Au XIIe siècle, le philosophe persan Sohrawardî propose une manière singulière de penser la connaissance.
Il ne rejette ni la raison, ni la logique, ni l’héritage d’Avicenne. Mais il estime qu’une partie du réel échappe à une connaissance qui resterait uniquement conceptuelle.
Pour lui, certaines réalités ne sont pas seulement pensées.
Elles sont présentes.
Et pour comprendre cette idée, Sohrawardî fait de la lumière le cœur de sa réflexion.
La lumière n’a pas besoin d’être révélée
Une pierre ne devient visible que si elle est éclairée.
Une couleur n’apparaît que parce qu’une lumière la rend perceptible.
Un objet peut donc rester caché tant qu’aucune lumière ne vient le manifester.
Mais la lumière elle-même possède une propriété étonnante : elle n’a pas besoin d’une autre lumière pour apparaître.
Elle se manifeste par elle-même.
Elle révèle les choses tout en se révélant elle-même.
C’est cette propriété qui donne à la lumière sa puissance philosophique.
Elle devient le modèle d’une réalité qui n’a pas besoin d’un intermédiaire pour être connue.
Ce qui est lumière est immédiatement manifeste.
Connaître par représentation
Dans notre manière habituelle de connaître, nous passons par des représentations.
Nous observons un arbre.
Nous en retenons certaines caractéristiques : un tronc, des branches, des feuilles.
Nous formons ensuite un concept.
L’arbre concret devient alors, dans notre esprit, « l’arbre ».
Ce mécanisme est essentiel.
Il permet de penser, de classer, de comparer, de raisonner.
Mais il introduit également une distance.
Nous ne sommes plus seulement en présence de la chose.
Nous en possédons une représentation.
Entre le réel et nous s’interpose une image, un mot, une définition.
Sohrawardî ne considère pas cette connaissance comme fausse.
Il considère simplement qu’elle n’est pas la seule.
Une connaissance sans intermédiaire
Il existe une autre forme de connaissance.
Sohrawardî parle de connaissance par présence.
Ici, ce qui est connu n’est plus simplement représenté.
Il est directement présent à celui qui connaît.
L’exemple le plus simple est notre propre existence.
Pour savoir que nous existons, nous n’avons pas besoin d’une démonstration.
Nous n’avons pas besoin de nous observer comme nous observerions un objet extérieur.
Avant même de pouvoir dire « je », avant même de construire une image de nous-mêmes, quelque chose est déjà là.
Une présence immédiate.
Nous sommes présents à nous-mêmes.
Cette présence précède les concepts que nous pouvons ensuite élaborer à notre sujet.
Notre nom, notre histoire, notre profession, notre caractère peuvent changer.
Mais avant toutes ces représentations demeure cette expérience élémentaire :
être là.
Savoir n’est pas encore être présent
Cette distinction paraît simple.
Elle est pourtant considérable.
On peut connaître énormément de choses sur une réalité sans jamais véritablement l’éprouver.
On peut lire cent ouvrages sur la musique sans entendre une symphonie.
On peut étudier toutes les propriétés du feu sans sentir sa chaleur.
On peut analyser l’amour sans jamais aimer.
Le savoir conceptuel accumule des informations.
La connaissance par présence engage directement celui qui connaît.
Elle ne consiste pas seulement à dire quelque chose sur le réel.
Elle consiste à ce que quelque chose du réel devienne présent.
Il existe donc une différence entre :
savoir quelque chose
et
être en présence de ce que l’on connaît.
La conscience comme lumière
La lumière permet alors de comprendre autrement la conscience.
La conscience ressemble à la lumière parce qu’elle manifeste.
Lorsqu’une sensation apparaît, elle apparaît dans la conscience.
Lorsqu’une pensée surgit, nous savons qu’elle est là.
Lorsqu’une émotion nous traverse, elle devient immédiatement présente.
Mais la conscience elle-même n’apparaît pas comme un objet parmi les autres.
Elle est précisément ce par quoi les choses deviennent présentes.
À ce titre, elle ressemble à la lumière.
Nous pouvons regarder ce que la lumière éclaire.
Mais il est plus difficile de regarder ce qui éclaire.
De la même manière, nous pouvons observer nos pensées, nos sensations, nos souvenirs.
Mais qu’est-ce qui les rend présents ?
Cette question ouvre déjà un déplacement important.
La connaissance n’est plus seulement relation entre un sujet et un objet.
Elle devient aussi interrogation sur la présence elle-même.
Connaître sans posséder
Notre manière ordinaire de connaître cherche souvent à saisir.
Nommer.
Définir.
Classer.
Mesurer.
Ces opérations sont nécessaires.
Mais elles comportent un risque : confondre la représentation du réel avec le réel lui-même.
Lorsque nous donnons un nom à une chose, nous avons parfois l’impression de l’avoir comprise.
Mais le mot n’est pas la chose.
La définition n’est pas l’expérience.
La carte n’est pas le territoire.
La connaissance par présence introduit une autre attitude.
Elle ne cherche pas d’abord à enfermer le réel dans un concept.
Elle cherche à permettre au réel de se manifester.
La question devient alors moins :
« Comment saisir le réel ? »
que :
« Comment devenir suffisamment présent pour que quelque chose du réel apparaisse ? »
Une transformation de celui qui connaît
Cette perspective entraîne une conséquence importante.
Si la connaissance dépend aussi de la qualité de présence de celui qui connaît, alors connaître suppose une transformation du connaissant.
Une eau agitée reflète mal le ciel.
Lorsque l’eau devient calme, elle ne produit pas le ciel.
Elle cesse simplement de le déformer.
L’image est imparfaite, mais elle permet de comprendre l’intuition.
Certaines formes de connaissance pourraient dépendre moins d’une accumulation de données que d’une réduction du bruit intérieur.
Attention.
Silence.
Présence.
Disponibilité.
Ces termes prennent alors une signification philosophique.
Ils ne désignent pas une fuite hors du monde.
Ils désignent une autre manière de le rencontrer.
Le seuil
Avec Sohrawardî, la philosophie cesse donc d’être uniquement un discours sur le réel.
Elle devient également une interrogation sur les conditions de sa manifestation.
La logique demeure nécessaire.
Le raisonnement reste indispensable.
Mais ils ne constituent plus nécessairement le dernier étage de la connaissance.
Il peut exister un moment où la pensée doit devenir suffisamment silencieuse pour que ce qu’elle cherchait à comprendre cesse d’être seulement un objet de réflexion.
Et devienne présence.
À ce stade, Sohrawardî pourrait déjà s’arrêter.
Il ne le fait pas.
Car cette idée de lumière, d’abord utilisée pour penser la connaissance, va bientôt prendre chez lui une portée beaucoup plus vaste.
La lumière ne sera plus seulement le modèle de la présence.
Elle deviendra le principe d’une véritable organisation du réel.
Et c’est là que commence le second mouvement de sa pensée :
de la connaissance par présence à la Lumière des lumières.