Que devient la raison dans l’expérience mystique ?
Entre la fin du XIIIe siècle et le XVe siècle, plusieurs auteurs spirituels et mystiques européens interrogent, chacun à leur manière, les rapports entre connaissance, expérience intérieure, amour, contemplation et raison.
Marguerite Porete, Maître Eckhart, Jean Tauler, Ruysbroeck, l’auteur anonyme de La Nuée d’inconnaissance et Nicolas de Cues ne développent pas une doctrine commune.
Ils ne donnent pas non plus la même place à la raison.
Chez certains, elle apparaît comme une étape à dépasser.
Chez d’autres, elle demeure un instrument essentiel.
Chez d’autres encore, la question devient plus philosophique : non plus seulement comment connaître Dieu, mais jusqu’où l’esprit humain peut-il connaître ?
Le rapprochement entre ces auteurs devient alors intéressant à condition de ne pas les confondre.
Marguerite Porete : Raison face à Amour
Dans Le Miroir des simples âmes, Marguerite Porete fait dialoguer plusieurs figures symboliques, parmi lesquelles l’Âme, Amour et Raison.
Raison cherche à comprendre, à expliquer, à distinguer.
Amour parle un autre langage.
Ce contraste structure une grande partie du texte.
Pour Porete, il existe un état dans lequel l’âme ne se laisse plus conduire uniquement par les catégories ordinaires de la raison morale ou religieuse.
Le point central n’est donc pas simplement de rejeter la raison.
Il est de montrer qu’elle ne suffit pas à rendre compte de l’expérience d’une âme qui ne cherche plus à vouloir quelque chose pour elle-même.
La tension est nette :
Raison demande des repères ; Amour conduit vers un dépouillement où ces repères deviennent insuffisants.
Maître Eckhart : dépasser les images sans abandonner l’intellect
Chez Maître Eckhart, la situation est différente.
Eckhart est théologien, philosophe, universitaire.
Il accorde une place très importante à l’intellect.
Il serait donc trompeur de le présenter comme un adversaire de la raison.
Mais il affirme aussi que les représentations que nous fabriquons de Dieu peuvent devenir des obstacles.
Dieu ne peut être réduit à une image mentale.
Le travail intérieur consiste alors à se détacher de ce que l’esprit croit posséder.
Le problème n’est pas l’intelligence elle-même.
Le problème apparaît lorsque l’intelligence prend ses propres représentations pour la réalité.
Chez Eckhart, la connaissance véritable ne disparaît donc pas.
Elle se transforme.
Elle devient moins possession que disponibilité.
Tauler : revenir au fond de l’âme
Jean Tauler parle moins en philosophe systématique.
Son langage est davantage celui de la prédication et de l’expérience intérieure.
Pour lui, l’homme vit souvent dispersé.
Pensées, désirs, inquiétudes et occupations l’éloignent de son propre fond.
Il faut donc revenir à l’intérieur.
Ce retour ne signifie pas arrêter de penser.
Il signifie cesser d’être constamment emporté par la multiplicité des pensées.
Chez Tauler, la question de la raison devient ainsi secondaire par rapport à celle du rassemblement intérieur.
Il ne s’agit pas tant de dépasser l’intelligence que de retrouver une profondeur où l’être cesse d’être fragmenté.
Le silence intérieur ne remplace pas la pensée.
Il lui donne une autre place.
Ruysbroeck : contemplation et action
Ruysbroeck suit encore un autre chemin.
Il distingue la vie active, la vie intérieure et la vie contemplative.
La raison conserve sa fonction dans la vie morale et dans la compréhension spirituelle.
Mais la contemplation ouvre sur une expérience qui ne se laisse plus entièrement décrire par les catégories ordinaires de l’analyse.
Ruysbroeck insiste cependant sur un point essentiel :
la contemplation ne doit jamais devenir un refuge séparé du monde.
L’homme doit revenir vers l’action.
Recevoir intérieurement et donner extérieurement.
Chez lui, la question n’est donc pas seulement :
jusqu’où la raison peut-elle aller ?
Elle devient :
que produit réellement l’expérience contemplative dans la manière de vivre ?
La valeur de l’intériorité se vérifie dans sa fécondité.
La Nuée d’inconnaissance : consentir au non-savoir
Avec La Nuée d’inconnaissance, la question de la limite de la pensée devient beaucoup plus explicite.
L’auteur anonyme affirme que Dieu ne peut être saisi comme un objet ordinaire de connaissance.
La pensée peut préparer.
Elle peut purifier les représentations.
Mais elle ne peut produire à elle seule l’union contemplative.
L’auteur invite donc à accepter une forme d’« inconnaissance ».
Ce mot ne désigne pas l’ignorance ordinaire.
Il désigne une situation dans laquelle l’homme reconnaît que sa pensée ne peut pas tout transformer en objet.
Le non-savoir devient ici une pratique.
Non pas refuser de comprendre.
Mais reconnaître qu’une certaine expérience ne se laisse pas réduire à l’explication.
Nicolas de Cues : savoir que l’on ne sait pas
Avec Nicolas de Cues, au XVe siècle, le problème change encore de nature.
Il devient explicitement philosophique.
La docte ignorance ne consiste pas à renoncer au savoir.
Elle consiste à comprendre que toute connaissance humaine possède une mesure.
Nous connaissons en comparant, en distinguant, en établissant des proportions.
Mais comment comparer le fini et l’infini ?
Nicolas de Cues utilise les mathématiques pour montrer cette difficulté.
Un polygone peut se rapprocher toujours davantage du cercle à mesure que le nombre de ses côtés augmente.
Mais il ne devient jamais exactement le cercle.
De même, la connaissance peut progresser.
Elle peut devenir plus précise.
Mais elle ne transforme pas pour autant l’infini en objet totalement maîtrisable.
La « docte ignorance » est donc une ignorance consciente de ses propres raisons.
Elle ne dit pas :
je ne sais rien.
Elle dit :
je comprends pourquoi ma connaissance ne peut pas être absolue.
Des réponses différentes
Ces auteurs ne disent donc pas la même chose.
Porete confronte Raison à Amour.
Eckhart interroge les limites des représentations.
Tauler insiste sur le rassemblement intérieur.
Ruysbroeck articule contemplation et action.
La Nuée d’inconnaissance fait du non-savoir une méthode contemplative.
Nicolas de Cues transforme la question en réflexion sur la structure même de la connaissance.
Il existe néanmoins entre eux une proximité.
Aucun ne semble considérer que la vérité spirituelle puisse être réduite à une simple accumulation de concepts.
Mais la manière dont chacun comprend ce dépassement varie profondément.
Chez l’un, il s’agit d’amour.
Chez l’autre, de détachement.
Chez un autre encore, de silence, de contemplation, de retour intérieur ou de reconnaissance des limites du savoir.
La raison n’est pas toujours rejetée
Il faut donc éviter une lecture trop simple.
Ces mystiques ne sont pas nécessairement des adversaires de la raison.
Plusieurs d’entre eux sont au contraire des penseurs extrêmement subtils.
La question n’est pas toujours :
faut-il abandonner la raison ?
Elle pourrait être formulée autrement :
dans quel domaine la raison est-elle légitime, et où cesse-t-elle d’être suffisante ?
Cette question traverse une grande partie de la pensée médiévale.
Elle demeure étonnamment actuelle.
Nous savons expliquer de plus en plus de choses.
Mais expliquer signifie-t-il épuiser entièrement ce que nous expliquons ?
Comprendre un phénomène signifie-t-il posséder la totalité de son sens ?
Ces auteurs répondraient différemment.
Et c’est précisément ce qui les rend intéressants.
Une frontière qui change de forme
Chez Porete, la frontière apparaît entre Raison et Amour.
Chez Eckhart, entre la représentation et ce qui échappe à toute représentation.
Chez Tauler, entre dispersion et profondeur.
Chez Ruysbroeck, entre compréhension et contemplation.
Dans La Nuée, entre savoir et inconnaissance.
Chez Nicolas de Cues, entre le fini et l’infini.
Il ne s’agit donc pas d’une seule frontière.
Il s’agit de plusieurs manières d’interroger les capacités de l’esprit humain.
Et peut-être est-ce là le véritable point commun entre ces auteurs :
non pas affirmer tous la même chose,
mais refuser que notre manière habituelle de connaître soit considérée comme la seule possible.
Ils ne nous invitent pas tous à quitter la raison.
Ils nous invitent plutôt à examiner ce qu’elle peut faire, ce qu’elle ne peut pas faire, et ce qui commence éventuellement lorsqu’elle atteint sa propre limite.