Quand il faut cesser de comprendre
La Nuée d’inconnaissance est un texte mystique anglais anonyme de la seconde moitié du XIVe siècle.
Son auteur s’adresse probablement à un jeune homme engagé dans une voie contemplative. Mais derrière les conseils spirituels apparaît une intuition beaucoup plus vaste : ce qui est ultime ne peut être atteint par la pensée seule.
L’intelligence peut apprendre, comparer, analyser, construire des concepts.
Mais lorsqu’elle cherche à saisir l’absolu, elle rencontre une limite.
L’auteur propose alors un mouvement étonnant : non plus chercher à savoir davantage, mais accepter de ne plus savoir.
La nuée
Entre l’homme et Dieu se trouve, selon le texte, une « nuée d’inconnaissance ».
Nous aimerions la traverser avec nos raisonnements.
Mais cela ne fonctionne pas.
Car tout ce que nous pouvons penser de Dieu reste une représentation.
Une image.
Un concept.
Or le réel ultime, s’il est véritablement infini, ne peut entrer tout entier dans une construction de l’esprit humain.
La nuée n’est donc pas simplement notre ignorance.
Elle marque la limite naturelle de la pensée.
Il faut accepter d’entrer dans ce brouillard.
Oublier ce que l’on sait
Mais l’auteur décrit également une seconde nuée.
Sous nous doit se former une « nuée d’oubli ».
Il faut y déposer momentanément nos préoccupations, nos souvenirs, nos images, nos raisonnements, mais aussi les représentations spirituelles auxquelles nous sommes attachés.
Non parce qu’elles seraient fausses.
Mais parce qu’elles peuvent devenir des écrans.
Le paradoxe est remarquable :
pour atteindre ce que l’on cherche, il faut momentanément renoncer aux instruments avec lesquels on le cherchait.
Il faut oublier pour connaître autrement.
On ne peut pas penser Dieu
La proposition centrale du livre est radicale :
« Par l’amour, il peut être saisi et retenu ; par la pensée, jamais. »
Il ne s’agit pas d’un rejet de l’intelligence.
L’intelligence conduit jusqu’à une frontière.
Mais elle ne peut franchir seule cette frontière.
À cet endroit commence une autre forme de relation au réel.
Non plus saisir.
Mais accueillir.
Non plus définir.
Mais éprouver.
Non plus posséder la vérité.
Mais se rendre disponible à elle.
L’obstacle du savoir
Notre esprit fonctionne habituellement en nommant les choses.
Nommer permet de distinguer.
Distinguer permet de comprendre.
Comprendre permet d’agir.
Cette faculté est indispensable dans le monde.
Mais elle possède aussi une limite : dès que nous nommons quelque chose, nous risquons de croire que le mot contient la chose.
Nous confondons alors la carte avec le territoire.
La mystique de La Nuée propose exactement l’inverse.
Lorsque nous arrivons devant l’inconnaissable, il faut accepter de déposer la carte.
Un mouvement vers le silence
Il ne s’agit pas pour autant de sombrer dans le vide.
L’auteur recommande de concentrer l’esprit sur une intention extrêmement simple.
Une impulsion intérieure.
Un mouvement d’amour.
La multiplicité se réduit progressivement.
Les raisonnements se taisent.
Les images s’effacent.
Le silence apparaît.
Mais ce silence n’est pas absence.
Il devient disponibilité.
Comme si, lorsque l’homme cessait enfin de vouloir remplir l’espace intérieur, quelque chose pouvait y apparaître.
Une connaissance par le non-savoir
Cette idée traverse de nombreuses traditions.
Maître Eckhart affirme qu’il faut dépasser nos représentations de Dieu.
Tauler invite à descendre dans le fond silencieux de l’âme.
Nicolas de Cues parlera bientôt de docte ignorance.
Dans d’autres traditions, le taoïsme se méfie lui aussi des mots qui prétendent enfermer le Tao, tandis que certaines voies contemplatives orientales cherchent à suspendre le commentaire permanent de l’esprit.
Les langages diffèrent.
L’intuition demeure :
il existe peut-être une connaissance qui ne commence qu’au moment où nous cessons de vouloir tout connaître.
Traverser la nuée
L’homme moderne est habitué à considérer l’inconnu comme un problème.
Ce que nous ne savons pas encore devra être expliqué demain.
Cette ambition a produit la science, la technique et une compréhension extraordinaire du monde.
Mais La Nuée d’inconnaissance nous rappelle qu’il existe peut-être une autre catégorie d’inconnu.
Non pas ce que nous ignorons provisoirement.
Mais ce qui dépasse structurellement notre manière habituelle de connaître.
Face à cela, l’intelligence doit accomplir un geste difficile :
reconnaître sa propre frontière.
Et continuer malgré tout.
Entrer dans la nuée.
Sans carte.
Sans certitude.
Sans garantie.
Il ne s’agit alors plus de comprendre davantage.
Il s’agit de devenir suffisamment silencieux pour que quelque chose puisse être entendu.
Peut-être existe-t-il des vérités que l’on ne découvre pas en les poursuivant, mais en cessant un instant de vouloir les saisir.