Quand les contraires cessent de s’opposer
Avec Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, écrit à la fin du XVIIIe siècle, William Blake ne cherche pas à réconcilier simplement deux mondes opposés. Il propose quelque chose de plus radical : remettre en cause la séparation elle-même.
Le ciel et l’enfer, le bien et le mal, la raison et le désir, l’ordre et l’énergie ne seraient peut-être pas des réalités irréductiblement ennemies.
Ils seraient les deux pôles d’une même dynamique.
Blake résume cette intuition dans une formule devenue célèbre :
« Sans contraires, il n’y a pas de progression. »
Cette phrase contient presque toute son œuvre.
L’être humain ne grandit pas en éliminant ses contradictions, mais en les traversant.
La raison et l’énergie
Pour Blake, la tradition morale a commis une erreur fondamentale : elle a séparé l’homme en deux.
D’un côté, la raison, associée à l’ordre, à la mesure et au bien.
De l’autre, le désir, l’instinct et l’énergie, associés au désordre, à la faute et au mal.
Mais peut-on réellement vivre sans énergie ?
Peut-on créer sans désir ?
Peut-on transformer le monde sans cette force intérieure qui pousse l’être humain à dépasser ce qu’il est déjà ?
Blake renverse alors les catégories habituelles.
L’Enfer devient le domaine de l’énergie créatrice.
Le Ciel, lorsqu’il se fige dans la règle et l’obéissance, peut devenir celui d’une raison desséchée.
D’où cette affirmation provocatrice :
« L’Énergie est l’éternelle joie. »
L’énergie n’est pas mauvaise en elle-même.
Elle devient destructrice lorsqu’elle est aveugle.
Mais elle devient créatrice lorsqu’elle est éclairée.
Les Proverbes de l’Enfer
Une grande partie de l’œuvre prend la forme de courts aphorismes, les célèbres Proverbes de l’Enfer.
Blake y pratique volontairement le paradoxe.
Il écrit notamment que le chemin de l’excès peut conduire au palais de la sagesse.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une invitation à vivre sans mesure.
Le sens est plus profond.
Certaines limites ne peuvent être comprises qu’en les approchant.
Certaines illusions ne disparaissent qu’après avoir été vécues.
La sagesse ne naît donc pas toujours de l’interdiction.
Elle peut naître de l’expérience.
Autrement dit, nous ne connaissons pas toujours la juste mesure avant d’avoir rencontré l’excès.
Nettoyer les portes de la perception
Blake formule ensuite l’une des intuitions les plus puissantes de toute son œuvre :
« Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est : infinie. »
L’homme ne percevrait donc pas directement la réalité.
Il la regarderait à travers des filtres.
Éducation.
Habitudes.
Morale.
Peur.
Langage.
Préjugés.
Raison analytique.
Nous ne voyons plus le monde.
Nous voyons l’idée que nous nous en sommes construite.
Le travail intérieur consisterait alors moins à acquérir une connaissance nouvelle qu’à enlever progressivement ce qui empêche de voir.
La révélation ne crée pas nécessairement un autre monde.
Elle transforme le regard porté sur celui-ci.
Retrouver l’infini dans le réel
Cette idée traverse de nombreuses traditions spirituelles.
L’absolu ne serait pas caché dans un ailleurs inaccessible.
Il serait présent dans le réel le plus ordinaire, mais rendu invisible par nos habitudes de perception.
Blake écrit ailleurs qu’il est possible de voir un monde dans un grain de sable et l’éternité dans une heure.
La question spirituelle devient alors presque vertigineuse :
et si l’infini n’était pas absent ?
Et si nous étions simplement devenus incapables de le percevoir ?
L’homme cherche parfois très loin ce qui se trouve déjà devant lui.
Le mariage des contraires
Le titre de l’œuvre prend ici tout son sens.
Blake ne propose pas le triomphe de l’Enfer sur le Ciel.
Il propose leur mariage.
La raison seule se dessèche.
L’énergie seule se disperse.
Mais lorsqu’elles se rencontrent, quelque chose de nouveau peut apparaître.
Raison et intuition.
Ordre et désir.
Matière et esprit.
Lumière et obscurité.
Conscience et instinct.
La véritable transformation ne consisterait donc pas à supprimer l’un des deux pôles, mais à les intégrer dans une réalité plus vaste.
Il ne s’agit plus de choisir entre les contraires.
Il s’agit de devenir capable de les contenir.
L’ombre n’est peut-être pas l’ennemie
C’est peut-être ici que Blake devient particulièrement moderne.
Une spiritualité fondée uniquement sur le rejet de l’ombre risque d’appauvrir l’être humain.
Ce que nous refusons ne disparaît pas nécessairement.
Cela continue parfois d’agir depuis les profondeurs.
La véritable transformation pourrait donc commencer lorsque nous cessons de demander :
comment éliminer cette part de moi ?
pour demander :
que cherche cette énergie à devenir ?
Le désir peut devenir création.
La colère peut devenir courage.
L’inquiétude peut devenir vigilance.
L’instinct peut devenir intuition.
Ce que nous appelons parfois le mal n’est peut-être qu’une énergie qui n’a pas encore trouvé sa forme.
Une alchimie intérieure
Le Mariage du Ciel et de l’Enfer peut alors être lu comme une véritable alchimie de la conscience.
Deux réalités apparemment incompatibles sont confrontées.
Elles ne disparaissent pas.
Elles se transforment mutuellement.
De cette confrontation peut naître un troisième état.
Plus vaste.
Plus conscient.
Plus libre.
L’être humain ne devient pas lumineux en supprimant toute obscurité.
Il devient lumineux lorsqu’il est capable de descendre dans ses propres profondeurs sans y perdre la conscience.
Alors peut-être comprend-il ce que Blake cherchait à montrer :
le Ciel et l’Enfer ne sont pas seulement des lieux où l’homme pourrait aller après sa mort.
Ils sont aussi des forces qu’il porte déjà en lui.
Et la véritable œuvre n’est peut-être pas de choisir définitivement entre les deux.
Elle consiste à construire en soi l’espace où ils peuvent enfin se rencontrer.