Franchir le seuil

Une méthode initiatique

Toutes les traditions initiatiques sérieuses commencent par une même intuition :

on ne franchit pas un seuil intérieur en restant exactement celui que l’on était auparavant.

Il faut préparer le terrain.

Se dépouiller.

Se rendre disponible.

Puis accepter de perdre momentanément ses repères.

L’Orient comme l’Occident ont développé des voies différentes, mais beaucoup convergent vers une même discipline du passage.

Se préparer

Avant toute expérience intérieure, il faut commencer par mettre un peu d’ordre.

Dans sa vie.

Dans ses habitudes.

Dans ses réactions.

Dans son rapport aux autres.

Les traditions orientales parlent de discipline.

Les mystiques occidentaux de purification, de détachement ou de rectitude.

Le vocabulaire change.

Le principe reste simple :

on ne construit rien de profond sur une agitation permanente.

La première étape n’est donc pas extraordinaire.

Elle est presque humble.

Dormir suffisamment.

Respirer.

Simplifier.

Réduire le bruit.

Renoncer à certaines dispersions.

Tenir une parole.

Accomplir ce qui doit l’être.

L’initiation commence souvent beaucoup plus bas qu’on ne l’imagine.

Passer par le corps

Le corps est le premier temple.

L’Orient l’a compris depuis longtemps.

Posture.

Respiration.

Immobilité.

Rythme.

Avant de chercher une transformation intérieure, il faut souvent apprendre à habiter réellement son propre corps.

S’asseoir.

Respirer.

Ne pas bouger immédiatement lorsqu’une tension apparaît.

Sentir.

Laisser passer.

Le corps devient ainsi le premier lieu du travail.

Lorsque le corps se stabilise, quelque chose en nous commence aussi à ralentir.

Rassembler l’attention

Nous vivons dispersés.

Une pensée.

Puis une autre.

Une inquiétude.

Un souvenir.

Un désir.

Un bruit.

Une notification.

Le travail initiatique commence lorsque cette dispersion diminue.

Tauler parlait de rassemblement intérieur.

Le yoga développe la concentration.

Le zen revient à la posture et au souffle.

Le bouddhisme cultive la présence attentive.

Dans tous les cas, l’exercice est simple à énoncer et difficile à accomplir :

rester là.

Ne pas partir avec chaque pensée.

Ne pas suivre chaque impulsion.

Revenir.

Encore.

Puis encore.

Peu à peu, l’attention cesse d’être emportée.

Elle devient stable.

Faire silence

Le silence extérieur est utile.

Le silence intérieur l’est davantage.

Mais il ne s’agit pas de fabriquer artificiellement un vide mental.

Il s’agit de cesser de commenter continuellement ce qui se passe.

Observer sans immédiatement nommer.

Sentir sans immédiatement interpréter.

Regarder sans vouloir posséder.

Certaines traditions parlent de vide.

D’autres de détachement.

D’autres encore de non-agir.

Le silence ne signifie pas absence.

Il devient espace disponible.

Descendre

À un certain moment, le travail change de nature.

On ne cherche plus à ajouter.

On retire.

Les rôles.

Les certitudes.

Les images que l’on entretient de soi-même.

Les attentes.

Les projections.

Les ambitions spirituelles elles-mêmes.

Cette descente est essentielle.

Car on peut chercher l’éveil, Dieu, la connaissance ou l’initiation avec exactement le même mécanisme que celui avec lequel on cherche le pouvoir ou la reconnaissance.

Le moi peut même devenir mystique.

Il adore ça.

Il suffit alors qu’il se déclare « éveillé ».

La véritable démarche demande davantage.

Elle demande de perdre quelque chose.

Entrer dans le non-savoir

Lorsque les repères habituels commencent à tomber, apparaît une zone plus incertaine.

On ne sait plus très bien.

Et il faut apprendre à ne pas fuir immédiatement cet espace.

La Nuée d’inconnaissance en fait une voie.

Le zen utilise parfois le paradoxe pour épuiser les automatismes de l’esprit.

Le taoïsme invite à ne pas forcer.

Les mystiques occidentaux parlent de nuit, de désert, de dépouillement.

Ce passage peut être inconfortable.

Mais c’est souvent le signe qu’on ne se contente plus de répéter ce que l’on savait déjà.

L’initié ne cherche plus immédiatement à comprendre.

Il accepte d’entrer.

Ne pas provoquer

Vient alors un paradoxe.

Il faut travailler avec discipline.

Mais il faut aussi savoir arrêter de vouloir obtenir.

On prépare.

On répète.

On affine.

Puis, à un moment, il faut cesser de forcer.

Le taoïsme parle de wu wei.

Eckhart de détachement.

Porete de renoncement à la volonté propre.

Le zen se méfie de l’obsession de l’éveil.

Plus on veut forcer l’expérience, plus on entretient celui qui veut l’obtenir.

Il faut donc apprendre un geste très particulier :

faire tout ce qui prépare, puis ne plus réclamer le résultat.

Franchir

Le seuil n’est pas toujours spectaculaire.

Il peut prendre la forme d’un instant de silence total.

D’une sensation de présence inhabituelle.

D’une perception soudain moins séparée.

D’un sentiment d’unité.

D’une évidence sans raisonnement.

Parfois rien d’extraordinaire.

Seulement une manière différente d’être là.

Le danger serait de s’accrocher immédiatement à cette expérience.

De vouloir la reproduire.

La raconter.

La transformer en identité.

Le passage n’est pas fait pour fabriquer un souvenir glorieux.

Il doit transformer la manière de vivre.

Revenir

Ruysbroeck est particulièrement précieux sur ce point.

On ne reste pas au seuil.

On revient.

Vers les autres.

Vers le travail.

Vers les obligations.

Vers la parole.

Vers l’action.

Mais si le passage a été réel, quelque chose a changé.

Moins de réaction automatique.

Moins de besoin de posséder.

Moins de peur peut-être.

Plus de présence.

Plus de disponibilité.

L’expérience initiatique véritable ne retire pas du monde.

Elle change la façon d’y entrer.

Vérifier par les fruits

Une expérience intérieure ne vaut pas parce qu’elle est intense.

Elle vaut par ce qu’elle produit.

Il faut regarder les fruits.

Sommes-nous devenus plus calmes ?

Plus lucides ?

Plus libres ?

Plus capables d’écouter ?

Moins enfermés dans nos certitudes ?

Plus disponibles aux autres ?

Si l’expérience produit surtout de l’orgueil, de l’exaltation ou le sentiment d’être supérieur, il faut probablement recommencer plus bas.

Très bas.

Là où commence tout véritable travail.

Une méthode simple

On pourrait condenser cette démarche en huit mouvements :

Préparer.
Stabiliser.
Rassembler.
Faire silence.
Descendre.
Ne pas savoir.
Accueillir.
Revenir.

Ce n’est pas une recette.

Ce n’est pas une promesse d’illumination.

C’est une discipline du passage.

Elle traverse, sous des formes différentes, de nombreuses traditions.

Elle demande moins d’acquérir que de retirer.

Moins de conquérir que de consentir.

Moins de chercher un ailleurs que de devenir pleinement présent à ce qui est déjà là.

Alors le seuil cesse peut-être d’être un obstacle.

Il devient une porte.

Et la porte ne s’ouvre pas toujours lorsqu’on pousse davantage.

Parfois, elle s’ouvre lorsqu’on cesse enfin de pousser.