Quand l’âme ne veut plus rien pour elle-même
Marguerite Porete appartient à cette étonnante floraison mystique des XIIIe et XIVe siècles qui cherche Dieu non par l’accumulation du savoir, mais par le dépouillement intérieur.
Probablement béguine originaire du Hainaut, elle est l’auteure du Miroir des simples âmes, œuvre construite en grande partie comme un dialogue entre Amour, Raison et l’Âme.
Son livre fut condamné et Marguerite Porete fut brûlée à Paris en 1310.
Mais ce qui demeure aujourd’hui n’est pas seulement le destin tragique de son auteure.
C’est une pensée d’une audace extraordinaire.
Amour contre Raison
Dans le Miroir, Raison veut comprendre.
Elle classe, distingue, explique, établit ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter.
Amour parle une autre langue.
Porete résume cette primauté dans une formule d’une simplicité presque absolue :
« Amour est Dieu et Dieu est Amour. »
La raison n’est pas inutile.
Elle conduit jusqu’au seuil.
Mais elle ne peut accomplir le dernier passage, car celui-ci demande précisément d’abandonner la volonté de saisir.
L’âme anéantie
Le mot peut inquiéter.
Porete parle de l’âme anéantie.
Il ne s’agit pourtant ni de destruction ni de disparition de la personne.
Ce qui doit disparaître est la volonté qui veut continuellement tout ramener à elle-même.
Je veux comprendre.
Je veux progresser.
Je veux atteindre Dieu.
Je veux devenir meilleur.
Même la quête spirituelle peut encore être une forme subtile de possession.
Le Miroir évoque ainsi des âmes qui :
« n’ont point de propre volonté ».
C’est là le vertige de Porete.
L’âme ne cherche même plus sa propre perfection.
Tout donner sans pourquoi
À un certain degré de liberté, l’âme n’agit plus en calculant ce qu’elle recevra en retour.
Porete écrit qu’elle :
« a tout donné franchement sans nul pourquoi ».
Cette formule rejoint étonnamment la rose d’Angelus Silesius qui, quelques siècles plus tard, fleurira « sans pourquoi ».
L’acte véritable n’attend plus sa récompense.
Il ne cherche même plus à prouver qu’il est juste.
Il devient expression spontanée de l’être.
Dépasser même les vertus
Le Miroir contient une idée qui contribua fortement à son caractère controversé : l’âme devenue libre n’est plus soumise aux vertus comme à des maîtresses extérieures.
À première lecture, la proposition paraît dangereuse.
Faut-il comprendre que l’homme accompli pourrait désormais faire n’importe quoi ?
Ce serait manquer le cœur du texte.
Porete décrit plutôt un renversement : tant que je dois me contraindre à être juste, charitable ou généreux, la vertu reste pour moi une règle extérieure.
Mais si l’amour est devenu ma nature même, je n’obéis plus à la vertu.
Je l’accomplis spontanément.
L’acte juste ne vient plus du commandement.
Il vient de l’être.
Ne plus vouloir posséder Dieu
Porete va plus loin encore.
L’âme doit finalement renoncer même au désir de posséder Dieu.
Car désirer Dieu peut encore signifier :
je veux Dieu pour moi.
La mystique devient alors paradoxale.
Pour s’unir à ce qu’elle aime, l’âme doit cesser de vouloir le posséder.
Elle ne cherche plus à obtenir.
Elle consent.
Dieu lui-même demeure finalement hors d’atteinte de toute tentative de possession intellectuelle :
« Il est incompréhensible fors que de lui-même. »
La liberté n’est donc plus celle de faire ce que l’on veut.
Elle devient la liberté de ne plus être enfermé dans ce que l’on veut.
Le proche et le lointain
Porete évoque également le divin comme une réalité simultanément lointaine et proche.
Dieu est infiniment lointain parce qu’il échappe à toute représentation.
Et infiniment proche parce qu’il n’est peut-être pas ailleurs.
Nous cherchons au loin ce qui ne peut être découvert qu’au plus intime.
Mais tant que nous voulons le saisir, nous créons nous-mêmes la distance.
De Tauler à Porete
Tauler nous invitait à descendre au fond de l’âme.
La Nuée d’inconnaissance nous demandait d’accepter que la pensée ne puisse franchir certaines frontières.
Porete accomplit un pas supplémentaire.
Même celui qui cherche doit finalement s’effacer.
Ce n’est plus seulement :
je ne peux pas connaître.
C’est presque :
je n’ai plus besoin de posséder celui que je cherche.
Alors disparaît peut-être la séparation entre le chercheur et ce qui est cherché.
Ne rien garder pour soi
Nous construisons habituellement notre existence en accumulant.
Des connaissances.
Des expériences.
Des convictions.
Des identités.
Même sur un chemin spirituel, nous pouvons vouloir ajouter quelque chose à notre personnage : davantage de sagesse, davantage de conscience, davantage d’élévation.
Porete propose le mouvement inverse.
Non pas ajouter.
Retirer.
Jusqu’à ne plus avoir besoin de devenir quelqu’un.
L’âme cesse alors d’être un récipient cherchant continuellement à se remplir.
Elle devient ouverture.
Chez Porete, le chemin ne conduit donc pas vers une conquête ultime.
Il conduit vers un étrange dépouillement :
ne plus vouloir saisir l’Amour, mais devenir suffisamment vide pour le laisser passer.