célèbre de la ligne divisée.
Il partage symboliquement la connaissance en plusieurs niveaux.
Dans le domaine sensible, l’homme rencontre d’abord les images, les reflets, les apparences, puis les objets eux-mêmes.
Mais au-dessus du sensible s’ouvre le domaine intelligible.
Là encore, Platon distingue deux niveaux.
Le premier est celui de la dianoia.
Le second, plus élevé, celui de la noesis.
La dianoia correspond notamment au mode de connaissance des mathématiques.
La noesis vise les principes eux-mêmes.
Cette distinction est capitale.
Elle signifie que l’intelligence humaine peut fonctionner correctement tout en demeurant dépendante de prémisses qu’elle n’a pas encore interrogées.
La dianoia : penser à partir d’hypothèses
Le mot dianoia désigne une pensée qui procède discursivement.
Elle avance par étapes.
Elle part de certaines hypothèses, établit des relations entre elles, puis en déduit des conséquences.
Les mathématiques en offrent l’exemple privilégié.
Le géomètre pose certaines définitions.
Il admet certaines propriétés.
À partir de là, il démontre.
Son raisonnement peut être parfaitement rigoureux.
Mais Platon observe quelque chose de très subtil :
le géomètre utilise ses hypothèses comme des points de départ sans nécessairement remonter jusqu’à leur fondement ultime.
La démonstration est exacte à l’intérieur du système qu’elle suppose.
Mais elle ne répond pas encore à la question :
pourquoi ces principes sont-ils vrais ?
La dianoia possède donc une immense puissance.
Elle mesure.
Elle ordonne.
Elle démontre.
Elle rend intelligible la structure du réel.
Mais elle demeure liée aux hypothèses dont elle part.
Le paradoxe de la démonstration
Toute démonstration suppose quelque chose qui n’est pas lui-même démontré dans cette démonstration.
Il faut toujours commencer quelque part.
Un raisonnement s’appuie sur des définitions, des axiomes, des principes ou des évidences premières.
On peut démontrer une proposition à partir d’un principe.
Mais si l’on demande ensuite de démontrer ce principe, il faudra faire appel à un principe antérieur.
Et ainsi de suite.
Une régression infinie rendrait toute connaissance impossible.
Il faut donc qu’existe, à un certain niveau, quelque chose qui ne soit plus seulement la conséquence d’autre chose.
C’est ici que Platon introduit la nécessité d’un autre mode de connaissance.
La pensée ne doit plus seulement descendre des principes vers leurs conséquences.
Elle doit pouvoir remonter vers le principe lui-même.
La noesis : remonter vers le Principe
La noesis désigne chez Platon le niveau le plus élevé de la connaissance intelligible.
Elle ne consiste pas à abandonner la raison.
Elle consiste à la conduire jusqu’à son point de dépassement.
Platon décrit le mouvement dialectique comme une remontée.
La pensée part des hypothèses mais cesse de les considérer comme des principes définitifs.
Elle les utilise comme des points d’appui pour aller au-delà d’elles.
Elle remonte ainsi vers ce que Platon appelle un principe non hypothétique.
Le mouvement change donc de sens.
Dans la dianoia, les hypothèses sont des points de départ.
Dans la noesis, elles deviennent des marches.
Ce qui servait à construire un raisonnement sert désormais à s’élever vers son fondement.
De la preuve à l’évidence intellectuelle
La différence entre dianoia et noesis peut être formulée ainsi :
la première démontre ;
la seconde comprend le fondement de la démonstration.
Il ne faut pourtant pas confondre la noesis avec une intuition vague ou une illumination irrationnelle.
Chez Platon, elle est le sommet du travail de l’intelligence.
La dialectique purifie progressivement la pensée de ce qui dépend encore de représentations, d’images ou de suppositions non examinées.
Elle cherche ce qui demeure lorsque les médiations deviennent inutiles.
La noesis est ainsi une connaissance plus directe.
Non pas parce qu’elle serait moins exigeante que le raisonnement, mais parce qu’elle en constitue l’accomplissement.
La raison conduit jusqu’au seuil.
Puis l’intelligence reconnaît ce dont la raison dépendait depuis le commencement.
L’image géométrique
La géométrie permet de comprendre cette distinction.
Lorsqu’un géomètre trace un cercle, il ne s’intéresse pas réellement au cercle dessiné.
Le trait possède une épaisseur.
Il comporte nécessairement des imperfections.
Le cercle géométrique véritable, lui, n’est jamais rencontré dans le monde sensible.
Le dessin n’en est qu’un support.
À travers lui, l’intelligence vise une réalité intelligible.
Mais Platon invite à aller encore plus loin.
Même les objets mathématiques ne sont pas les réalités ultimes.
Ils appartiennent eux-mêmes à un ordre qu’il faut comprendre à partir d’un principe supérieur.
Ainsi, l’intelligence découvre successivement que ce qu’elle croyait être le terme de son investigation peut n’être qu’une étape.
Le symbole devient alors une porte.
La forme renvoie au-delà d’elle-même.
Le Bien, au-delà de l’être
Cette remontée conduit, dans La République, vers l’Idée du Bien.
Pour Platon, le Bien n’est pas simplement une valeur morale parmi d’autres.
Il est ce par quoi les choses intelligibles peuvent être connues et ce par quoi elles possèdent leur intelligibilité.
Platon le compare au soleil.
Dans le monde visible, le soleil rend les objets visibles.
Dans le monde intelligible, le Bien rend les réalités connaissables.
Mais Platon va plus loin encore.
Il affirme que le Bien se situe au-delà de l’être en dignité et en puissance.
Cette formule est vertigineuse.
Elle signifie que le principe ultime ne peut plus être considéré comme un objet parmi les autres.
Le Principe n’est pas simplement la première chose de la série.
Il est ce qui rend possible la série elle-même.
Une rupture dans le mode de connaître
Le passage de la dianoia à la noesis ne consiste donc pas à acquérir davantage d’informations.
Il correspond à un changement de mode de connaissance.
Tant que l’esprit demeure dans la dianoia, il avance horizontalement :
une proposition conduit à une autre ;
une démonstration à une autre ;
une conséquence à une autre conséquence.
La noesis introduit une autre direction.
Elle demande non plus seulement :
« Que puis-je déduire de ce principe ? »
mais :
« D’où ce principe tire-t-il lui-même son intelligibilité ? »
À cet instant, la pensée cesse de prolonger indéfiniment la chaîne des conséquences.
Elle change d’axe.
L’intelligence comme conversion du regard
Cette transformation rejoint un thème central de Platon : la conversion du regard.
Dans l’allégorie de la caverne, le prisonnier ne devient pas libre simplement parce qu’on lui transmet davantage d’informations sur les ombres.
Il doit se retourner.
Toute son orientation change.
Ce retournement est douloureux.
La lumière éblouit d’abord celui qui ne connaissait que l’obscurité.
Mais progressivement, son regard devient capable de percevoir ce qui auparavant lui était inaccessible.
Le passage de la dianoia à la noesis possède quelque chose de cette conversion.
Il ne s’agit plus seulement de mieux penser à l’intérieur d’un cadre.
Il s’agit de devenir capable de percevoir le fondement même de ce cadre.
Savoir et voir
Notre langage conserve encore une trace de cette distinction.
Nous disons parfois :
« Je comprends le raisonnement »,
puis soudain :
« Je vois. »
Ce second moment ne supprime pas le raisonnement précédent.
Il l’accomplit.
Les étapes jusque-là séparées apparaissent soudain dans leur unité.
Ce qui était successivement démontré devient simultanément intelligible.
La noesis pourrait être comprise, avec toutes les précautions nécessaires, comme cette intelligence devenue vision.
Non une vision sensible.
Une vision de l’esprit.
Du multiple vers l’un
La pensée discursive analyse.
Elle distingue.
Elle sépare pour comprendre.
Ce travail est indispensable.
Mais plus elle remonte vers les principes, plus elle découvre des unités capables d’expliquer une multiplicité de phénomènes.
La démarche philosophique prend alors la forme d’un mouvement :
du multiple vers l’un,
des conséquences vers les causes,
des hypothèses vers leur fondement,
de ce qui est démontré vers ce qui rend toute démonstration possible.
Le sommet de la connaissance ne consiste donc pas à posséder une quantité infinie de propositions vraies.
Il consiste à découvrir le principe qui leur donne sens.
De la connaissance à la contemplation
À ce niveau, connaître change de signification.
Il ne s’agit plus seulement de disposer mentalement d’un objet.
La distance entre celui qui connaît et ce qui est connu semble se réduire.
La tradition platonicienne développera considérablement cette idée.
Chez Plotin notamment, la connaissance supérieure deviendra inséparable d’un mouvement d’unification intérieure.
Connaître véritablement le Principe suppose que l’intelligence devienne elle-même plus simple.
Car une pensée dispersée ne peut saisir pleinement ce qui est Un.
La connaissance du Principe exige ainsi une transformation de celui qui connaît.
La limite féconde de la raison
Platon ne demande donc pas de renoncer à la raison.
Bien au contraire.
Il faut la conduire jusqu’au bout.
La dianoia est nécessaire.
Sans elle, la pensée demeure prisonnière des apparences, des opinions et des impressions.
Mais la raison devient pleinement féconde lorsqu’elle découvre sa propre limite.
Elle reconnaît alors que ses démonstrations reposent sur des principes qu’elle ne peut traiter comme de simples conclusions supplémentaires.
Cette limite n’est pas un échec.
Elle est un seuil.
La pensée découvre qu’au-delà de l’enchaînement des raisonnements peut s’ouvrir une connaissance d’un autre ordre.
Du chemin au Principe
La distinction entre dianoia et noesis révèle ainsi deux mouvements de l’intelligence.
Le premier construit.
Le second remonte vers ce qui rend toute construction possible.
Le premier démontre.
Le second cherche le fondement même de la démonstration.
Le premier avance à partir d’hypothèses.
Le second transforme ces hypothèses en degrés conduisant vers le Principe.
La pensée commence par chercher la vérité dans l’enchaînement correct des idées.
Elle découvre finalement que cet enchaînement lui-même suppose une source d’intelligibilité.
À cet instant, connaître ne signifie plus seulement aller plus loin dans le raisonnement.
Cela signifie changer de niveau de connaissance.
La démonstration conduit alors jusqu’à son propre seuil.
Et derrière ce seuil commence la question qui accompagne toute philosophie véritable :
non plus seulement comment les choses s’enchaînent, mais à partir de quoi elles deviennent intelligibles.