Jean Tauler (XIVe siècle)

Descendre en soi pour laisser naître l’essentiel

Jean Tauler, mystique rhénan du XIVe siècle, appartient à cette lignée spirituelle qui cherche moins à définir Dieu qu’à transformer celui qui le cherche.

Disciple indirect de Maître Eckhart, il reprend plusieurs de ses intuitions : le détachement, le silence intérieur, le dépouillement, la nécessité de dépasser les images que nous fabriquons du divin.

Mais chez Tauler, tout cela devient une véritable descente intérieure.

Descendre au fond de soi

Pour Tauler, l’homme vit dispersé.

Il se projette dans ses activités, ses peurs, ses désirs, ses attentes. Il cherche au-dehors ce qui ne peut être découvert qu’au-dedans.

Il faut donc revenir vers ce qu’il appelle le fond de l’âme.

« Ce fond est si noble qu’on ne peut lui donner aucun nom propre. »

Ce fond n’est pas l’ego ni notre personnalité sociale.

Il désigne cette profondeur silencieuse où l’être ne se définit plus par ce qu’il possède, ce qu’il réussit ou ce qu’il pense être.

Tauler parle parfois du fond, parfois de la cime de l’âme.

Le plus profond et le plus élevé finissent par se rejoindre.

Rassembler ce qui est dispersé

L’homme vit souvent à la périphérie de lui-même.

Ses pensées vont dans une direction, ses désirs dans une autre, ses peurs ailleurs encore.

Tauler écrit :

« Il nous faut de toute nécessité un retour sur nous-mêmes pour que cette naissance s’accomplisse. »

Ce retour n’est pas un repli.

Il s’agit de ramener vers le centre ce qui s’est éparpillé.

La dispersion affaiblit.

Le rassemblement transforme.

Le silence intérieur

Lorsque l’agitation diminue, quelque chose peut apparaître.

Le silence de Tauler n’est pas seulement l’absence de paroles.

C’est un état où les images, les pensées et les représentations cessent momentanément d’occuper tout l’espace.

La mystique commence peut-être là :

ce qui doit naître en nous ne peut apparaître dans un espace déjà entièrement rempli.

Il faut faire de la place.

Émonder plutôt que détruire

Tauler utilise l’image du vigneron :

« Le vigneron s’en ira tailler dans sa vigne les pousses folles. »

L’homme doit accomplir le même travail en lui-même.

Mais il ne s’agit pas de tout couper.

La démarche spirituelle n’est pas une guerre contre soi.

Elle consiste à retirer ce qui empêche de porter du fruit.

Non pas devenir quelqu’un d’autre.

Mais laisser apparaître ce qui était déjà là.

La naissance de Dieu dans l’âme

Comme chez Maître Eckhart, une idée traverse toute cette mystique :

Dieu doit naître dans l’âme.

Tauler écrit :

« C’est sûrement dans ce fond de l’âme que le Père du ciel engendre son Fils unique. »

La proposition est vertigineuse.

La naissance du divin n’est plus seulement un événement ancien.

Elle devient un événement intérieur.

Quelque chose doit naître maintenant, dans l’homme.

Les rites, les paroles et les doctrines peuvent préparer le chemin.

Mais ils ne remplacent pas l’expérience.

Perdre les images

Tauler invite aussi à dépasser les images que nous nous faisons de Dieu.

Car toute représentation peut devenir une limite.

Nous croyons parfois chercher le divin alors que nous cherchons surtout l’idée que nous nous en sommes faite.

Le chemin consiste donc paradoxalement à perdre progressivement ce que nous pensions savoir.

Non pour tomber dans l’ignorance.

Mais pour devenir disponible.

Le concept s’efface.

La présence demeure.

Le fond et le sommet

Chez Tauler, le chemin spirituel cesse d’être une accumulation.

Il devient un dépouillement.

Il ne s’agit plus d’ajouter sans cesse des connaissances, des croyances ou des expériences.

Il faut parfois retirer.

Retirer le bruit.

Retirer les certitudes inutiles.

Retirer les images auxquelles nous nous accrochons.

Alors le fond devient sommet.

La descente devient élévation.

Et ce que nous cherchions au-dehors apparaît peut-être là où nous ne pensions pas regarder :

au plus profond de nous-mêmes.

Le chemin consiste alors moins à atteindre qu’à dégager.

Moins à conquérir qu’à consentir.

Moins à devenir qu’à laisser naître.