Jiroft : avant les dieux, les visions (IIIᵉ millénaire av. J.-C.)

Aux origines possibles des symboles et de l’expérience spirituelle.

Au début des années 2000, dans la vallée de l’Halil Rud, au sud-est de l’Iran, des fouilles révélèrent les traces d’une civilisation importante de l’âge du Bronze. Autour de Jiroft et de Konar Sandal apparurent des bâtiments monumentaux, des objets précieux et surtout d’étonnants vases de chlorite couverts de représentations animales et fantastiques.

Serpents, aigles, félins, scorpions, taureaux, créatures hybrides, hommes maîtrisant des animaux…

À première vue, il s’agit du bestiaire symbolique d’une civilisation disparue.

Mais lorsque l’on élargit le regard à d’autres cultures, quelque chose devient troublant.

Car ces images ne sont pas propres à Jiroft.

On les retrouve, sous des formes différentes, en Mésopotamie, en Égypte, en Inde, en Asie centrale, puis beaucoup plus loin encore, dans différentes traditions chamaniques.

Comment expliquer une telle permanence ?

Les symboles voyagent

La première explication est la plus évidente.

Les civilisations anciennes n’étaient pas isolées.

Les hommes circulaient, les marchandises circulaient, les techniques circulaient. Avec elles voyageaient nécessairement les récits et les images.

Un motif pouvait être observé sur un vase, reproduit par un artisan, transformé par une autre culture et chargé progressivement d’un sens nouveau.

Le serpent pouvait ainsi traverser plusieurs peuples sans conserver exactement la même signification.

L’aigle pouvait devenir messager du ciel ici, symbole solaire ailleurs.

Le taureau pouvait évoquer la fécondité, la puissance ou la violence.

De proche en proche se formait un immense réseau symbolique reliant la Mésopotamie, le plateau iranien, le golfe Persique et la vallée de l’Indus.

Mais cette explication ne suffit peut-être pas.

Car certaines représentations similaires apparaissent également dans des cultures qui ont longtemps vécu très éloignées les unes des autres.

Il faut alors envisager une seconde hypothèse.

Et si certains symboles ne voyageaient pas ?

Il existe une autre voie par laquelle deux peuples peuvent produire des images semblables.

Ils possèdent tous deux un cerveau humain.

Cette évidence pourrait avoir des conséquences considérables.

Dans certaines situations, la perception ordinaire peut être profondément transformée : méditation prolongée, transe rythmique, danse, jeûne, isolement, privation sensorielle, techniques respiratoires, rêve ou ingestion rituelle de substances psychoactives lorsque celles-ci sont utilisées dans certaines cultures.

Les personnes qui connaissent de tels états peuvent rapporter des perceptions inhabituelles : motifs géométriques, spirales, réseaux, ondulations, tunnels, sensation de déplacement, présence d’êtres, animaux ou figures hybrides.

La neuropsychologie connaît d’ailleurs certains phénomènes visuels élémentaires qui peuvent apparaître lorsque l’activité perceptive est profondément modifiée : zigzags, treillis, spirales, formes répétitives.

Ensuite intervient la culture.

Une ondulation devient serpent.

Une forme ramifiée devient arbre.

Une sensation d’élévation devient montagne ou ascension céleste.

Une impression de passage devient tunnel, porte ou caverne.

L’expérience fournit peut-être certaines formes ; la culture leur donne un nom.

Le chaman et l’autre monde

C’est ici que les traditions chamaniques deviennent particulièrement intéressantes.

Dans de nombreuses cultures, le chamane raconte un voyage.

Il quitte symboliquement le monde ordinaire.

Il descend sous terre ou s’élève vers le ciel.

Il traverse un passage.

Il rencontre des animaux, des esprits ou des ancêtres.

Il peut subir une mort symbolique avant de revenir transformé.

Nous pouvons lire ces récits comme de simples mythologies.

Mais nous pouvons également les considérer comme des tentatives de mettre en mots des expériences intérieures extrêmement puissantes.

Le chamane ne raconte peut-être pas seulement ce qu’il croit.

Il raconte aussi ce qu’il a vécu.

Cela ne permet évidemment pas d’affirmer que les mondes qu’il décrit possèdent une existence indépendante de la conscience.

Mais cela change profondément notre regard.

Car une vision n’est pas imaginaire au sens où elle serait inexistante.

Elle est une expérience réelle pour celui qui la traverse.

La question devient alors plus subtile.

Qu’est-ce qui est réel ?

Seulement ce qui existe dans le monde extérieur ?

Ou également ce qui transforme profondément la conscience humaine ?

Le serpent extérieur et le serpent intérieur

Le serpent illustre parfaitement cette ambiguïté.

L’être humain connaît évidemment l’animal réel.

Il le voit ramper, disparaître sous terre, changer de peau, surgir brusquement.

Autant de caractéristiques capables de produire naturellement un puissant imaginaire : mort, renaissance, danger, guérison, transformation.

Mais sa forme ondulatoire appartient également à certaines configurations que peut produire notre perception.

Ainsi le serpent peut être simultanément un animal observé dans la nature, une image produite par la conscience, un symbole transmis par la culture et une figure métaphysique.

Sa puissance vient peut-être précisément de cette superposition.

Le symbole relie plusieurs niveaux d’expérience.

Il devient un pont.

Une archéologie de la conscience

C’est ici que Jiroft prend une dimension nouvelle.

Nous ignorons ce que vivaient exactement les hommes qui sculptèrent ces objets il y a près de cinq mille ans.

Nous ne savons pas s’ils pratiquaient des techniques de transe.

Nous ne savons pas s’ils utilisaient des plantes ou des champignons psychoactifs.

Nous ne disposons pas, à ce jour, des éléments permettant de l’affirmer pour Jiroft.

Mais nous pouvons poser une question plus large.

Et si une partie des premières mythologies humaines provenait d’états particuliers de conscience ?

Dans ce cas, certaines représentations anciennes ne seraient plus seulement des illustrations de croyances.

Elles pourraient constituer les traces matérielles d’expériences intérieures aujourd’hui disparues avec ceux qui les ont vécues.

L’archéologie fouillerait alors non seulement les ruines des villes, mais indirectement les ruines de la conscience humaine.

De l’expérience au dieu

On peut alors imaginer une chaîne étonnamment simple.

Un homme vit une expérience exceptionnelle.

Il voit.

Il revient.

Il raconte.

Un autre dessine ce qu’il raconte.

La communauté transmet le récit.

Les générations suivantes ne vivent peut-être plus l’expérience originale, mais elles conservent son image.

L’image devient symbole.

Le symbole devient mythe.

Le mythe devient rite.

Puis le rite devient religion.

Quelques siècles plus tard, ce qui était peut-être au départ une expérience personnelle devient une vérité collective.

Et quelques millénaires plus tard, nous retrouvons un vase couvert d’animaux fantastiques et nous nous demandons ce qu’ils signifiaient.

Peut-être cherchons-nous alors le sens au mauvais endroit.

Avant les dieux, l’expérience

Nous avons tendance à penser que l’homme inventa d’abord ses dieux puis imagina les visions qui les accompagnaient.

Il est possible que, parfois, le chemin ait été inverse.

Il y eut peut-être d’abord l’expérience.

Puis l’image.

Puis le récit.

Et seulement ensuite le dieu.

Cette hypothèse ne réduit pas la spiritualité à la neurologie.

Elle ne démontre pas davantage l’existence d’un monde invisible.

Elle ouvre une troisième voie.

Entre « tout vient des dieux » et « tout est invention », il existe peut-être un territoire immense : celui de la conscience humaine explorant ses propres profondeurs.

C’est peut-être là que naquirent certains des plus anciens symboles.

Et lorsque nous contemplons aujourd’hui les serpents, les aigles et les créatures hybrides de Jiroft, une question demeure.

Nous demandons spontanément :

Que signifiaient ces images ?

Peut-être faudrait-il d’abord demander :

Qu’avaient vu ceux qui les dessinèrent ?