L’Axe du Monde — La montagne, l’arbre et l’échelle

Dans de nombreuses traditions, le monde n’est pas seulement représenté comme une étendue horizontale. Il possède aussi un axe.

Cet axe relie symboliquement la terre et le ciel, le visible et l’invisible, le monde manifesté et son Principe. Il est figuré tantôt par une montagne, tantôt par un arbre, une colonne, une échelle, parfois encore par un temple, une flèche ou un pilier dressé au centre du monde.

Ces images ne décrivent pourtant pas une géographie.

Elles parlent de l’homme.

Elles indiquent qu’au cœur même de l’existence ordinaire peut s’ouvrir une autre dimension de l’être.

La montagne : s’élever sans quitter le monde

La montagne est probablement l’une des représentations les plus universelles de cet axe vertical.

Son sommet touche symboliquement le ciel tandis que sa base demeure enracinée dans la terre.

Elle réunit ainsi les deux dimensions que l’existence ordinaire tend à séparer.

Dans la Bible, Moïse monte sur le Sinaï pour recevoir la Loi. Dans l’Inde traditionnelle, le mont Meru constitue l’axe cosmique autour duquel s’organisent les mondes. Dans la tradition iranienne, la montagne de Qâf marque symboliquement la limite entre le monde sensible et le monde spirituel.

Mais monter ne signifie pas ici s’élever physiquement.

La montagne indique le passage d’un mode de perception à un autre.

Plus on s’élève symboliquement, plus les repères habituels perdent leur caractère absolu. Ce qui paraissait séparé depuis la vallée commence à se révéler comme appartenant à une même totalité.

Le sommet représente ainsi moins un lieu qu’un point de vision.

Il est ce lieu intérieur où la multiplicité peut être contemplée depuis son unité.

L’arbre : relier les mondes

L’arbre exprime la même réalité sous une autre forme.

Ses racines plongent dans la profondeur de la terre tandis que ses branches s’élèvent vers le ciel.

Il réunit donc symboliquement plusieurs niveaux de réalité.

L’arbre cosmique apparaît dans de nombreuses traditions : l’Yggdrasil nordique, l’Arbre de Vie de la Kabbale, l’arbre sous lequel le Bouddha atteint l’Éveil.

L’homme lui-même peut être compris comme cet arbre.

Ses racines plongent dans la matière et dans les profondeurs de l’existence ; sa conscience appartient au monde manifesté ; mais quelque chose en lui peut s’ouvrir vers un autre ordre.

Certaines traditions représentent d’ailleurs l’arbre inversé, ses racines étant situées dans le ciel et ses branches déployées vers le monde.

La Bhagavad-Gîtâ évoque ainsi un arbre dont les racines sont en haut et les branches en bas.

Cette inversion est essentielle.

Elle rappelle que l’origine véritable du monde manifesté ne se trouve pas dans ce monde lui-même.

La manifestation procède du Principe comme les branches procèdent de leur racine.

Chercher l’origine suppose alors paradoxalement de remonter vers la racine.

L’échelle : franchir un seuil

L’échelle introduit une autre dimension : celle du passage.

Dans le récit biblique, Jacob voit en songe une échelle dressée entre la terre et le ciel, sur laquelle montent et descendent les anges.

L’image suggère que les différents niveaux de réalité ne sont pas totalement séparés.

Ils communiquent.

L’échelle devient ainsi le symbole d’un changement intérieur.

Chaque barreau marque moins l’accumulation d’un savoir qu’une modification du regard.

Car il arrive un moment où aller plus loin ne suffit plus.

Il faut changer de direction.

L’échelle devient alors véritablement verticale.

Elle ne prolonge plus le chemin horizontal : elle ouvre un autre axe.

De l’horizontal au vertical

L’existence humaine se déploie d’abord horizontalement.

Nous avançons dans le monde, accumulons expériences, savoirs, fonctions, possessions et relations.

Cette progression est nécessaire.

Elle permet à l’homme de découvrir le monde manifesté et d’y développer ses facultés.

Mais certaines expériences introduisent une rupture.

Elles nous font pressentir que la totalité du réel ne peut être contenue dans l’horizon que nous parcourons.

Quelque chose appelle depuis une autre direction.

Les symboles traditionnels expriment ce changement par la verticalité.

Non parce que le ciel serait physiquement situé au-dessus de nous, mais parce que le haut désigne symboliquement un autre ordre de réalité.

À partir de ce moment, monter et descendre peuvent même devenir équivalents.

Car celui qui cherche le Principe peut aussi bien s’élever vers le sommet que descendre vers le centre.

Dans un cas comme dans l’autre, il quitte la périphérie.

Il se rapproche de l’origine.

Le Centre et l’Axe

L’axe du monde traverse nécessairement un centre.

Ce centre n’est pas simplement le milieu géométrique d’un espace.

Il représente le point immobile autour duquel peut s’organiser toute manifestation.

Le Livre des vingt-quatre philosophes donne de Dieu une définition devenue célèbre :

« Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. »

Le Centre véritable ne peut donc être localisé.

Il peut se manifester en tout lieu.

Il peut aussi être découvert au plus profond de l’homme.

L’axe vertical apparaît alors lorsque ce centre intérieur cesse d’être seulement pressenti et devient le point à partir duquel l’existence commence à se réordonner.

L’homme ne regarde plus le monde uniquement depuis sa périphérie.

Il commence à le regarder depuis son centre.

Monter ou descendre ?

La symbolique traditionnelle peut sembler contradictoire.

Certaines voies parlent d’ascension.

D’autres parlent de descente intérieure.

Certaines gravissent une montagne.

D’autres descendent dans une caverne.

Mais ces mouvements ne s’opposent qu’en apparence.

Ils supposent tous deux une rupture avec l’horizontalité ordinaire.

Monter vers le sommet ou descendre vers le centre revient à quitter la dispersion de la périphérie.

C’est pourquoi la Table d’émeraude peut affirmer :

« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, pour accomplir le miracle d’une seule chose. »

Le haut et le bas cessent alors d’être de simples directions spatiales.

Ils deviennent deux expressions d’un même axe.

L’axe intérieur

La montagne, l’arbre et l’échelle ne sont finalement que différentes représentations d’une même réalité.

La montagne invite à quitter la vallée des évidences.

L’arbre rappelle que l’homme plonge ses racines dans la terre tout en pouvant s’ouvrir vers le ciel.

L’échelle montre que le passage d’un ordre à un autre ne se fait pas par simple prolongement du chemin déjà parcouru.

Toutes convergent vers un même symbole :

l’Axe du Monde.

Et cet axe n’est peut-être pas à chercher hors de nous.

Il traverse l’homme lui-même.

Il apparaît lorsque celui-ci cesse de chercher seulement à étendre son domaine et commence à chercher son Centre.

Alors le chemin change de nature.

Il ne s’agit plus simplement d’aller plus loin.

Il s’agit d’aller autrement.

La véritable verticalité commence peut-être là : lorsque l’homme découvre que ce qu’il cherchait au-delà de lui-même était aussi, silencieusement, la profondeur de son propre centre.