Savoir jusqu’où l’on ne sait pas
Il existe une ignorance qui vient du manque de connaissance.
Et il en existe une autre, beaucoup plus étrange : celle qui apparaît après avoir beaucoup cherché.
C’est cette seconde ignorance que Nicolas de Cues appelle, au XVe siècle, la docte ignorance.
L’expression semble contradictoire.
Comment une ignorance pourrait-elle être savante ?
Justement parce qu’elle ne consiste pas à ne rien savoir.
Elle consiste à savoir que notre savoir possède une limite.
Plus je sais, plus je découvre ce qui m’échappe
Nicolas de Cues formule cette idée de manière saisissante :
« Plus il saura qu’il ne sait pas, plus il sera savant. »
L’homme ignorant ignore qu’il ignore.
L’homme de la docte ignorance a découvert quelque chose de plus profond : toute connaissance humaine reste proportionnée à celui qui connaît.
Notre intelligence compare, mesure, distingue.
Elle fonctionne admirablement lorsqu’elle rencontre des réalités finies.
Mais comment mesurer l’infini ?
Avec quelle unité ?
À partir de quel point de comparaison ?
Le fini ne peut contenir l’infini.
Et pourtant il peut s’en approcher.
Le polygone et le cercle
Nicolas de Cues utilise les mathématiques pour rendre cette idée visible.
Imaginons un polygone inscrit dans un cercle.
Un carré ressemble encore assez peu au cercle.
Ajoutons des côtés.
Un hexagone s’en rapproche davantage.
Puis cent côtés.
Mille.
Un million.
Le polygone ressemble de plus en plus au cercle.
Mais quel que soit le nombre de ses côtés, il ne devient jamais exactement le cercle.
Notre connaissance fonctionne de cette manière.
Nous pouvons approcher la vérité toujours davantage.
Affiner nos concepts.
Corriger nos erreurs.
Multiplier nos connaissances.
Mais l’exactitude absolue demeure hors d’atteinte.
La vérité n’est pas niée.
C’est notre prétention à la posséder totalement qui est remise en cause.
L’infini change les règles
Nicolas de Cues pousse alors son raisonnement beaucoup plus loin.
Dans le monde ordinaire, nous distinguons le grand du petit, le début de la fin, le centre de la périphérie.
Mais que deviennent ces distinctions lorsqu’on pense l’infini ?
Pour Nicolas de Cues, elles cessent d’avoir le même sens.
Il parle alors de coïncidence des opposés.
Le maximum absolu ne peut avoir quelque chose de plus grand que lui.
Mais s’il est véritablement absolu, rien ne peut non plus lui être extérieur.
Le maximum et le minimum finissent ainsi, à la limite de la pensée, par se rejoindre.
Ce qui paraît contradictoire à notre raison dans le monde fini peut cesser de l’être lorsque nous tentons de penser l’infini.
La raison arrive alors devant une frontière.
La frontière n’est pas un échec
C’est ici que la docte ignorance prend toute sa force.
Habituellement, lorsque nous ne comprenons pas quelque chose, nous considérons cette ignorance comme provisoire.
Nous ne savons pas aujourd’hui.
Nous saurons demain.
Et dans le domaine scientifique, cette attitude est extraordinairement féconde.
Mais Nicolas de Cues introduit une distinction.
Certaines choses sont inconnues parce que nous ne les avons pas encore comprises.
D’autres pourraient dépasser les capacités mêmes de l’instrument avec lequel nous cherchons à les comprendre.
L’œil ne peut entendre.
L’oreille ne peut voir.
De même, la raison possède peut-être un domaine dans lequel elle est souveraine et une frontière au-delà de laquelle ses catégories deviennent insuffisantes.
Reconnaître cette frontière n’est donc pas renoncer à connaître.
C’est connaître la portée de son propre outil.
Dieu comme horizon
Pour Nicolas de Cues, Dieu constitue précisément cet infini que la pensée ne peut enfermer.
Tout mot devient alors imparfait.
Dire que Dieu est grand suppose encore une comparaison.
Dire qu’il est quelque part suppose encore un espace.
Dire ce qu’il est revient nécessairement à utiliser des catégories humaines.
La pensée peut donc avancer.
Mais à mesure qu’elle avance, elle découvre que ce qu’elle cherche recule comme l’horizon.
Non parce que cet horizon n’existe pas.
Mais parce qu’il ne peut être transformé en objet que l’on posséderait.
La docte ignorance devient alors une connaissance paradoxale :
je connais quelque chose de l’infini lorsque je comprends pourquoi je ne peux pas l’enfermer dans ma connaissance.
Entre savoir et mystère
Cette idée évite deux écueils.
Le premier serait de croire que puisque nous ne pouvons pas tout connaître, toute connaissance est inutile.
Nicolas de Cues ne dit pas cela.
Au contraire, il était profondément intéressé par les mathématiques, la cosmologie et les sciences de son époque.
Le second serait de croire qu’une accumulation suffisante de connaissances finira nécessairement par rendre tout le réel transparent.
C’est précisément ce qu’il conteste.
La connaissance grandit.
Et paradoxalement, plus elle grandit, plus elle révèle l’étendue de ce qui reste ouvert.
Le véritable savoir produit alors de l’humilité.
Non l’humilité de celui qui renonce à penser.
Mais celle de celui qui a suffisamment pensé pour découvrir les limites de sa propre pensée.
Une ignorance devenue consciente
La docte ignorance pourrait finalement se résumer ainsi :
Au début, nous ne savons pas.
Puis nous apprenons.
Nous croyons alors parfois pouvoir tout comprendre.
Puis, en avançant encore, nous découvrons quelque chose d’inattendu :
le réel est plus vaste que les concepts avec lesquels nous essayons de le contenir.
L’ignorance du commencement était inconsciente.
Celle qui apparaît au terme du chemin est devenue lucide.
Entre les deux se trouve tout le travail de la connaissance.
Et peut-être est-ce là le paradoxe magnifique de Nicolas de Cues :
le sommet du savoir n’est pas de tout savoir, mais de savoir exactement pourquoi tout ne peut pas être su.
La pensée n’est alors pas détruite.
Elle devient ouverture.
Elle ne dit plus :
« J’ai compris. »
Elle dit :
« Je comprends jusqu’où je peux comprendre. »