La vue pénétrante
Dans Les Enseignements secrets des bouddhistes tibétains, Alexandra David-Néel ne livre ni un catalogue de pouvoirs occultes ni la révélation de rites interdits. Elle rassemble un enseignement oral recueilli pendant près de vingt années auprès de lettrés, de contemplatifs et d’ermites tibétains, avec l’aide du lama Yongden.
Ces maîtres ne cherchent pas à ajouter une croyance nouvelle à celles que l’homme possède déjà. Ils l’invitent au contraire à examiner ce qu’il tient pour évident : le monde qu’il voit, la réalité qu’il attribue aux choses et l’identité de celui qu’il appelle « moi ».
Leur enseignement pourrait tenir dans une injonction :
Regardez de nouveau.
Non pas plus loin, vers un ailleurs merveilleux, mais plus profondément, sous la surface des perceptions, des habitudes et des interprétations qui composent notre expérience.
Un secret qui ne dépend pas du maître
Pourquoi appeler « secrets » des enseignements qu’Alexandra David-Néel expose dans un livre ?
Le paradoxe n’est qu’apparent. Un maître tibétain lui explique que le secret ne dépend pas de celui qui parle, mais de celui qui écoute. Une vérité peut être proclamée sur les routes et demeurer parfaitement cachée à celui qui n’en perçoit que les mots.
Le maître ne transmet donc pas une vérité comme on remettrait un objet. Il ouvre une porte, indique une direction, attire l’attention sur un fait négligé. Il appartient ensuite au disciple de voir.
Ce secret n’est protégé ni par une interdiction ni par une institution. Il l’est par nos propres habitudes mentales. Nous désirons généralement que la religion confirme nos idées, apaise nos craintes et accorde une valeur supérieure au personnage que nous avons construit. Or l’enseignement profond ne vient pas flatter ce personnage. Il met en question le monde qui le rassure et le « moi » qui voudrait s’y croire souverain.
Ce qui demeure caché n’est donc pas éloigné. C’est ce qui est trop proche pour être aperçu.
« Doutez ! »
Le premier conseil donné à l’étudiant n’est pas : « Croyez », mais : « Doutez ! »
Il ne s’agit pas du doute stérile qui refuse toute vérité. Le doute devient ici un instrument de connaissance. Il interrompt l’adhésion automatique à ce que nous avons appris et rend possible une observation neuve.
Le disciple est invité à examiner les objets qui l’entourent, puis les sensations et les réactions qu’ils éveillent en lui. Enfin, l’enquête se tourne vers le spectateur lui-même : celui qui affirme voir, penser et juger.
Cette méthode n’aboutit pas à un système que l’on devrait accepter. Elle place l’être devant une expérience. Les théories proposées par les maîtres sont des chocs destinés à fissurer la muraille des évidences. Elles valent moins comme réponses que comme moyens de faire apparaître une question plus profonde.
La connaissance ne commence pas lorsque l’on possède une doctrine, mais lorsque l’on cesse de confondre une interprétation avec la Réalité.
Le monde que nous composons
Alexandra David-Néel propose une expérience très simple.
Dans une plaine, nous apercevons au loin une petite tache verte et nous déclarons aussitôt : « Je vois un arbre. » Pourtant, nos yeux n’ont reçu qu’une couleur et une forme minuscule. L’arbre, avec son tronc, ses branches et son feuillage, a été ajouté par la mémoire.
Peut-être trouverons-nous effectivement un arbre en nous approchant. Mais la perception initiale ne nous l’avait pas donné. L’esprit a comparé la sensation présente à des expériences antérieures, reconnu une configuration probable, nommé l’objet et complété ce qui manquait.
Ce mécanisme se produit continuellement. Un contact sensoriel survient ; la mémoire lui fournit une image ; l’habitude lui attribue un nom ; la pensée l’intègre à un univers déjà connu.
Nous ne vivons donc pas dans un monde simplement reçu. Nous vivons dans un monde interprété.
Cela ne signifie pas que rien n’existe hors de nous. David-Néel ne réduit pas le monde à une rêverie individuelle. Elle montre que ce que nous appelons une « chose » est inséparable du travail mental par lequel une sensation devient un objet reconnu.
Entre le contact et le monde familier s’interpose l’écran des mémoires.
La vue pénétrante
La lhag thong, la « vue pénétrante », consiste à voir davantage que l’apparence immédiatement offerte.
Elle ne dévoile pas nécessairement un arrière-monde peuplé d’êtres mystérieux. Elle discerne les causes, les conditions et les opérations mentales à l’œuvre dans ce qui paraît aller de soi.
L’objet stable se révèle comme une succession d’événements.
La perception immédiate se révèle mêlée de mémoire et d’interprétation.
Le sujet qui observe se révèle lui-même composé de sensations, de tendances et d’états de conscience.
Pour les maîtres rapportés par David-Néel, le monde sensible n’est pas constitué d’objets immobiles qui se mettraient ensuite en mouvement. Il est mouvement. Les formes relativement stables que nous percevons résultent d’une succession extrêmement rapide d’événements, comparables à des éclairs d’énergie.
La continuité est une apparence produite par la rapidité du changement, comme une flamme que nous croyons identique alors qu’elle se renouvelle à chaque instant.
Voir davantage, ce n’est donc pas ajouter une vision extraordinaire au spectacle ordinaire. C’est découvrir que le spectacle ordinaire était déjà une construction.
« Ceci étant, cela surgit »
La doctrine des origines interdépendantes donne à cette vision sa profondeur métaphysique.
Tout phénomène apparaît par la rencontre de causes et de conditions. Rien ne se produit seul, ne subsiste par soi-même ni ne possède une nature indépendante de tout ce qui le rend possible.
Le grain, la terre, l’humidité, la chaleur et le temps permettent au germe d’apparaître. Pourtant, le grain ne transmet pas au germe une substance immuable. Il constitue l’une des conditions grâce auxquelles un événement nouveau devient possible.
La formule bouddhique ne dit pas : « ceci crée cela », mais :
« Ceci étant, cela surgit. »
Une maison existe par ses matériaux, ceux qui l’ont construite, l’usage qui l’organise et la conscience qui reconnaît cet assemblage sous le nom de « maison ». Si l’on retire tous ces rapports, aucune maison en soi ne demeure derrière eux.
Il en va de même des êtres. Le corps, les sensations, les perceptions, les formations mentales et la conscience constituent ce que nous désignons comme une personne. Mais aucun noyau indépendant ne peut être découvert en dehors de ces éléments et de leurs relations.
La vacuité n’est donc pas le néant. Elle est l’absence de nature propre.
Une chose est vide parce qu’elle est faite de tout ce qui n’est pas elle.
Une réalité relative, mais efficiente
L’un des apports les plus subtils de l’ouvrage consiste à ne pas opposer naïvement le réel à l’irréel.
Le monde que nous percevons n’est pas la Réalité absolue. Il dépend de nos sens, de notre constitution, de notre mémoire et de nos catégories mentales. Mais il n’est pas pour autant inexistant : il agit sur nous et nous agissons en lui.
David-Néel rapporte ici un critère décisif : dans le domaine relatif, est réel ce qui se montre efficient, c’est-à-dire ce qui produit des effets.
Un être humain, un animal et un insecte ne perçoivent pas le même univers. Ce qui est visible, sonore ou significatif pour l’un peut ne produire aucun effet sur l’autre. Des mondes différents se déploient ainsi à partir d’une trame que nul ne saisit dans son absoluité.
La Réalité ultime demeure inconcevable, car toute conception lui impose déjà une forme. Le monde relatif, lui, existe comme réseau d’expériences et d’effets.
L’erreur n’est pas de vivre dans ce monde. Elle consiste à prendre notre manière de le percevoir pour sa vérité absolue.
Le monde imaginaire et l’expérience du tulpa
À la Réalité inconcevable et au monde relatif, les enseignements secrets ajoutent un troisième domaine : le monde imaginaire.
Il comprend les rêves, les visions, les formes mentales et les constructions qui paraissent ne correspondre à aucun objet extérieur. Pourtant, ce monde n’est pas entièrement séparé du précédent. Ses éléments viennent de la perception et de la mémoire ; surtout, ses productions peuvent devenir efficientes.
C’est dans ce cadre que David-Néel évoque les tulpas, formes créées par une concentration mentale intense. Les maîtres tibétains les décrivent comme des créations que certains adeptes peuvent diriger, mais qui semblent parfois acquérir une autonomie relative.
Alexandra David-Néel raconte ailleurs avoir elle-même poursuivi une telle expérience et avoir dû résorber la forme qu’elle avait longuement entretenue. Il n’est pas nécessaire de décider ici si le phénomène doit être compris comme une apparition objective, une expérience visionnaire ou une production psychique. Pour l’enseignement exposé dans ce livre, l’essentiel est ailleurs : une forme mentale peut produire des effets réels sans posséder pour autant une existence absolue.
Le tulpa n’est donc pas introduit pour émerveiller le lecteur. Il illustre une loi plus générale : l’esprit peut être affecté par ce qu’il a lui-même formé.
David-Néel mentionne également des exercices au cours desquels le disciple évoque mentalement une forêt jusqu’à éprouver l’impression de s’y déplacer. La finalité n’est pas de substituer durablement une hallucination au monde ordinaire, mais de constater que des sensations tenues pour certaines peuvent être suscitées par une construction mentale.
Ces expériences ébranlent la frontière trop simple que nous traçons entre le réel et l’imaginaire. Elles ne prouvent pas que tout serait illusion ; elles montrent que l’efficacité d’une expérience ne suffit pas à lui conférer une réalité absolue.
L’analyse propre du rapport entre le tulpa et la formation du moi appartient à l’article qui lui est consacré. Ici, le tulpa n’est qu’un témoin parmi d’autres de la puissance configuratrice de l’esprit.
Le moi soumis à la même enquête
Après avoir interrogé le monde, la vue pénétrante se tourne vers celui qui l’observe.
David-Néel qualifie le moi de « fantoche » composé de notions, de tendances et de sentiments. Le mot est volontairement brutal : il vise la prétention d’un assemblage mouvant à se croire permanent.
Le bouddhisme ne nie pas l’existence relative de l’individu. Une personne agit, souffre, choisit et répond de ses actes. Mais cette efficacité ne révèle aucune substance autonome cachée derrière le corps et l’esprit.
Le moi existe comme désignation commode d’un courant de phénomènes interdépendants. Il devient illusoire lorsqu’il s’attribue une nature propre et se pense séparé du réseau de causes dont il procède.
Cette question est centrale dans le livre, mais elle ne se réduit pas au parallèle avec le tulpa. Elle résulte directement de l’examen des agrégats et de l’interdépendance : si tout ce qui compose l’individu est conditionné, où trouverait-on un possesseur indépendant de ces conditions ?
La vue pénétrante ne répond pas en inventant un second personnage, plus subtil et plus spirituel. Elle conduit l’enquête jusqu’au point où l’idée même d’un propriétaire permanent ne trouve plus où se fixer.
Les pouvoirs ne sont pas la libération
Les phénomènes extraordinaires occupent une place réelle dans les récits et les disciplines rapportés par Alexandra David-Néel. Mais ils ne constituent pas le but de l’enseignement.
Créer une forme mentale, modifier ses perceptions ou développer une faculté inhabituelle demeure une activité conditionnée. Aussi spectaculaire soit-elle, elle appartient encore au monde des phénomènes.
Le pouvoir psychique peut même devenir un nouvel attachement. Celui qui produit une vision risque de s’identifier à celui qui a vu. Celui qui accomplit un prodige peut renforcer le personnage qui se croit désormais exceptionnel.
La connaissance ne se mesure donc pas à l’étrangeté des expériences. Elle se reconnaît à la liberté qu’elles rendent possible.
Une expérience délivre-t-elle de l’appropriation, de la crainte et de l’attachement aux formes ? Ou fournit-elle seulement au moi une couronne nouvelle ?
La vue pénétrante ne consiste pas à multiplier les phénomènes, mais à comprendre la nature de tous les phénomènes, ordinaires comme extraordinaires.
Passer au-delà
Les enseignements secrets ne s’arrêtent ni à une meilleure perception du monde ni à une conduite moralement améliorée. Ils visent un renversement plus profond.
Les vertus sont nécessaires, mais leur pratique doit devenir spontanée, semblable au geste par lequel une main se retire du feu. Tant que l’homme agit seulement par obéissance à une règle extérieure ou pour construire une image vertueuse de lui-même, sa nature intime n’est pas transformée.
Puis vient une exigence plus déconcertante encore : après avoir pratiqué les vertus, il faut passer au-delà d’elles. Non pour retomber dans l’indifférence morale, mais parce que la libération ne peut demeurer enfermée dans l’opposition du bien et du mal, du mérite et de la faute, du pur et de l’impur.
Il faut également passer au-delà des doctrines. Les explications sur l’impermanence, la vacuité et l’absence de moi sont des instruments. Elles ouvrent la voie, mais deviennent à leur tour des obstacles si l’esprit s’y attache comme à des vérités possédées.
La pensée peut conduire jusqu’au seuil. Elle ne peut enfermer l’Inconcevable dans ses définitions.
La connaissance transcendante n’est pas une théorie supérieure ajoutée aux autres. Elle commence lorsque l’intelligence reconnaît la valeur relative de ses propres constructions et cesse de prendre ses concepts pour la Réalité.
S’éveiller au cœur de l’apparence
Reconnaître le caractère construit du monde ne signifie pas qu’il faille le nier ou le fuir.
Celui qui prend conscience qu’il rêve peut continuer de voir les images du rêve. Elles ne le gouvernent cependant plus de la même manière. Elles passent sans provoquer nécessairement l’attachement ou la répulsion.
Il en va de même du monde relatif. Les phénomènes continuent d’apparaître, les responsabilités demeurent et la souffrance des êtres n’est pas annulée. Mais celui qui a reconnu leur nature cesse de leur attribuer une solidité absolue.
Il ne dit pas : « Rien n’existe. »
Il voit : « Ce n’est que cela. »
Cette formule n’exprime ni le mépris ni l’indifférence. Elle désamorce la fascination. Ce qui semblait posséder une puissance souveraine apparaît comme un ensemble de causes, de conditions, de perceptions et d’images momentanément réunies.
La libération ne détruit donc pas le monde. Elle met fin à la méprise qui nous en rend prisonniers.
Conclusion
Les enseignements secrets rapportés par Alexandra David-Néel ne proposent pas de remplacer le monde visible par un monde occulte. Ils invitent à découvrir comment toute expérience se forme.
Le contact sensoriel devient perception.
La mémoire complète la perception.
La pensée nomme ce qu’elle a composé.
L’habitude transforme cette composition en évidence.
Puis le moi se déclare propriétaire du monde ainsi interprété.
La vue pénétrante remonte ce mouvement. Elle ne détruit pas les formes ; elle révèle leur caractère conditionné. Elle montre que le monde relatif est efficient sans être absolu, que l’imaginaire peut produire des effets sans posséder une existence indépendante, et que le sujet lui-même ne se tient pas hors de l’interdépendance qu’il observe.
Le tulpa illustre cette puissance de formation, mais il n’en est qu’une manifestation singulière. Le phénomène le plus prodigieux demeure peut-être celui que nous accomplissons à chaque instant : transformer une succession de contacts et de mémoires en un monde stable, puis oublier que nous avons participé à sa composition.
Le véritable secret n’est donc pas caché derrière les murs d’un monastère.
Il se tient dans l’intervalle presque imperceptible où la sensation devient chose, où l’interprétation devient certitude et où le courant des phénomènes prononce le mot « moi ».
Voir cet intervalle, c’est déjà entrouvrir la porte.