Chez René Guénon, le Centre est l’un des symboles fondamentaux de la métaphysique traditionnelle.
Il ne désigne pas d’abord un point géographique ni un lieu situé dans l’espace. Il représente le Principe immuable autour duquel s’ordonne toute manifestation. Tout procède de lui, tout dépend de lui, mais lui-même demeure soustrait au mouvement et au devenir.
Selon le niveau auquel on considère le symbole, le Centre peut représenter le principe d’un monde, le centre d’un état d’existence, le « Centre du Monde » ou, dans son sens le plus élevé, le Principe suprême. Le symbole possède donc plusieurs degrés de lecture, sans que ceux-ci se contredisent.
Cette doctrine est développée principalement dans Le Symbolisme de la Croix, notamment au chapitre XXIX, « Le centre et la circonférence », ainsi que dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Le Roi du Monde et Les États multiples de l’être.
Le point au centre du cercle
Le symbole le plus simple est celui du point placé au centre du cercle.
Le cercle représente un domaine de manifestation : la multiplicité des êtres, des formes, des mouvements et des déterminations. Sa circonférence se déploie autour d’un point qui, lui, demeure immobile.
Le point central ne se déplace pas. Il est l’origine de tous les rayons, mais n’appartient à aucun d’eux. Toutes les directions procèdent de lui et toutes y trouvent leur unité.
Guénon écrit ainsi que le centre est « le point de départ de toutes choses » et le « point principiel » sans lequel aucune extension ne pourrait être conçue. Le point n’occupe pas véritablement une portion de l’espace : sans dimension, il est ce à partir de quoi l’espace peut symboliquement se déployer.
Le Centre n’est donc pas une partie privilégiée du cercle. Il appartient à un autre ordre.
La circonférence représente le mouvement indéfini de la manifestation.
Le Centre demeure.
Cette relation est exposée dans Le Symbolisme de la Croix, chapitre XXIX, « Le centre et la circonférence ».
De l’Unité à la multiplicité
Le rapport du Centre à la circonférence permet de comprendre celui de l’Unité à la multiplicité.
Le monde manifesté se développe à travers des différenciations et des polarités :
- lumière et obscurité ;
- actif et passif ;
- expansion et contraction ;
- essence et substance ;
- ciel et terre ;
- masculin et féminin.
Ces couples ne constituent pas des accidents survenus dans un monde qui aurait pu demeurer parfaitement homogène. La manifestation implique nécessairement la distinction : toute forme existe parce qu’elle est déterminée, et toute détermination suppose une limite.
Le binaire appartient donc à la structure même du manifesté.
Guénon insiste toutefois sur la nécessité de distinguer les contraires des complémentaires. Le ciel et la terre, le yin et le yang, l’essence et la substance ne sont pas seulement des forces ennemies : ils sont les deux pôles corrélatifs entre lesquels se déploie un monde.
Dans La Grande Triade, il rappelle que les êtres procèdent de l’Unité principielle, tandis que leurs modifications s’accomplissent selon le jeu du yin et du yang. Ceux-ci sont opposés sous un certain rapport, mais complémentaires dans l’ordre total de la manifestation. La Grande Triade, chapitres IV, « Yin et Yang », et V, « La double spirale ».
Le Centre n’est pas un troisième terme
Le Centre ne doit pas être compris comme un troisième élément venant s’ajouter aux deux pôles.
Il ne se place pas entre le blanc et le noir comme une nuance intermédiaire. Il est ce dont procèdent le blanc et le noir, et ce en quoi leur opposition peut être ramenée à l’unité.
Guénon distingue ainsi le ternaire véritable d’une simple addition numérique. Lorsque deux termes complémentaires dérivent d’un principe commun, leur unité n’est pas produite après eux : elle leur est logiquement et métaphysiquement antérieure.
Le Centre n’est donc pas le résultat d’un compromis entre les opposés.
Il est leur principe.
Il ne supprime pas la dualité sur le plan où celle-ci possède sa raison d’être. Il la dépasse en la rapportant à une unité d’ordre supérieur. Ce qui apparaît contradictoire depuis la périphérie devient complémentaire dès lors qu’on en retrouve le principe commun.
Dans Le Symbolisme de la Croix, Guénon consacre précisément un chapitre à cette « résolution des oppositions ». Il y montre que les oppositions relatives à un certain niveau trouvent leur conciliation dans un principe situé au-delà de ce niveau. Le Symbolisme de la Croix, chapitre VII, « La résolution des oppositions ».
Du Centre à l’Axe du Monde
Le point central devient l’axe lorsqu’on passe du plan à une représentation comportant plusieurs niveaux.
Chaque plan horizontal peut symboliser un état d’existence. Le centre de ce plan est alors le point par lequel passe l’axe vertical. Celui-ci relie entre eux les différents états de l’être.
Le Centre et l’Axe du Monde expriment ainsi deux aspects d’une même réalité :
- le Centre unifie toutes les possibilités d’un état ;
- l’Axe relie la multiplicité des états entre eux ;
- le point où l’axe rencontre chaque plan représente l’équilibre de cet état ;
- l’axe tout entier symbolise la continuité principielle traversant les différents degrés de la manifestation.
La croix devient alors un symbole de l’être total : son expansion horizontale représente le déploiement d’un état, tandis que son axe vertical figure la hiérarchie des états d’existence.
Guénon développe longuement ce symbolisme dans Le Symbolisme de la Croix. Il précise que l’axe vertical traverse chaque plan en son centre, au point où s’accomplit l’harmonisation de tous les éléments constitutifs de l’état considéré. Le Symbolisme de la Croix, chapitre XXIII, « Signification de l’axe vertical ».
Le manifesté et le Non-manifesté
Le Centre permet également d’approcher le rapport entre la manifestation et le Non-manifesté.
Le Non-manifesté ne doit pas être imaginé comme un monde invisible placé derrière le monde visible. Une telle représentation en ferait encore un domaine particulier, situé quelque part et composé de réalités déterminées.
Or, pour Guénon, le Non-manifesté est au-delà de toute forme, de toute limitation et de toute condition d’existence. Il comprend les possibilités qui ne sont susceptibles d’aucune manifestation aussi bien que celles qui ne sont pas actuellement manifestées.
La manifestation, parce qu’elle est conditionnée et transitoire, ne possède pas sa raison suffisante en elle-même. Elle tire toute sa réalité de son principe non manifesté.
Dans Les États multiples de l’être, Guénon affirme que la non-manifestation possède seule le caractère de permanence absolue et que la manifestation tire d’elle toute sa réalité. Le Non-Être ne signifie donc nullement le néant : il désigne, dans le langage guénonien, ce qui est au-delà de l’Être déterminé et contient principiellement toutes les possibilités. Les États multiples de l’être, chapitres III à V.
Le Centre symbolise cette présence principielle qui ne se trouve pas ailleurs que dans la manifestation, mais qui ne peut être enfermée en aucun de ses éléments.
Il est partout par ses effets et nulle part comme objet limité.
L’Absolu et le relatif
L’Absolu n’est pas la partie la plus élevée du relatif.
Il n’est pas un objet supérieur placé au sommet d’une série d’objets inférieurs. Il ne peut être contenu dans aucune hiérarchie, puisque toute hiérarchie appartient encore à l’ordre des déterminations.
Le relatif ne saurait donc contenir l’Absolu. Il peut seulement le manifester selon un certain rapport et sous une forme nécessairement limitée.
Il faut ici éviter de concevoir le Principe et le monde comme deux réalités placées face à face. Une telle représentation ferait du Principe un être parmi les êtres, fût-il infiniment supérieur aux autres.
Pour Guénon, le manifesté n’est pas séparé de son principe comme une chose serait séparée d’une autre chose. Il en dépend intégralement et à chaque instant. Pourtant, le Principe n’est aucunement affecté par la manifestation.
La multiplicité procède de l’Unité sans la diviser.
Le mouvement procède de l’Immobile sans l’entraîner.
La circonférence procède du Centre sans que celui-ci quitte son immobilité.
Une doctrine présente dans plusieurs traditions
Guénon reconnaît cette structure métaphysique sous des formes différentes dans les grandes traditions.
Dans le taoïsme, le Tao donne naissance à l’Un, l’Un au Deux, le Deux au Trois, et le Trois aux « dix mille êtres ». L’Unité principielle précède ainsi la polarisation du yin et du yang et tout le développement de la manifestation. Guénon étudie cette procession dans La Grande Triade et dans son article « Le Centre du Monde dans les doctrines extrême-orientales ».
Dans l’hindouisme, l’Âtmâ est le principe transcendant de l’être, tandis que Brahma, envisagé dans son sens suprême, est au-delà de toute détermination. Cette doctrine est présentée dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta.
Dans le symbolisme de la Kabbale, le Centre peut être rapproché de la présence divine au cœur du monde et de l’axe reliant les différents degrés de l’existence. Guénon en aborde certains aspects dans Le Roi du Monde, notamment au chapitre III, « La Shekinah et Metatron ».
Dans le christianisme, le cœur, la croix, le Paradis terrestre, la montagne sacrée et la Jérusalem céleste peuvent devenir autant de représentations du Centre primordial ou du Centre suprême. Ces correspondances sont étudiées dans Le Roi du Monde et dans plusieurs articles réunis dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée.
Les formes diffèrent, mais elles expriment une même idée : la multiplicité ne porte pas en elle-même sa propre origine. Elle procède d’un Principe qui la dépasse tout en lui étant plus intérieur qu’elle ne l’est à elle-même.
L’Omphalos, symbole du Centre
Guénon accorde une importance particulière à l’Omphalos, le « nombril du monde ».
Dans de nombreuses traditions, une pierre, une montagne, un temple, une cité sainte ou un sanctuaire est présenté comme le Centre du Monde. Delphes, le mont Meru, la Kaaba, Jérusalem, le Paradis terrestre ou l’Agarttha peuvent remplir cette fonction selon des contextes traditionnels différents.
Il ne faut pas nécessairement y voir une prétention géographique.
Un lieu sacré devient le support visible d’un centre spirituel. Il manifeste, dans un espace déterminé, la présence d’un principe qui dépasse l’espace. Plusieurs centres secondaires peuvent ainsi représenter, pour une tradition ou un monde particulier, l’unique Centre primordial.
L’Omphalos indique le point à partir duquel le monde est symboliquement ordonné. Il est à la fois origine, pôle d’orientation et lieu de communication entre différents niveaux de réalité.
Guénon traite directement de ce symbole dans l’article « L’Omphalos, symbole du Centre », publié en 1926 dans la revue Regnabit, puis repris dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée. Il revient également sur cette question dans Le Roi du Monde, chapitre IX, « L’Omphalos et les Bétyles ».
Les centres spirituels
Le Centre métaphysique doit être distingué des centres spirituels établis dans le monde manifesté.
Un centre spirituel est une expression ou un reflet du Centre suprême dans un contexte traditionnel déterminé. Il possède une fonction de conservation, d’orientation et de transmission. Il maintient le lien entre l’ordre humain et les principes dont cet ordre procède.
C’est dans cette perspective que Guénon parle du Centre suprême, de l’Agarttha, du Paradis primordial, de la Terre sainte ou du « Cœur du Monde ».
Ces représentations ne désignent pas simplement un territoire secret qu’une expédition pourrait découvrir. Leur localisation possède d’abord une valeur symbolique. Guénon admet cependant que le symbolisme puisse recevoir des supports géographiques et historiques réels : le lieu matériel n’est pas le Centre métaphysique lui-même, mais il peut en devenir le support traditionnel.
Cette distinction est développée dans Le Roi du Monde, notamment aux chapitres VIII, « Le Centre suprême caché pendant le Kali-Yuga », X, « Noms et représentations symboliques des centres spirituels », et XI, « Localisation des centres spirituels ».
De la périphérie vers le Centre
L’itinéraire initiatique peut être représenté comme un passage de la périphérie vers le Centre.
À la périphérie, l’être est soumis à la multiplicité, au changement et aux oppositions. Son existence se disperse entre les formes, les circonstances et les déterminations particulières.
Se rapprocher du Centre signifie rétablir une hiérarchie intérieure : rapporter le multiple à l’unité, le changement à l’immuable et l’individuel à ce qui le dépasse.
Cependant, chez Guénon, ce retour ne doit pas être réduit à une recherche d’équilibre psychologique. Il ne s’agit pas seulement de trouver en soi un espace de calme ou une conscience plus harmonieuse. Une telle expérience peut constituer une préparation, mais elle demeure encore dans les limites de l’individualité.
Le retour véritable au Centre relève de la réalisation métaphysique. Il implique le dépassement effectif du point de vue individuel et l’identification, par la connaissance, avec le principe même de l’être.
Guénon l’exprime clairement dans Les États multiples de l’être, notamment dans les chapitres « La réalisation de l’être par la connaissance » et « Connaissance et conscience ». Il rappelle que la conscience individuelle ne représente qu’un mode particulier de connaissance et ne saurait contenir la totalité de l’être. Les États multiples de l’être.
Connaître le Centre
La connaissance du Centre n’est pas une connaissance extérieure.
On ne connaît pas métaphysiquement le Principe comme on connaît un objet placé devant soi. Tant qu’il demeure une idée que l’intelligence examine, le Centre n’est encore connu que théoriquement et symboliquement.
Pour Guénon, la connaissance véritable implique une identification du connaissant et du connu. La théorie prépare cette réalisation, les symboles l’orientent et les rites peuvent lui servir de supports, mais aucun discours ne peut se substituer à son accomplissement effectif.
Dans Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, Guénon présente la réalisation métaphysique comme la transformation d’une connaissance encore virtuelle en connaissance effective. Dans « La Métaphysique orientale », il insiste également sur le caractère inexprimable de la connaissance totale : celle-ci dépasse nécessairement les limites du langage et de la pensée discursive. Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, « La réalisation métaphysique ».
Le symbole du Centre conduit donc la pensée jusqu’à sa propre limite.
La pensée peut tourner autour du Centre.
Elle peut en reconnaître la nécessité.
Elle peut en contempler les figures.
Mais le Centre lui-même échappe à toute définition, car toute définition trace encore une limite, et toute limite appartient à la circonférence.
Le point immobile au cœur du devenir
Le Centre est le point où la multiplicité retrouve son principe sans être détruite.
Il est ce par quoi les oppositions cessent d’être absolues.
Ce par quoi le relatif demeure relié à l’Absolu.
Ce par quoi le manifesté reçoit sa réalité du Non-manifesté.
Il n’est ni un ailleurs inaccessible ni une région cachée de la conscience individuelle. Il est le Principe présent à toute chose sans être contenu dans aucune.
Revenir au Centre ne signifie donc pas déplacer le moi vers une position plus avantageuse. Cela signifie dépasser le point de vue même du moi et reconnaître que le véritable Centre de l’être n’appartient pas à l’individualité.
Le Centre est le point sans dimension dont procède toute extension.
L’immobilité dont procède tout mouvement.
L’Unité dont procède toute multiplicité.
L’origine silencieuse que rien ne peut situer, parce que toute situation procède déjà d’elle.