Entre contemplation et action
Jean de Ruysbroeck, ou Jan van Ruusbroec, est un mystique flamand du XIVe siècle. Son œuvre la plus connue, Les Noces spirituelles, décrit un chemin qui ne conduit pas à fuir le monde, mais à transformer progressivement notre manière d’y vivre.
Sa pensée s’organise autour de trois dimensions : la vie active, la vie intérieure et la vie contemplative.
Mais ces étapes ne doivent pas être comprises comme trois mondes que l’on abandonnerait successivement.
La vie contemplative n’efface pas l’action.
Elle la transforme.
La vie active
Ruysbroeck commence par quelque chose de très concret.
La vie spirituelle se manifeste d’abord dans la manière de vivre.
Agir justement.
Cultiver les vertus.
Se rendre disponible aux autres.
Maîtriser ce qui nous disperse ou nous entraîne.
Il n’y a donc chez lui aucun mépris du monde ordinaire.
La transformation intérieure commence dans l’existence quotidienne.
Avant de vouloir atteindre les sommets de la contemplation, il faut apprendre à vivre justement parmi les hommes.
La vie intérieure
Vient ensuite un mouvement de retournement vers l’intérieur.
L’homme découvre que l’activité extérieure ne suffit pas.
Il existe en lui une profondeur où ses facultés peuvent se rassembler.
Pensée, volonté et amour cessent progressivement de partir dans toutes les directions.
L’homme devient intérieurement plus simple.
Cette simplicité n’est pas pauvreté de l’esprit.
Elle est rassemblement.
Au lieu d’être constamment entraîné par la multiplicité des choses, l’être retrouve une unité intérieure.
Ruysbroeck parle alors d’un mouvement vers Dieu qui est à la fois désir, amour et retour vers l’origine.
La contemplation
Mais l’intériorité elle-même n’est pas le terme.
À un certain point, Ruysbroeck décrit une expérience qui dépasse ce que la raison peut saisir.
Il ne s’agit plus seulement de penser Dieu.
Il s’agit d’entrer dans une relation où la distinction entre celui qui contemple et ce qu’il contemple semble devenir presque imperceptible.
Ruysbroeck utilise alors le langage de l’unité, du repos, de la fruition.
L’esprit ne cherche plus.
Il reçoit.
Il ne poursuit plus.
Il repose.
Mais cette unité ne signifie pas que l’homme disparaît ou devient simplement Dieu.
C’est l’un des points essentiels de sa pensée.
L’union n’est pas confusion.
Il y a proximité extrême sans abolition de la différence.
Repos et mouvement
C’est ici que Ruysbroeck devient particulièrement original.
L’accomplissement spirituel n’est pas un repos définitif dans la contemplation.
Il existe simultanément deux mouvements.
L’homme repose en Dieu.
Et dans le même temps, l’amour le remet en mouvement.
Il reçoit et il donne.
Il demeure et il agit.
Il entre dans l’unité et revient vers la multiplicité.
Ruysbroeck décrit ainsi une sorte de respiration spirituelle : un mouvement perpétuel entre repos et activité.
La contemplation ne constitue donc pas une sortie définitive du monde.
Elle devient la source d’une nouvelle manière d’y agir.
La vie commune
Ruysbroeck donne à cet accomplissement un nom particulièrement intéressant : la vie commune.
Il ne s’agit pas simplement de vivre dans une communauté.
La vie commune désigne l’homme capable de demeurer intérieurement uni tout en étant pleinement disponible à ceux qui ont besoin de lui.
Celui qui a réellement découvert la profondeur ne s’y enferme pas.
Il revient.
Il agit.
Il donne.
Et Ruysbroeck en fait presque un critère de l’expérience contemplative véritable : celui qui prétendrait avoir atteint les hauteurs spirituelles mais deviendrait indifférent aux autres manquerait quelque chose d’essentiel.
La contemplation authentique produit de la fécondité.
Recevoir pour donner
On comprend alors pourquoi l’image du mouvement est si importante chez Ruysbroeck.
L’amour vient de Dieu vers l’homme.
L’homme retourne vers Dieu.
Puis ce qu’il a reçu se répand à nouveau vers les autres.
Il y a un flux et un reflux.
Une entrée et une sortie.
Un repos et une œuvre.
L’homme accompli n’est donc pas celui qui reste immobile dans une expérience intérieure exceptionnelle.
C’est celui qui peut passer de l’unité à la multiplicité sans perdre intérieurement son unité.
Une spiritualité du mouvement
Ruysbroeck évite ainsi deux excès.
Le premier serait une vie entièrement tournée vers l’action, qui finirait par se disperser et perdre son centre.
Le second serait une contemplation qui oublierait le monde et les autres.
Il cherche leur union.
L’action conduit vers l’intériorité.
L’intériorité ouvre à la contemplation.
La contemplation ramène vers l’action.
Mais l’action n’est plus exactement la même.
Elle ne vient plus seulement de la volonté individuelle.
Elle devient le prolongement de ce qui a été reçu dans le silence.
Revenir dans le monde
C’est peut-être là l’une des idées les plus actuelles de Ruysbroeck.
La profondeur spirituelle ne se mesure pas seulement à l’intensité d’une expérience intérieure.
Elle se révèle dans ce que cette expérience produit lorsqu’on revient parmi les hommes.
Plus de disponibilité.
Plus de liberté intérieure.
Plus de capacité à donner.
La contemplation cesse alors d’être une destination.
Elle devient une source.
Chez Ruysbroeck, le mouvement spirituel pourrait ainsi se résumer :
agir, se recueillir, contempler, recevoir, puis redonner.
Le chemin ne conduit finalement ni hors du monde ni exclusivement au fond de soi.
Il conduit à pouvoir vivre pleinement dans les deux dimensions :
demeurer intérieurement dans l’unité tout en agissant extérieurement dans la multiplicité.
C’est là que Ruysbroeck rejoint, sans se confondre avec eux, les grandes voix mystiques de son époque : Porete dans le dépouillement, Tauler dans l’intériorité, La Nuée d’inconnaissance dans le dépassement de la pensée.
Mais il ajoute quelque chose qui lui appartient profondément :
celui qui atteint la source doit revenir et devenir, à son tour, fécond.