Fleurir sans avoir à se justifier
« La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit. » (Angelus Silesius (1624-1677), Le Pèlerin chérubinique)
Cette phrase d’Angelus Silesius, mystique du XVIIe siècle, paraît presque enfantine. Une rose fleurit parce qu’elle fleurit. Rien de plus simple.
Et pourtant, tout est là.
Nous sommes habitués à chercher des causes, des raisons, des objectifs. Pourquoi faisons-nous ceci ? Dans quel but ? Pour obtenir quoi ? Pour devenir quoi ?
La pensée humaine semble difficilement supporter qu’une chose puisse simplement être.
La rose, elle, ne demande rien.
Elle ne cherche pas à être admirée.
Elle ne compare pas sa floraison à celle de la rose voisine.
Elle ne se demande pas si elle réussit sa vie de rose.
Elle ne vérifie pas combien de regards se posent sur elle.
Elle fleurit.
Le « pourquoi » et la raison
Dire que la rose est « sans pourquoi » ne signifie évidemment pas qu’elle soit sans cause.
La botanique peut expliquer sa croissance : la lumière, l’eau, la température, les échanges chimiques, l’organisation du vivant.
Mais aucune de ces explications ne répond véritablement à ce que Silesius cherche à montrer.
La rose ne possède pas un projet expliquant sa floraison.
Elle ne fleurit pas pour accomplir un objectif extérieur à elle-même.
Sa floraison est simplement l’expression de ce qu’elle est.
Heidegger s’arrêtera lui aussi sur cette formule. Elle révèle une distinction essentielle : quelque chose peut avoir une cause sans avoir besoin d’une justification.
La raison explique.
Le « pourquoi » exige souvent davantage : il réclame un sens, une finalité, presque une autorisation d’exister.
L’homme, animal du pourquoi
L’homme, lui, vit entouré de pourquoi.
Pourquoi suis-je ici ?
Pourquoi ai-je vécu cela ?
Pourquoi dois-je continuer ?
Quel est le sens de ma vie ?
Qu’est-ce que je dois devenir ?
Ces questions peuvent ouvrir de magnifiques chemins.
Mais elles peuvent aussi devenir une prison.
À force de chercher le sens de notre existence, nous risquons parfois d’oublier de vivre.
Nous voulons comprendre avant d’éprouver.
Nous voulons expliquer avant d’aimer.
Nous voulons savoir où mène le chemin avant d’y poser le pied.
La rose procède autrement.
Elle ne possède aucune théorie de la floraison.
Elle fleurit.
Être plutôt que devenir
La mystique occidentale a souvent exploré cette idée.
Chez Maître Eckhart apparaît le détachement : laisser les choses être sans chercher constamment à les saisir, les posséder ou les transformer.
Certaines traditions orientales expriment une intuition proche.
Le taoïsme parle du wu wei, cette manière d’agir sans contraindre le cours des choses.
Le zen contemple volontiers la fleur, la pierre, la montagne ou le souffle précisément parce qu’ils ne cherchent pas à démontrer quoi que ce soit.
Il existe peut-être une forme de connaissance qui apparaît lorsque cesse momentanément la volonté d’expliquer.
Non pas une ignorance.
Une présence.
Fleurir
La formule de Silesius prend alors une autre dimension.
La rose devient le miroir de l’homme.
Elle nous pose silencieusement une question étrange :
Et si l’existence n’avait pas toujours besoin d’être justifiée ?
Peut-être avons-nous parfois trop voulu donner un sens à la vie, comme s’il fallait lui ajouter quelque chose qu’elle ne posséderait pas encore.
Mais le sens pourrait ne pas être uniquement une réponse située au bout du chemin.
Il pourrait naître du chemin lui-même.
Marcher.
Créer.
Aimer.
Transmettre.
Contempler.
Comprendre.
Puis parfois simplement être là.
Il existe sans doute un temps pour demander pourquoi.
Mais il existe peut-être aussi un moment où le pourquoi doit s’effacer.
Alors quelque chose peut enfin apparaître.
La rose ne sait pas qu’elle est belle.
Elle ne cherche même pas à le devenir.
Elle fleurit.