Sohrawardî (2/2): de la connaissance par présence à la Lumière des lumières

Dans un premier temps, Sohrawardî nous conduit à une idée simple mais décisive : toute connaissance ne passe pas nécessairement par une représentation.

Il existe une connaissance plus immédiate, une connaissance par présence, dans laquelle la réalité connue n’est pas seulement pensée, mais directement présente à la conscience.

Mais Sohrawardî ne s’arrête pas là.

À partir de cette expérience, il construit une vision beaucoup plus vaste du réel.

La lumière n’est plus seulement une image commode pour parler de la connaissance.

Elle devient le principe même de l’être.

De la lumière comme image à la lumière comme réalité

La lumière possède une propriété singulière.

Elle rend les choses visibles tout en étant elle-même immédiatement manifeste.

Elle n’a pas besoin d’une autre lumière pour apparaître.

Pour Sohrawardî, cette propriété n’est pas seulement physique.

Elle permet de penser le réel lui-même.

Plus une réalité est lumineuse, plus elle est manifeste à elle-même.

Plus elle s’éloigne de cette lumière, plus elle devient obscurcie, dépendante, liée à la matière.

Le réel n’est donc plus composé d’êtres simplement juxtaposés.

Il se déploie selon des degrés de lumière.

Certains êtres possèdent une plus grande intensité de présence.

D’autres sont davantage plongés dans l’opacité.

L’univers devient ainsi une immense hiérarchie de manifestation.

La Lumière des lumières

Au sommet de cette hiérarchie se trouve ce que Sohrawardî appelle la Lumière des lumières.

Elle n’est éclairée par rien d’autre.

Elle ne dépend de rien.

Elle est la source à partir de laquelle les autres lumières reçoivent leur éclat.

Tout le reste procède d’elle selon différents degrés.

Le monde devient alors comparable à une succession d’irradiations.

La lumière se diffuse.

Elle s’atténue.

Elle traverse différents niveaux de réalité.

Jusqu’à atteindre les régions les plus obscures, celles de la matière.

Mais même là, quelque chose demeure de la lumière première.

Le monde n’est donc jamais entièrement séparé de sa source.

Il en est une manifestation affaiblie.

Une cosmologie de la présence

Cette conception transforme profondément l’idée même de cosmos.

L’univers n’est plus seulement un ensemble d’objets matériels.

Il devient un système de relations entre différents niveaux de luminosité.

Ce qui est supérieur éclaire ce qui est inférieur.

Ce qui est inférieur aspire à ce qui le dépasse.

Il existe ainsi une tension verticale dans le réel.

Une orientation.

Une sorte de mouvement vers davantage de lumière.

L’homme lui-même appartient à cette hiérarchie.

Il est plongé dans le monde sensible.

Mais il porte aussi en lui une capacité de connaissance qui le relie à des niveaux plus subtils du réel.

La question devient alors :

jusqu’où cette capacité peut-elle être développée ?

Connaître transforme celui qui connaît

Chez Sohrawardî, la connaissance ne reste pas extérieure à celui qui connaît.

Elle le transforme.

Plus l’être humain devient capable de présence, plus il peut percevoir ce qui lui échappait auparavant.

La connaissance n’est donc plus simplement une accumulation d’informations.

Elle devient une modification de la qualité intérieure de celui qui cherche.

C’est ici que la philosophie rejoint l’exercice spirituel.

Attention.

Silence.

Détachement.

Contemplation.

Ces attitudes ne sont plus de simples dispositions morales.

Elles deviennent des conditions de connaissance.

L’âme doit devenir suffisamment disponible pour accueillir ce qui ne peut être atteint par le seul raisonnement.

Pourquoi l’ascèse devient nécessaire

Sohrawardî n’oppose pas la raison à l’expérience.

Mais il estime que la raison ne suffit pas toujours.

On peut parfaitement connaître les règles de la musique sans jamais entendre la musique.

De la même manière, on peut construire un discours rigoureux sur la lumière sans jamais éprouver ce qu’elle signifie intérieurement.

La philosophie doit donc devenir expérience.

L’ascèse ne consiste pas ici à mépriser le monde.

Elle vise plutôt à réduire ce qui obscurcit la perception.

Il s’agit de rendre l’âme plus transparente.

Moins encombrée.

Moins prisonnière de ses automatismes.

Non pour fuir le réel, mais pour le percevoir autrement.

Le monde intermédiaire

C’est alors qu’apparaît l’un des aspects les plus originaux de Sohrawardî.

Entre le monde matériel et le monde purement intelligible, il affirme l’existence d’un domaine intermédiaire.

Un monde de formes sans matière.

Un monde où les réalités peuvent apparaître sous forme d’images, sans être pour autant de simples inventions psychologiques.

On parlera plus tard de monde imaginal.

Ce terme est important.

Il ne s’agit pas de l’imaginaire.

L’imaginaire peut être produit par notre esprit.

Le monde imaginal désigne au contraire un ordre de réalité dans lequel certaines formes peuvent être perçues sans être matérielles.

Cette distinction bouleverse notre conception habituelle de l’image.

L’image n’est plus nécessairement une fabrication de l’esprit.

Elle peut devenir un mode d’apparition du réel.

Le symbole change de statut

Dès lors, le symbole n’est plus simplement une manière de représenter une idée abstraite.

Il peut devenir une forme de manifestation.

Un paysage.

Une montagne.

Un ange.

Une lumière.

Une couleur.

Une cité.

Une direction.

Toutes ces images peuvent être porteuses d’une réalité qui les dépasse.

Le symbole cesse d’être un simple code à déchiffrer.

Il devient un passage.

Il ouvre vers un autre niveau de compréhension.

Cette idée explique pourquoi Sohrawardî utilise autant le récit, l’image et la vision.

La philosophie ne peut plus toujours se contenter du langage conceptuel.

Certaines réalités exigent une autre forme d’expression.

L’Orient n’est plus seulement un lieu

Dans plusieurs récits, Sohrawardî oppose l’Occident et l’Orient.

Mais il ne s’agit pas seulement de géographie.

L’Occident devient le symbole de l’éloignement, de l’exil, de l’opacité.

L’Orient devient celui de la lumière, de la source et du retour.

L’homme apparaît alors comme un être exilé.

Il vit dans le monde sensible.

Il oublie son origine.

Il se laisse absorber par les apparences.

Mais quelque chose en lui conserve la mémoire de la lumière.

Le chemin devient donc retour.

Non pas retour vers un lieu.

Mais retour vers un niveau plus profond de réalité.

La philosophie devient itinéraire

C’est là que Sohrawardî va beaucoup plus loin qu’une simple théorie de la connaissance.

La philosophie devient une voie.

Elle possède un point de départ.

L’expérience ordinaire.

Puis une première ouverture.

La connaissance par présence.

Puis une découverte.

La lumière.

Puis une hiérarchie.

Les degrés de lumière.

Puis une orientation.

La remontée vers la source.

Et enfin un horizon.

La Lumière des lumières.

Ce mouvement donne à sa pensée une dimension profondément initiatique.

Le philosophe n’est plus seulement celui qui sait.

Il est celui qui se transforme pour devenir capable de voir autrement.

Voir davantage, être davantage

Chez Sohrawardî, connaissance et être finissent par devenir indissociables.

On ne connaît pas davantage simplement parce que l’on a accumulé plus d’informations.

On connaît davantage parce que l’on est devenu capable d’une présence plus grande.

La connaissance devient donc une intensification.

Un accroissement de clarté.

Une réduction de l’opacité.

Une transformation du regard.

Mais aussi, plus profondément, une transformation de celui qui regarde.

Et c’est peut-être là la proposition la plus audacieuse de Sohrawardî :

nous ne découvrons pas seulement la lumière.

À mesure que nous avançons,

nous devenons nous-mêmes plus capables de lumière.

La philosophie cesse alors d’être uniquement une réflexion sur le monde.

Elle devient un travail sur l’être.

Une orientation.

Une ascension.

Une manière de passer progressivement de ce qui est obscur à ce qui se manifeste par soi-même.

Et derrière toutes les lumières particulières demeure cette source que Sohrawardî place au sommet de sa pensée :

la Lumière des lumières.