Fabriquer la présence des dieux

Quand le rite transforme la conscience

Dans Au plaisir des dieux — Expériences du sensible dans les rituels en Grèce ancienne, Adeline Grand-Clément nous invite à regarder la religion grecque d’une manière inhabituelle.

Non plus seulement à travers les mythes, les croyances ou les institutions, mais à travers le corps.

Que voyait-on lorsqu’on pénétrait dans un sanctuaire ?
Que respirait-on ?
Qu’entendait-on ?
Que touchait-on ?
Que mangeait-on ou buvait-on ?

L’historienne s’intéresse ainsi à la lumière et à la pénombre, aux couleurs, aux odeurs, aux sons, aux paysages, aux plantes, aux animaux, aux aliments et aux liquides. Tous ces éléments contribuaient à constituer ce qu’elle décrit comme des espaces sensoriels particuliers dans lesquels pouvait se produire la rencontre avec les dieux.

Cette approche conduit à une idée fascinante :

le rite n’est peut-être pas seulement une manière de représenter le sacré ; il est aussi une manière de créer les conditions permettant de l’éprouver.

Le sanctuaire comme machine sensorielle

Entrer dans un sanctuaire antique ne ressemblait évidemment pas à visiter aujourd’hui les ruines silencieuses d’un site archéologique.

Il fallait imaginer les fumées des sacrifices, l’odeur des plantes brûlées, le sang des animaux, les chants, les prières, le mouvement des processions, les couleurs des étoffes et des statues, la chaleur du feu, la foule puis parfois, au contraire, le silence et l’obscurité.

Le fidèle changeait d’environnement.

Et lorsqu’un environnement change profondément, la perception elle-même se transforme.

Le rite peut alors être envisagé comme une véritable architecture de la conscience.

Il organise l’espace.
Il règle le temps.
Il ordonne les gestes.
Il mobilise les sens.
Il concentre l’attention.
Il produit de l’attente.

Pris séparément, chacun de ces éléments semble banal.

Réunis, ils peuvent faire basculer l’expérience.

Delphes : rencontrer Apollon

Le cas de la Pythie de Delphes est particulièrement éclairant.

Avant de prononcer l’oracle, elle accomplissait plusieurs gestes rituels : purification, contact avec le laurier consacré à Apollon, installation sur le trépied. Les sources antiques évoquent différentes utilisations du laurier, mais nous connaissons mal la préparation intérieure réelle de la Pythie.

C’est un point essentiel.

Nous savons qu’elle entrait dans un dispositif rituel extraordinairement structuré.

Nous savons beaucoup moins ce qu’elle éprouvait intérieurement.

Les auteurs antiques considéraient l’inspiration divine comme fondamentale, mais ils n’expliquent pas clairement par quel mécanisme précis l’état prophétique était atteint.

D’où les nombreuses hypothèses modernes : vapeurs géologiques, phénomènes de transe, suggestion, dissociation, effets psychophysiologiques du rituel ou combinaison de plusieurs facteurs.

Mais vouloir trouver la molécule, le gaz ou le mécanisme unique responsable de l’oracle est peut-être poser la question de manière trop moderne.

Car l’expérience pourrait avoir été produite par l’ensemble du dispositif.

Le sanctuaire lui-même était peut-être l’instrument.

Le rite comme technologie de la conscience

Nous connaissons aujourd’hui de nombreuses techniques capables de modifier la perception sans nécessairement employer de substances psychoactives :

la respiration,
la méditation prolongée,
le jeûne,
le chant répétitif,
la danse,
la musique rythmique,
la privation sensorielle,
la surcharge sensorielle,
l’isolement,
la veille prolongée,
la fixation de l’attention.

Certaines pratiques chamaniques combinent plusieurs de ces procédés.

Les traditions contemplatives en utilisent d’autres.

Et les rituels antiques associaient eux aussi gestes, sons, odeurs, attentes, symboles et environnement.

Cela ne signifie évidemment pas que toutes ces pratiques produisent le même état mental.

Encore moins que l’expérience religieuse puisse être réduite à une simple réaction du cerveau.

Mais elles montrent quelque chose d’important : la conscience ordinaire n’est pas un état immuable.

Elle peut être orientée, déplacée, amplifiée.

Des travaux contemporains consacrés à la Pythie insistent d’ailleurs sur le rôle que peuvent jouer les attentes, les croyances, le contexte culturel et le cadre sensoriel dans la constitution de ce type d’expérience.

L’erreur serait de choisir trop vite

Devant une expérience visionnaire ancienne, nous sommes souvent tentés par deux explications opposées.

La première dit :

« Le dieu s’est manifesté. »

La seconde répond :

« Ce n’était qu’une hallucination. »

Mais ces deux affirmations ferment peut-être trop rapidement la porte.

Il existe une troisième voie.

Étudier d’abord comment une civilisation construisait les conditions de l’expérience.

Que faisait le corps ?
Que percevaient les sens ?
Comment respirait-on ?
Que mangeait-on ?
Depuis combien de temps attendait-on ?
Dans quel espace se trouvait-on ?
Quels récits occupaient déjà l’imaginaire de celui qui allait vivre cette expérience ?

Cette approche ne tranche pas la question métaphysique.

Elle la déplace.

Car découvrir les mécanismes permettant l’émergence d’un état de conscience inhabituel ne suffit pas à déterminer la nature de ce qui y est rencontré.

Expliquer comment un télescope fonctionne ne nous dit pas que les étoiles qu’il permet d’observer n’existent pas.

Une porte plutôt qu’une preuve

C’est probablement ici que l’étude historique rejoint une question beaucoup plus ancienne.

Depuis des millénaires, l’être humain semble avoir cherché à franchir momentanément les frontières de sa perception ordinaire.

La grotte, le désert, le temple, la montagne, la danse, la prière, le jeûne, la méditation ou certaines substances ont pu constituer autant de chemins différents vers cette rupture de niveau.

L’important n’est peut-être pas de décider immédiatement si ce qui apparaît vient « de l’intérieur » ou « de l’extérieur ».

Cette distinction elle-même pourrait appartenir à notre manière habituelle de découper le réel.

Les Grecs, eux, entraient dans le sanctuaire.

Ils accomplissaient les gestes.

Ils respiraient les fumées.

Ils entendaient les chants.

Ils attendaient.

Et parfois, au terme de cette préparation, le dieu parlait.

Que nous interprétions aujourd’hui cet événement comme phénomène religieux, état modifié de conscience, construction culturelle ou ouverture métaphysique, une chose demeure :

ils avaient appris à construire une porte.

Et peut-être est-ce cela que le rite cherche depuis toujours à accomplir : non pas expliquer l’invisible, mais placer l’être humain dans les conditions où il devient capable de le pressentir.