Le tantrisme bouddhique

Transformer les passions en voie d’éveil

Le tantrisme demeure l’un des aspects les plus fascinants, mais aussi les plus déformés, des spiritualités orientales. En Occident, il est souvent réduit à une sexualité sacrée, à des pratiques magiques ou à un ensemble de cérémonies mystérieuses.

Ces éléments existent dans certaines traditions, mais ils ne constituent pas l’essence du tantrisme.

Le principe fondamental de la voie tantrique est plus profond : les forces qui nous enchaînent peuvent devenir les instruments mêmes de notre libération. Le désir, la colère, l’imagination, le corps et les sensations ne sont pas nécessairement rejetés. Ils sont transformés par la connaissance de leur nature.

Le tantrisme ne cherche donc pas seulement à nous délivrer du monde des apparences. Il tente de retourner la puissance des apparences contre l’ignorance qui les rend trompeuses.

Plusieurs traditions tantriques

Le mot tantrisme ne désigne pas une religion unique. Il recouvre un vaste ensemble de textes, de rites et de méthodes apparus dans différentes traditions de l’Inde, aussi bien hindoues que bouddhiques.

Le tantrisme hindou s’est notamment développé dans les courants shivaïtes et shaktistes. Le tantrisme bouddhique appartient au Mahāyāna et prend le nom de Mantrayāna, de Vajrayāna — le Véhicule de Diamant — ou de bouddhisme ésotérique.

Introduits au Tibet à partir du VIIIe siècle, les tantras bouddhiques indiens y ont été traduits, commentés et organisés en systèmes complexes. Ils sont devenus l’une des composantes essentielles du bouddhisme tibétain. Le terme vajra, traduit par « diamant » ou « foudre », évoque l’indestructibilité et la puissance de l’esprit éveillé. Les principaux textes du Vajrayāna furent composés en Inde entre le VIIIe et le XIIe siècle avant d’être transmis dans le monde himalayen. (Metropolitan Museum of Art)

Il faut donc distinguer le tantrisme bouddhique du tantrisme hindou, même si les deux traditions ont partagé des symboles, des techniques yogiques et certains modèles rituels.

Une voie fondée sur la vacuité

Le tantrisme bouddhique ne remplace pas les enseignements fondamentaux du Bouddha. Il prétend les mettre en œuvre par des méthodes particulièrement intensives.

Sa pratique repose sur plusieurs fondements :

  • une discipline éthique ;
  • le détachement à l’égard du samsāra ;
  • la compassion ;
  • la volonté d’atteindre l’éveil pour le bien de tous les êtres, appelée bodhicitta ;
  • la compréhension de la vacuité.

Sans cette dernière, les pratiques tantriques perdent leur sens. Les divinités, les mandalas et les mondes visualisés ne sont pas considérés comme des réalités permanentes. Ils apparaissent, agissent et disparaissent, mais demeurent vides d’existence propre.

Le tantrisme ne consiste donc pas à remplacer notre monde par un monde divin supposé plus réel. Il enseigne à produire consciemment des formes, à les contempler comme des manifestations de l’esprit, puis à les dissoudre.

La forme est créée à partir de la vacuité et reconduite à la vacuité.

Prendre le résultat comme chemin

Dans les voies ordinaires, le pratiquant progresse vers l’état de Bouddha. Dans le tantrisme, il s’exerce à contempler dès maintenant son corps, sa parole, son esprit et son environnement sous leur forme éveillée.

C’est pourquoi le Vajrayāna est parfois appelé le « véhicule du fruit » ou du résultat.

Le pratiquant ne se représente pas seulement une divinité devant lui. Dans les pratiques les plus avancées, il se visualise lui-même sous la forme d’une divinité de méditation, appelée yidam. Son environnement devient le mandala de cette divinité, sa parole devient mantra et ses activités sont orientées vers la libération des êtres.

Il ne s’agit pas pour le Moi de se proclamer divin. Ce serait simplement lui offrir un costume plus somptueux.

L’identité ordinaire doit d’abord être dissoute dans la vacuité. La forme divine apparaît ensuite comme une construction consciente, lumineuse et vide. Elle représente les qualités de l’éveil : compassion, sagesse, courage, discernement ou puissance libératrice.

Le pratiquant ne cherche pas à devenir un dieu. Il apprend à ne plus considérer son identité habituelle comme sa seule possibilité.

La divinité comme miroir

Les divinités tantriques ne sont pas nécessairement des êtres extérieurs auxquels le pratiquant devrait se soumettre. Elles donnent une forme visible aux puissances de la conscience éveillée.

Avalokiteśvara manifeste la compassion. Mañjuśrī représente la sagesse. Tārā exprime l’activité libératrice. Les divinités courroucées manifestent l’énergie capable de trancher l’ignorance.

Le pratiquant construit mentalement la forme du yidam avec une extrême précision : visage, couleurs, gestes, ornements, objets symboliques, syllabes et environnement. Il s’identifie à cette forme, récite son mantra et contemple le monde depuis son mandala.

Mais cette identification doit rester inséparable de la vacuité. À la fin de la méditation, la divinité et son univers sont dissous dans la lumière, puis dans l’espace sans forme.

Cette dissolution est essentielle. Elle empêche la figure produite de devenir une nouvelle idole.

Le tantrisme crée une apparence afin de montrer que toute apparence est créée.

Le mandala : un monde réordonné autour du Centre

Le mandala n’est pas seulement un dessin sacré. Il représente simultanément un palais divin, une organisation du cosmos et une cartographie de l’esprit.

À sa périphérie se trouvent les cercles protecteurs et les portes. Au centre siège la divinité principale. Autour d’elle, chaque figure, chaque direction et chaque couleur exprime une qualité particulière de la conscience.

Entrer dans le mandala signifie réordonner le monde intérieur autour de son Centre.

Notre existence habituelle s’organise autour du Moi, de ses désirs, de ses peurs et de ses souvenirs. Dans le mandala, ce centre illusoire est remplacé par la présence éveillée symbolisée par la divinité.

Le mandala représente ainsi le passage d’un monde dispersé à un monde unifié. Dans le rituel d’initiation, le pratiquant s’approche symboliquement du centre et transforme son corps et son esprit en ceux de la divinité. (Rubin Museum)

Mais le Centre lui-même ne devient jamais une substance fixe. Le palais tout entier doit finalement se dissoudre.

Mantra, geste et visualisation

La pratique tantrique engage simultanément le corps, la parole et l’esprit.

Le corps participe par les postures, les gestes symboliques — les mudrās — et parfois par des exercices portant sur le souffle et les énergies subtiles.

La parole est transformée par le mantra. Celui-ci n’est pas seulement une phrase possédant une signification intellectuelle. Sa sonorité, son rythme et sa répétition participent à la concentration et à la modification de l’expérience intérieure.

L’esprit construit et contemple la divinité ainsi que son mandala.

Alexandra David-Néel décrit certaines méditations au cours desquelles une lettre est visualisée dans le cœur, tandis qu’un courant de lettres paraît circuler à travers le corps. Elle présente également le Mantrayāna comme une branche du Mahāyāna faisant usage des mantras.

Le rituel tantrique ne s’adresse donc pas uniquement à l’intelligence. Il mobilise l’être tout entier et tente d’unifier ce que la vie ordinaire disperse.

Transformer plutôt que réprimer

Le tantrisme considère que les passions ne possèdent pas davantage de nature propre que les autres phénomènes. Elles sont conditionnées, changeantes et vides.

Il n’est donc pas nécessaire de les regarder comme des substances mauvaises qu’il faudrait arracher de l’être. Il faut reconnaître l’énergie emprisonnée dans leur forme confuse.

La colère peut contenir une puissance de lucidité. Le désir peut devenir discernement. L’orgueil peut être transformé en perception de l’égale dignité des êtres. La jalousie peut libérer une énergie d’accomplissement.

Cela ne signifie nullement qu’il faudrait s’abandonner aux passions. Une colère vécue inconsciemment demeure une colère et produit de la souffrance. Le mot « transformation » ne doit jamais servir d’alibi à l’indulgence envers soi-même.

La voie tantrique exige au contraire une lucidité plus grande. Le pratiquant doit entrer dans l’énergie sans se laisser posséder par elle.

Le poison ne devient remède que si sa nature est reconnue.

Les divinités courroucées

Les figures terrifiantes du tantrisme tibétain portent des crânes, brandissent des armes, piétinent des corps et se tiennent au milieu des flammes. Elles pourraient sembler appartenir à un univers démoniaque.

Pourtant, leur fureur n’est pas celle d’un ego blessé. Elle représente l’énergie de l’éveil lorsqu’elle détruit les obstacles qui maintiennent les êtres dans l’ignorance.

Le glaive tranche les illusions. Le feu consume les attachements. Les têtes coupées représentent les formes de l’ego vaincues. Les corps piétinés figurent les passions dominées.

Une divinité courroucée n’est pas l’opposé d’une divinité paisible. Elle manifeste la même sagesse sous une forme que l’ignorance perçoit comme menaçante.

C’est pourquoi les divinités du Bardo Thödol peuvent apparaître d’abord paisibles, puis courroucées. La lumière qui n’est pas reconnue comme notre propre nature devient progressivement une présence étrangère et terrifiante.

La sagesse devient effrayante lorsque le Moi croit qu’elle vient le détruire. Et, sur ce point précis, il ne se trompe pas entièrement.

Le sens des figures enlacées

Les représentations dites yab-yum, « père-mère », montrent une divinité masculine enlacée avec une figure féminine.

Elles ne doivent pas être réduites à une célébration de la sexualité. Dans le bouddhisme tantrique, elles représentent principalement l’union de la méthode ou de la compassion, symbolisée par le principe masculin, et de la sagesse connaissant la vacuité, symbolisée par le principe féminin.

La compassion sans sagesse risque de demeurer prisonnière de l’attachement. La sagesse sans compassion risque de devenir stérile. Leur union exprime l’éveil complet.

Des pratiques sexuelles ont effectivement existé dans certains milieux tantriques avancés, mais elles sont beaucoup plus rares que leur imagerie ne le laisse croire. Elles ne constituent ni la définition ni la pratique ordinaire du tantrisme. (Project Himalayan Art)

La véritable union se réalise lorsque vacuité et manifestation, sagesse et action, connaissance et compassion ne sont plus vécues comme deux réalités séparées.

Pourquoi une initiation ?

La pratique tantrique commence traditionnellement par une initiation ou transmission conférée par un maître qualifié.

Celui-ci introduit le disciple dans le mandala, lui transmet la pratique d’une divinité et lui explique les symboles, les visualisations et les engagements qui lui sont associés.

Le secret tantrique ne consiste pas seulement à cacher une doctrine aux profanes. Il protège une méthode dont les images pourraient être mal comprises ou utilisées pour fortifier l’ego.

Se visualiser sous la forme d’une divinité sans compréhension de la vacuité pourrait conduire à la fascination, à l’inflation spirituelle ou à la confusion. Manipuler les représentations de puissance sans discipline morale reviendrait à donner une couronne au Moi alors qu’il fallait précisément lui retirer son royaume.

C’est pourquoi la tradition insiste sur la préparation, la compassion, les vœux et l’accompagnement d’un maître. La pratique tantrique est présentée comme un prolongement avancé du Mahāyāna, non comme un raccourci permettant d’éviter ses exigences. (Study Buddhism)

Le tantrisme et le tulpa

Le rapprochement avec le tulpa est particulièrement éclairant.

Dans les deux cas, l’imagination concentrée donne naissance à une forme intérieure possédant une grande puissance de présence. Mais la finalité est différente.

Le tulpa décrit par Alexandra David-Néel peut paraître acquérir une existence autonome et échapper à son créateur. La divinité tantrique, au contraire, est produite selon une forme traditionnelle, maintenue dans la conscience de sa vacuité, puis volontairement dissoute.

Le danger commence lorsque la forme n’est plus reconnue comme forme.

Le tantrisme ne cherche donc pas à fabriquer une entité indépendante. Il utilise une construction parfaitement maîtrisée afin de révéler le caractère construit de notre identité ordinaire.

Le tulpa devient dangereux lorsqu’il se sépare symboliquement de celui qui l’a créé. La pratique tantrique accomplit le mouvement inverse : elle révèle que le créateur, la créature et l’acte de création sont inséparables et également vides d’existence propre.

Le tantrisme et le Bardo Thödol

Le Bardo Thödol appartient à l’univers tantrique de l’école Nyingma. Ses divinités paisibles et courroucées ne surgissent pas au hasard : le pratiquant s’est exercé durant sa vie à les visualiser et à reconnaître leur nature.

Lorsqu’elles apparaissent dans le bardo, elles devraient donc lui être familières.

La méditation tantrique prépare à la mort en apprenant à reconnaître les formes comme des manifestations lumineuses et vides de la conscience. La dissolution finale de la divinité préfigure la dissolution du monde ordinaire au moment de mourir.

Pendant la méditation, le pratiquant construit un monde puis le résorbe. Dans le bardo, le monde familier se résorbe et les puissances de l’esprit produisent de nouvelles apparences.

Dans les deux cas, la libération dépend de la même reconnaissance : ce qui apparaît ne possède pas d’existence séparée de l’esprit qui l’éprouve.

La réserve d’Alexandra David-Néel

Alexandra David-Néel adopte une attitude très critique envers le tantrisme ritualiste.

À la fin des Enseignements secrets, elle oppose ce tantrisme aux enseignements philosophiques fondés sur Nāgārjuna, la vacuité et la vue pénétrante. Elle résume leur orientation par cette injonction :

« Ne vous abandonnez pas à votre imagination. »

Cette opposition reflète sa préférence pour un bouddhisme rationnel, philosophique et dégagé des croyances populaires. Elle permet de comprendre pourquoi le tantrisme occupe une place relativement secondaire dans les deux ouvrages étudiés.

Mais cette séparation ne doit pas être rendue absolue.

Dans le bouddhisme tibétain, philosophie et tantra sont souvent étroitement associés. La pratique de la divinité ne prend son sens qu’à partir de la vacuité enseignée par Nāgārjuna. Inversement, la vacuité n’est pas seulement étudiée intellectuellement : elle est mise en œuvre dans la création et la dissolution du mandala.

Alexandra David-Néel a raison de dénoncer le danger de l’imagination devenue incontrôlée. Le tantrisme répondrait cependant que l’imagination n’est pas uniquement une puissance d’illusion : lucidement employée, elle peut devenir l’instrument qui démasque l’illusion.

Créer la forme et la laisser disparaître

Le tantrisme bouddhique suit un mouvement paradoxal.

Il construit des mondes d’une extraordinaire richesse pour conduire à la vacuité. Il multiplie les formes divines afin de dépasser l’identité personnelle. Il utilise le désir, l’imagination et les énergies du corps pour délivrer l’être de l’attachement.

Mais aucune forme ne doit être conservée.

Le mandala retourne à l’espace. Le mantra s’achève dans le silence. La divinité se dissout dans la lumière. Celui qui méditait ne trouve finalement plus personne à transformer.

La grandeur du tantrisme ne réside donc pas dans son pouvoir de créer des visions, mais dans sa capacité à ne pas devenir prisonnier de ce qu’il crée.

Il ne demande pas de fuir la puissance des apparences. Il enseigne à les traverser jusqu’au point où, devenues transparentes, elles laissent paraître le Vide dont elles n’ont jamais été séparées.