Le Livre des vingt-quatre philosophes

Dieu comme cercle infini

Il existe des textes dont la brièveté semble inversement proportionnelle à leur profondeur. Le Livre des vingt-quatre philosophes appartient à cette catégorie rare. Quelques pages seulement, vingt-quatre propositions, presque des éclairs métaphysiques, et pourtant une influence considérable sur toute une tradition de pensée occidentale.

Son auteur est inconnu. Le texte apparaît au Moyen Âge latin, probablement entre le XIIe et le XIIIe siècle, mais il se présente comme l’héritage d’une sagesse bien plus ancienne. Son dispositif est simple : vingt-quatre philosophes se réunissent afin de répondre à une seule question :

Qu’est-ce que Dieu ?

Chacun formule une définition.

Il ne s’agit pourtant pas de vingt-quatre réponses contradictoires. Chaque sentence semble éclairer la même réalité depuis un angle différent, comme si l’Absolu ne pouvait être enfermé dans une définition unique et devait être approché par une succession d’images, de paradoxes et de renversements de la pensée.

La plus célèbre de ces propositions est devenue l’une des grandes formules de la métaphysique occidentale :

« Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. »

À elle seule, cette phrase contient presque tout le mouvement du livre.


Le centre est partout

Nous sommes habitués à penser un centre comme un lieu particulier.

Le centre d’un cercle est ici plutôt que là. Il existe relativement à une périphérie. Il organise un espace et donne leur position aux autres points.

Mais si le centre est partout, cette géométrie s’effondre.

Chaque point devient centre.

Il n’existe alors plus de lieu privilégié d’où pourrait être contemplée la totalité. L’Absolu ne se trouve pas quelque part dans le monde : il est présent à chaque point sans se réduire à aucun.

La formule ne décrit donc pas un objet gigantesque placé quelque part dans l’univers. Elle oblige au contraire à abandonner progressivement les catégories ordinaires de l’espace.

L’image géométrique devient une machine destinée à conduire la pensée jusqu’à sa propre limite.


Une circonférence qui n’est nulle part

Toute chose que nous connaissons possède une limite.

Une pierre possède une forme.
Un arbre possède une extension.
Notre corps possède une frontière.
Une pensée elle-même se définit par ce qu’elle affirme et par ce qu’elle exclut.

La circonférence représente précisément cette limite.

Dire que la circonférence divine n’est nulle part revient donc à dire que l’Absolu ne peut être enfermé dans aucune frontière.

Il n’existe aucun « dehors » de Dieu à partir duquel nous pourrions le regarder.

Et c’est ici que surgit le paradoxe : nous cherchons spontanément Dieu comme nous cherchons une chose, alors que le livre suggère que l’Absolu ne peut précisément jamais devenir une chose parmi les choses.

Nous pouvons connaître un objet parce que nous sommes distincts de lui.

Mais comment connaître ce dont nous ne sommes jamais véritablement séparés ?


Dieu au-delà de l’être

Certaines propositions du Livre des vingt-quatre philosophes vont encore plus loin.

Dieu y apparaît comme ce qui dépasse les oppositions grâce auxquelles fonctionne notre intelligence ordinaire :

être et non-être,
unité et multiplicité,
dedans et dehors,
commencement et fin.

Le paradoxe devient alors nécessaire.

Il ne constitue pas un jeu intellectuel. Il indique que notre langage atteint une région où les catégories habituelles deviennent insuffisantes.

La pensée veut dire : « Dieu est ceci. »

Mais aussitôt elle découvre que toute affirmation produit une limite.

Elle doit alors ajouter : « Il n’est pas seulement ceci. »

Puis finalement : « Il est au-delà de ce que j’entends lorsque je dis être. »

Nous retrouvons ici l’intuition fondamentale de la théologie négative : certaines réalités ne se découvrent pas en multipliant les définitions, mais en retirant progressivement tout ce qui les enferme.


Une connaissance qui transforme celui qui connaît

Dans la connaissance ordinaire, le sujet observe un objet.

Je regarde une montagne.
J’étudie une plante.
Je démontre une proposition mathématique.

Il demeure une distance entre celui qui connaît et ce qui est connu.

Mais l’Absolu ne peut être placé devant nous de cette manière.

Le Livre des vingt-quatre philosophes suggère alors implicitement une autre forme de connaissance.

Connaître l’Absolu ne consiste peut-être plus seulement à accumuler des concepts à son sujet. Il s’agit de transformer la position même de celui qui cherche.

Tant que je demande :

« Où est Dieu ? »

je suppose déjà qu’il existe un « ici » où je me trouve et un « là-bas » où Dieu pourrait être découvert.

Mais si le centre est partout, cette distance devient problématique.

La question change alors silencieusement :

Que reste-t-il de celui qui cherche lorsque disparaît la séparation entre le centre et ce qui l’entoure ?

À ce point, la métaphysique devient expérience intérieure.


Le cercle et l’infini

La force extraordinaire du texte réside dans son utilisation de la géométrie.

Le cercle appartient au monde de la mesure. On peut tracer son rayon, calculer son diamètre, déterminer sa circonférence.

Mais le cercle proposé par les vingt-quatre philosophes est impossible à tracer.

Son rayon serait infini.

Son centre serait partout.

Sa périphérie ne pourrait être atteinte.

La figure géométrique conduit ainsi au-delà de la géométrie.

Elle agit presque comme un koan : une image rationnelle est poussée jusqu’à l’endroit où la raison découvre qu’elle ne peut plus la représenter.

Ce n’est pas l’échec de l’intelligence.

C’est peut-être son accomplissement.

La raison nous conduit jusqu’au seuil ; elle découvre alors qu’elle ne peut elle-même franchir ce qu’elle vient de révéler.


Chercher ce qui est déjà présent

L’une des conséquences les plus vertigineuses de cette vision tient à la nature même de la quête spirituelle.

Nous imaginons souvent que nous devons atteindre quelque chose qui nous manque.

Nous avançons.

Nous cherchons.

Nous accumulons des connaissances, des expériences, des méthodes.

Mais si le centre est réellement partout, aucun déplacement ne peut nous en rapprocher.

Le voyage devient alors paradoxal.

Il ne consiste plus à parcourir une distance, mais à découvrir ce qui empêchait de reconnaître une présence qui n’avait jamais cessé d’être là.

Nous pourrions chercher le centre pendant toute une vie en oubliant que le point depuis lequel nous le cherchons appartient déjà à ce centre sans localisation.

La voie devient moins une conquête qu’un dévoilement.


Une étrange proximité avec Maître Eckhart

On comprend pourquoi une telle pensée rencontrera quelques décennies plus tard l’univers spirituel de Maître Eckhart.

Chez lui aussi, Dieu ne peut être réduit à une représentation.

Il faut dépasser les images que nous fabriquons de Dieu pour atteindre ce qu’il appelle parfois la Déité, au-delà même des déterminations par lesquelles notre pensée cherche à saisir Dieu.

L’âme doit alors devenir silencieuse, disponible, dégagée.

Non pour atteindre quelque chose de lointain, mais pour laisser apparaître ce qui était déjà présent au fond d’elle.

Le mouvement est le même : aller au-delà des représentations afin que puisse se révéler une réalité qui ne peut devenir objet.


Vingt-quatre réponses pour une seule question

Pourquoi vingt-quatre philosophes ?

Peut-être précisément parce qu’aucune définition ne suffit.

Chaque proposition ouvre une fenêtre.

Aucune ne constitue le paysage.

L’une parle du cercle.

Une autre de l’unité.

Une autre de la lumière.

Une autre encore de ce qui dépasse l’être.

En les lisant successivement, nous comprenons peu à peu que le véritable enseignement du livre ne réside peut-être pas dans ses réponses.

Il réside dans ce qu’elles font subir à notre manière de penser.

Chaque définition construit une représentation.

Puis chaque représentation se fissure.

Et derrière cette fissure apparaît momentanément quelque chose que les mots ne peuvent plus contenir.


Lorsque la pensée atteint son horizon

Le Livre des vingt-quatre philosophes ne nous demande donc pas d’abandonner la raison.

Il lui confie au contraire une tâche remarquable : aller aussi loin qu’elle le peut.

Mais lorsque la pensée atteint l’horizon de ses propres catégories, elle doit reconnaître que l’infini ne peut être enfermé dans les instruments conçus pour mesurer le fini.

Alors seulement peut apparaître une autre manière de connaître.

Non plus saisir.

Non plus définir.

Non plus enfermer.

Mais reconnaître.

Peut-être est-ce finalement ce que suggère cette étrange sphère dont le centre est partout.

Nous croyions chercher le centre.

Puis nous découvrons qu’il n’existe aucun lieu où il ne soit déjà présent.

Et la question n’est plus :

« Où faut-il aller ? »

mais :

« Qu’est-ce qui, en nous, nous empêche encore de voir que nous y sommes déjà ? »