Lorsque l’action se libère de celui qui agit
Dans Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Eugen Herrigel raconte une expérience moins sportive que spirituelle.
Arrivé au Japon dans les années 1920, il souhaite comprendre le zen autrement que par les livres. Il se tourne alors vers le kyūdō, l’art traditionnel du tir à l’arc, auprès du maître Awa Kenzō.
Très vite, il découvre que le problème n’est pas d’apprendre à mieux viser.
Le véritable obstacle est ailleurs.
Il est celui qui veut viser.
Toute la difficulté du livre tient dans ce déplacement : passer d’une action gouvernée par la volonté à une action qui semble surgir d’elle-même.
Tirer sans vouloir tirer
Le débutant pense naturellement que tirer à l’arc consiste à coordonner plusieurs opérations :
tenir l’arc,
tendre la corde,
viser,
relâcher,
atteindre la cible.
Tout cela semble relever de la maîtrise.
Mais le maître demande exactement autre chose.
Herrigel doit cesser de provoquer volontairement le départ de la flèche.
Il doit tendre l’arc jusqu’au point où le relâchement se produira de lui-même.
Cette exigence lui paraît absurde.
Comment accomplir une action sans décider de l’accomplir ?
Nous retrouvons ici l’un des grands paradoxes des traditions contemplatives : tant que l’on cherche volontairement à atteindre l’état de non-volonté, on entretient précisément ce qu’il faudrait dépasser.
La volonté veut supprimer la volonté.
Et tourne en rond.
Le geste juste
Dans notre monde moderne, nous valorisons l’efficacité.
Pour obtenir un résultat, il faut une intention claire, une technique, une stratégie et une exécution précise.
Le tir à l’arc décrit par Herrigel introduit une étrange rupture dans cette logique.
Le geste véritablement juste ne naît plus d’un contrôle toujours plus intense.
Il apparaît lorsque cesse l’excès de contrôle.
Le corps a suffisamment appris.
La respiration s’est accordée au geste.
L’attention ne s’accroche plus à chaque mouvement.
Alors quelque chose se produit.
L’action devient spontanée.
Nous connaissons parfois cet état.
Le musicien ne pense plus à chacune de ses notes.
Le danseur ne calcule plus chacun de ses pas.
L’artisan expérimenté ne décompose plus chacun de ses gestes.
L’action semble se faire avant même que la pensée discursive ait eu le temps de l’accompagner.
Le zen radicalise cette expérience.
Il demande :
qui agit lorsque l’action devient parfaitement spontanée ?
« Cela tire »
L’une des expressions les plus célèbres du livre apparaît lorsque Herrigel parvient enfin à décocher une flèche sans intervention volontaire excessive.
Le maître ne lui dit pas simplement : « Vous avez bien tiré. »
Il suggère plutôt :
« Cela a tiré. »
Toute la pensée du livre pourrait tenir dans ce déplacement grammatical.
Non plus :
je tire.
Mais :
cela tire.
Le sujet qui revendiquait l’action s’efface.
Le geste se produit.
La flèche part.
Le tireur ne disparaît évidemment pas physiquement. Mais il cesse momentanément de s’interposer entre le geste et son accomplissement.
Ce que nous appelons habituellement le « moi » apparaît alors comme une sorte de commentaire permanent ajouté à l’action :
je fais,
je réussis,
je rate,
je contrôle,
je veux.
Lorsque ce commentaire se tait, l’action acquiert une qualité différente.
La respiration comme passage
La respiration occupe une place essentielle dans l’apprentissage.
Il ne s’agit pas simplement d’un moyen de se détendre.
La respiration permet de réunifier ce que la pensée tend à séparer.
Le corps respire.
L’arc se tend.
La conscience accompagne le mouvement.
Progressivement, ces différents éléments cessent d’être vécus comme des opérations distinctes.
Le tireur ne « fait » plus respirer son corps.
Il devient respiration.
Il ne « tient » plus l’arc comme un objet extérieur.
Le geste forme une seule totalité.
Dans de nombreuses traditions, le souffle occupe précisément cette position intermédiaire entre le volontaire et l’involontaire.
Nous pouvons retenir notre souffle.
Nous pouvons accélérer ou ralentir notre respiration.
Mais dès que nous cessons de nous en occuper, elle continue d’elle-même.
Le souffle appartient ainsi à deux mondes.
Il est à la fois ce que nous pouvons conduire et ce qui nous porte.
La cible n’est plus devant soi
Au début, la cible est un objet extérieur.
Elle se trouve devant le tireur.
Il faut l’atteindre.
Cette situation semble évidente : ici le sujet, là l’objet.
Mais l’apprentissage modifie progressivement cette relation.
Le maître demande au tireur de ne plus fixer mentalement la cible comme une chose qu’il doit conquérir.
Plus il veut atteindre le centre, plus son désir perturbe le geste.
Le paradoxe devient alors magnifique :
pour atteindre la cible, il faut cesser de vouloir l’atteindre.
La cible cesse d’être seulement un morceau de papier placé au bout du terrain.
Elle devient le révélateur d’un désordre intérieur.
Si la flèche dévie, ce n’est pas nécessairement parce que l’œil a mal calculé une trajectoire.
C’est parfois parce que le tireur s’est précipité.
Parce qu’il a voulu réussir.
Parce qu’il s’est contracté autour du résultat.
Lorsque disparaît la séparation
À mesure que progresse l’apprentissage, la distinction entre tireur, arc, flèche et cible semble perdre de son évidence.
Non pas intellectuellement.
Personne ne prétend que ces objets cessent matériellement d’exister.
Mais dans l’expérience du geste, leur séparation cesse momentanément d’occuper le premier plan.
Le tireur n’est plus devant la cible.
L’arc n’est plus simplement dans sa main.
La flèche n’est plus un projectile qu’il envoie vers quelque chose.
Tout appartient à un seul événement.
Tension.
Respiration.
Silence.
Départ de la flèche.
Impact.
Ce que notre pensée analytique avait séparé en plusieurs moments apparaît alors comme une seule continuité.
Le problème de la pensée discursive
Notre intelligence fonctionne principalement par découpage.
Elle distingue.
Elle compare.
Elle classe.
Elle analyse.
Pour comprendre un mouvement, elle le décompose en une succession de positions.
Pour comprendre un geste, elle sépare ses différentes étapes.
Cette puissance analytique est indispensable.
Mais elle possède également une limite.
Elle sait parfaitement expliquer ce qui s’est produit.
Elle est moins douée pour accompagner l’instant même où quelque chose se produit.
Le tir à l’arc devient alors une sorte de laboratoire.
Tant que le tireur pense chaque phase :
maintenant je tends,
maintenant je vise,
maintenant je relâche,
le mouvement reste fragmenté.
Il manque cette continuité qui fait d’une suite de gestes une seule action.
La maîtrise consiste donc paradoxalement à apprendre suffisamment pour pouvoir ensuite oublier ce que l’on a appris.
Apprendre, puis oublier
Cette idée apparaît dans de nombreux arts traditionnels.
Au commencement, la règle est indispensable.
On répète.
On corrige.
On recommence.
Chaque mouvement doit être conscient.
Puis vient une étape étrange.
Ce qui a été acquis doit descendre plus profondément que la pensée consciente.
La technique doit devenir corps.
Alors seulement la spontanéité devient possible.
Il ne s’agit donc pas de rejeter la technique.
Bien au contraire.
Il faut d’abord une discipline extrême.
Mais la discipline n’est pas le terme du chemin.
Elle prépare un moment où la règle cesse d’être extérieure.
Le geste correct n’est plus appliqué.
Il apparaît spontanément.
La maîtrise comme effacement
Notre conception moderne de la maîtrise évoque souvent l’accumulation :
davantage de compétence,
davantage de contrôle,
davantage de précision.
Le livre de Herrigel propose presque l’inverse.
Au sommet de l’apprentissage, quelque chose doit disparaître.
La crispation.
La volonté de réussite.
La peur de l’échec.
Et surtout ce petit personnage intérieur qui veut constamment signer ses propres actions.
L’apprentissage devient alors un travail de dépouillement.
Le maître ne cherche pas seulement à améliorer le tireur.
Il cherche à retirer ce qui, chez le tireur, empêche le geste d’être simple.
Ne rien ajouter à l’instant
Le zen n’enseigne peut-être rien de mystérieux.
Il demande plutôt de ne rien ajouter inutilement à ce qui est.
Une respiration.
Une tension.
Une ouverture.
Une flèche.
Un impact.
Notre esprit ajoute immédiatement :
j’ai réussi.
j’ai raté.
je ferai mieux.
je suis doué.
je ne suis pas doué.
Mais le réel précède toujours ce commentaire.
Le tir parfait apparaît lorsque l’action n’est plus encombrée par ce besoin de se regarder agir.
Et c’est pourquoi la cible devient presque secondaire.
On peut atteindre le centre et avoir mal tiré.
On peut manquer momentanément le centre tout en ayant accompli un geste juste.
Le véritable critère n’est plus seulement le résultat visible.
Il est la qualité intérieure de l’acte.
Un enseignement pour l’homme moderne
C’est sans doute ici que ce petit livre conserve toute sa force.
Nous vivons dans une culture saturée d’objectifs.
Optimiser.
Mesurer.
Comparer.
Prévoir.
Contrôler.
Produire.
Et nous transportons parfois cette logique jusque dans notre vie intérieure.
Nous voulons réussir à méditer.
Réussir à nous détendre.
Réussir à lâcher prise.
Ce qui produit l’une des situations les plus comiques de la vie spirituelle : se contracter de toutes ses forces pour parvenir enfin à se détendre.
Le tir à l’arc propose une autre voie.
Il ne s’agit pas de devenir passif.
Il s’agit d’agir sans ajouter constamment un acteur à l’action.
La flèche part
Le tireur tend l’arc.
Mais s’il attend volontairement le moment parfait, ce moment ne vient jamais.
S’il décide brutalement de lâcher, le geste est forcé.
Il doit donc demeurer dans la tension sans chercher à la résoudre.
Puis arrive un instant où la corde se libère.
La flèche part.
Ce moment contient peut-être toute la leçon du livre.
Nous croyons souvent que la maîtrise consiste à savoir exactement quand agir.
Peut-être consiste-t-elle parfois à créer les conditions justes, puis à ne plus empêcher l’événement de se produire.
Le musicien laisse venir la note.
Le peintre laisse surgir le trait.
Le tireur laisse partir la flèche.
Et peut-être l’homme lui-même doit-il parfois apprendre la même chose.
Non plus toujours conduire sa vie depuis la périphérie de sa volonté.
Mais atteindre ce point intérieur où l’action devient suffisamment juste pour ne plus avoir besoin d’être forcée.
Alors le geste s’accomplit.
La flèche vole.
Et, pendant un instant, il n’y a plus celui qui tire, ce qui est tiré et ce qui doit être atteint.
Il n’y a plus que le mouvement.