Séraphîta de Balzac

L’androgyne, l’ange intérieur et le dépassement de la séparation

Publié en 1835, Séraphîta occupe une place singulière dans l’œuvre de Balzac.

Sous la forme d’un récit situé dans les paysages glacés de la Norvège, le roman expose une véritable vision métaphysique de l’homme, du monde et de la transformation spirituelle. Balzac ne cherche pas seulement à raconter l’existence d’un être exceptionnel. Il tente de rendre sensible ce que devient l’être humain lorsque les oppositions qui le constituent cessent de l’enfermer.

Séraphîta apparaît ainsi moins comme un personnage que comme une présence située à la limite de deux mondes.

Elle demeure encore parmi les hommes, mais elle ne vit déjà plus selon les seules lois de l’individualité.

Séraphîta et Séraphîtüs

Pour Wilfrid, l’être mystérieux est une femme : Séraphîta.

Pour Minna, il est un homme : Séraphîtüs.

Chacun le perçoit selon sa propre polarité, son désir et sa manière d’aimer. Mais Séraphîta ne se réduit ni à l’une ni à l’autre de ces apparences.

Elle manifeste l’unité antérieure à la séparation du masculin et du féminin.

Cette androgynie ne doit pas être comprise dans un sens biologique ou psychologique. Elle désigne un état spirituel dans lequel les polarités ne s’affrontent plus et ne s’excluent plus.

Le masculin et le féminin, l’intelligence et l’amour, l’activité et la réceptivité, la force et la douceur ne sont plus vécus comme des principes séparés.

Ils sont réintégrés dans leur source commune.

Séraphîta n’est donc pas un être indécis entre l’homme et la femme. Elle représente l’être qui a dépassé leur opposition en retrouvant l’unité dont ils procèdent.

Elle n’est pas incomplète.

Elle est réunifiée.

L’androgyne spirituel

L’androgyne symbolise l’homme avant la division, mais également l’homme après l’accomplissement.

Au commencement, l’unité contient encore les polarités sans les opposer. Dans la manifestation, elles se séparent, deviennent contraires et semblent parfois irréconciliables. Le chemin spirituel ne consiste pourtant pas à revenir à une indistinction originelle, mais à réaliser consciemment l’unité qui se tenait secrètement au cœur de la dualité.

Séraphîta représente cette réalisation.

Elle ne supprime pas les différences. Elle les reconduit à leur principe.

Elle manifeste ce point intérieur où les contraires cessent de se combattre parce qu’ils sont reconnus comme les deux expressions d’une même réalité.

L’androgyne n’est donc pas une confusion des formes.

Il est leur réconciliation dans l’Unité.

L’influence de Swedenborg

Le roman est profondément marqué par la pensée d’Emanuel Swedenborg.

Chez Swedenborg, le monde visible n’existe pas indépendamment du monde spirituel. Il en constitue la manifestation, la correspondance et le langage symbolique.

Toute réalité extérieure possède ainsi une signification intérieure.

La montagne, la lumière, le froid, la neige, la maison, le corps et l’amour humain ne sont pas seulement des éléments du décor. Ils rendent visibles des états de l’être.

La création entière devient un livre.

Mais ce livre ne peut être lu qu’à partir de l’intérieur.

Balzac ne se contente pas d’exposer cette doctrine. Il l’incarne dans Séraphîta.

Elle ne connaît pas seulement les correspondances entre le ciel et la terre. Elle est elle-même devenue un lieu de correspondance.

À travers elle, le monde spirituel affleure dans le monde sensible.

Le visible devient transparent.

La forme laisse deviner ce qui la traverse.

Un être entre deux états

Séraphîta demeure encore dans un corps, dans une maison, dans un paysage et dans une histoire. Pourtant, elle semble déjà appartenir à un autre ordre de réalité.

Elle n’est pas séparée du monde, mais elle n’est plus enfermée en lui.

Elle participe encore à l’existence terrestre sans en être prisonnière.

C’est pourquoi Wilfrid et Minna ne peuvent véritablement la saisir. Ils cherchent encore à l’aimer comme un être extérieur, comme un objet du désir, comme une présence susceptible de leur appartenir.

Mais Séraphîta ne peut être possédée.

Elle aime sans retenir.

Elle donne sans se donner comme un objet.

Elle révèle sans imposer.

Elle demeure proche tout en échappant à toute appropriation.

Son existence oblige ceux qui l’approchent à découvrir que l’amour véritable ne consiste pas à ramener l’autre vers soi, mais à être transformé par ce que l’autre fait naître en nous.

L’amour et la possession

Wilfrid et Minna aiment encore à partir de leur individualité.

Ils désirent Séraphîta selon leur propre manque. Ils attendent d’elle qu’elle accomplisse leur désir, qu’elle se tourne vers eux, qu’elle accepte d’entrer dans la relation telle qu’ils la conçoivent.

Leur amour est sincère, mais il demeure séparatif.

Il repose encore sur la distinction entre celui qui aime et celui qui est aimé.

Séraphîta ne condamne pas cet amour. Elle en dévoile la limite.

L’amour humain devient une voie spirituelle lorsqu’il cesse d’être possession.

Il ne s’agit plus alors d’attirer l’autre dans son propre monde, mais de laisser tomber en soi ce qui empêche de reconnaître l’Unité.

L’être aimé ne devient pas une fin.

Il devient un passage.

Il révèle une profondeur que sa forme ne contient pas, mais qu’elle rend momentanément visible.

Séraphîta n’appelle donc pas Wilfrid et Minna à l’aimer davantage comme une personne.

Elle les appelle à découvrir ce qui, à travers elle, cherchait à naître en eux.

La montagne

La montagne domine tout le roman.

Elle est à la fois élévation, axe, dépouillement et seuil.

Elle relie symboliquement la terre et le ciel, mais elle ne doit pas être comprise comme le simple chemin menant vers un Dieu extérieur situé au-dessus du monde.

La véritable ascension ne consiste pas à parcourir une distance.

Elle consiste à sortir de la séparation.

Monter, c’est abandonner les identifications qui enferment l’être dans sa forme particulière.

C’est laisser tomber ce qui alourdit, divise et retient.

C’est cesser de vivre depuis la périphérie de soi.

La montagne extérieure devient ainsi l’image de l’axe intérieur.

Le sommet n’est pas un lieu géographique.

Il est l’état dans lequel l’être ne se tient plus à distance de son propre principe.

Séraphîta ne monte pas vers un ciel qui lui serait étranger.

Elle devient transparente à ce qui, en elle, n’a jamais cessé d’appartenir au ciel.

Le froid, la neige et la lumière

Les paysages de Séraphîta ne sont jamais de simples paysages.

Le froid y dépouille la vie de ses apparences habituelles.

La neige recouvre les formes, apaise les différences et ramène le monde vers une blancheur presque originelle.

La lumière ne vient pas seulement éclairer les objets. Elle semble les traverser de l’intérieur.

Tout tend vers l’effacement.

Mais cet effacement n’est pas un anéantissement.

Il prépare une naissance.

Lorsque les formes cessent d’imposer leur opacité, elles peuvent redevenir les signes de l’invisible.

La matière n’est alors ni rejetée ni méprisée.

Elle devient translucide.

Elle cesse d’être vécue comme une réalité séparée du Principe et révèle qu’elle n’en est que la cristallisation la plus extérieure.

L’ange intérieur

Séraphîta est souvent présentée comme un être angélique.

Mais l’ange ne doit pas être compris ici comme une créature extérieure venue remplacer l’homme.

Il représente l’état spirituel de l’être lorsque l’individualité ne constitue plus son centre.

L’ange est ce qui demeure lorsque l’homme cesse de se prendre pour la forme limitée qu’il manifeste.

Séraphîta n’est pas encore entièrement dégagée de la condition humaine, mais elle ne s’identifie déjà plus à elle.

Son ange n’est plus caché derrière la personne.

Il transparaît à travers elle.

C’est pourquoi elle semble parfois plus réelle que ceux qui l’entourent, tout en paraissant moins appartenir au monde.

Elle ne devient pas autre chose qu’elle-même.

Elle cesse progressivement d’être séparée de ce qu’elle est en principe.

La connaissance

Séraphîta possède une connaissance qui ne résulte pas seulement de l’étude ou du raisonnement.

Elle ne sait pas parce qu’elle aurait accumulé davantage de concepts.

Elle sait parce qu’elle voit depuis un autre centre.

La connaissance spirituelle n’ajoute pas un savoir à l’individualité. Elle modifie le lieu intérieur depuis lequel l’être connaît.

Tant que l’homme demeure enfermé dans son moi séparé, il ne peut percevoir que des objets extérieurs à lui.

Lorsque ce centre fictif s’efface, la connaissance cesse d’être opposition entre un sujet et un objet.

Elle devient participation.

Séraphîta connaît les réalités spirituelles parce qu’elle ne se tient plus entièrement en dehors d’elles.

Elle ne les observe pas.

Elle leur appartient.

La mort comme dévoilement

La fin du roman décrit moins une mort qu’une transfiguration.

Séraphîta abandonne la forme terrestre, mais cet abandon ne constitue pas une rupture brutale avec ce qu’elle était.

Il révèle au contraire ce qu’elle était déjà devenue intérieurement.

La mort ne la transforme pas soudainement en ange.

Elle retire le dernier voile qui empêchait encore de le voir.

Balzac déploie alors une vision immense : hiérarchies célestes, mouvements de lumière, chants, mondes spirituels et ascension.

Le langage romanesque semble ne plus suffire.

Il devient visionnaire, symbolique, presque liturgique.

Ce passage ne décrit pas seulement le départ d’un être vers un autre monde. Il manifeste l’effondrement de la frontière qui séparait encore le terrestre du céleste.

Séraphîta ne quitte pas véritablement le monde.

Elle quitte l’état dans lequel le monde apparaissait séparé du ciel.

Une naissance au centre de l’être

Le véritable enseignement du roman ne réside donc pas dans l’admiration d’un être exceptionnel.

Séraphîta ne doit pas devenir un objet de dévotion ou un modèle extérieur impossible à atteindre.

Elle représente ce qui peut naître au centre de l’homme lorsque celui-ci cesse de vivre exclusivement depuis son individualité.

L’être angélique n’est pas ajouté à l’homme.

Il est dévoilé lorsque tombent les divisions qui le recouvraient.

Le masculin et le féminin se réconcilient.

La connaissance et l’amour cessent de s’opposer.

La matière redevient transparente à l’esprit.

La mort apparaît comme le passage d’une forme limitée à une conscience plus vaste.

L’ascension ne conduit plus vers un ailleurs.

Elle reconduit l’être vers son propre centre.

Séraphîta, miroir de l’homme accompli

Séraphîta représente l’homme total, non parce qu’elle posséderait extérieurement toutes les qualités, mais parce qu’elle ne demeure plus divisée contre elle-même.

En elle, la terre et le ciel ne sont plus deux réalités étrangères.

La matière ne s’oppose plus à l’esprit.

Le corps n’est plus vécu comme une prison.

La forme devient le miroir d’une réalité qui la dépasse sans jamais en être séparée.

Séraphîta accomplit ainsi ce que toute voie spirituelle cherche à rendre possible : non pas l’amélioration de l’individu, mais son dépassement comme centre illusoire de l’existence.

Elle ne devient pas extérieurement plus remarquable.

Elle cesse de vivre comme un être séparé de son Principe.

C’est pourquoi son ascension n’est pas une fuite du monde.

Elle est la révélation de sa véritable profondeur.

Chez Balzac, le ciel ne commence pas au sommet de la montagne.

Il commence au centre de l’être, lorsque celui-ci ne fait plus obstacle à la lumière qui l’anime.