Vivekananda à Chicago : plusieurs chemins vers une même Réalité

En 1893, un jeune moine hindou prend la parole devant le Parlement mondial des religions. Il ne vient pas proposer une religion nouvelle ni convertir l’Occident à l’hindouisme. Il apporte le témoignage reçu de son maître Ramakrishna : les traditions diffèrent par leurs formes, leurs symboles et leurs langages, mais chacune peut devenir un chemin vers l’unique Réalité.

Une voix venue d’Orient

Le 11 septembre 1893, à Chicago, s’ouvre le Parlement mondial des religions, organisé dans le cadre de l’Exposition universelle. Pour la première fois, des représentants de nombreuses traditions se trouvent réunis sur une même tribune. Parmi eux se tient un jeune moine hindou de trente ans, encore presque inconnu en Occident : Swami Vivekananda.

Ses premiers mots — « Sœurs et frères d’Amérique » — abolissent d’emblée la distance entre l’orateur et l’auditoire. Ils ne relèvent pas seulement de l’éloquence. Vivekananda ne s’adresse pas à des étrangers qu’il faudrait convaincre, mais à des êtres unis par une origine plus profonde que leurs appartenances religieuses.

Il ne vient pourtant pas annoncer que toutes les religions seraient identiques. Il affirme quelque chose de plus subtil et de plus exigeant : leurs différences sont réelles, mais elles ne condamnent pas nécessairement les hommes à la séparation. Les rivières ne suivent pas le même cours ; elles peuvent néanmoins rejoindre la même mer.

Cette parole n’est pas née d’une construction intellectuelle. Elle procède de l’expérience spirituelle de son maître, Ramakrishna.

Ramakrishna : éprouver les voies plutôt que les comparer

Ramakrishna, né en 1836 au Bengale, fut prêtre au temple de Dakshineswar, près de Calcutta. Sa vie entière fut tendue vers la connaissance directe du Divin. Il ne se contenta pas d’étudier les religions ni d’en rapprocher les doctrines. Il suivit successivement plusieurs disciplines spirituelles de l’hindouisme, puis s’engagea dans une pratique musulmane et dans une contemplation chrétienne.

Sa conclusion ne fut donc pas celle d’un théoricien observant les traditions depuis l’extérieur. Elle naquit de l’intérieur même de la quête : chacune de ces voies pouvait conduire à une expérience authentique de la Réalité divine.

Il résuma cette intuition par une formule devenue célèbre : « Autant de croyances, autant de chemins. »

Il faut entendre correctement cette affirmation. Ramakrishna ne dit pas que toutes les croyances sont interchangeables, que les doctrines ne comptent pas ou que les rites pourraient être mélangés dans une spiritualité sans visage. Il distingue le chemin et le but. Les chemins varient parce que les êtres, les cultures et les sensibilités diffèrent. Mais aucun chemin ne peut enfermer en lui-même ce vers quoi il conduit.

Une religion est une forme orientée vers la Réalité ; elle n’est pas la propriété de cette Réalité.

De la tolérance à l’acceptation

À Chicago, Vivekananda va plus loin que le simple appel à la tolérance. Tolérer signifie encore : je considère votre croyance comme erronée, mais je consens à vous laisser la pratiquer. La tolérance suspend le conflit ; elle ne transforme pas nécessairement le regard.

Vivekananda parle, lui, d’acceptation universelle : « Nous acceptons toutes les religions comme vraies. » Cette phrase ne signifie pas que toutes les formulations seraient également exactes sur le plan théologique. Elle reconnaît qu’une tradition étrangère peut porter une vérité que ses propres catégories ne savent pas entièrement exprimer.

La différence cesse alors d’être une menace. Elle devient l’indice que l’Absolu excède toute représentation particulière.

Une photographie montre un édifice sous un certain angle. Une autre photographie, prise depuis un autre point, en donne une image différente. Les deux images peuvent sembler incompatibles ; elles ne s’opposent pourtant que si l’on oublie qu’aucune ne contient l’édifice tout entier. De même, chaque tradition révèle certains aspects du Mystère selon son langage propre, sans pouvoir épuiser ce qui, par nature, demeure au-delà de toute forme.

Les religions à la circonférence, la Réalité au Centre

On pourrait représenter les traditions comme des rayons partant de points différents de la circonférence et se dirigeant vers un même Centre.

À la périphérie, les distances sont grandes. Les noms de Dieu, les récits, les rites et les doctrines paraissent parfois inconciliables. Mais à mesure que le chemin devient intérieur, l’écart se réduit. Non parce que les traditions se confondraient, mais parce que le chercheur s’approche de ce qui précède les mots par lesquels il le désigne.

Le Centre n’est pas une religion supplémentaire qui viendrait les dominer. Il n’est ni hindou, ni chrétien, ni musulman, ni bouddhiste. Il est ce dont chacune témoigne lorsqu’elle atteint sa profondeur vivante. Les formes appartiennent au monde de l’expression ; le Centre appartient à l’ordre du Principe.

Cette convergence ne peut donc être démontrée par une simple comparaison des doctrines. Vue de l’extérieur, chaque religion demeure un système distinct. Elle ne révèle son orientation profonde qu’à celui qui accepte d’en parcourir réellement la voie.

Ramakrishna ne disait pas : j’ai comparé les religions. Il témoignait, en substance : j’ai marché, et j’ai reconnu.

Sortir de son puits

Quelques jours après son premier discours, Vivekananda raconte à Chicago l’histoire d’une grenouille née au fond d’un puits. Un jour, une grenouille venue de la mer lui parle de l’immensité de l’océan. La première tente aussitôt d’en mesurer la grandeur à l’échelle de son petit univers. La mer est-elle deux fois plus grande que son puits ? Trois fois ? Devant l’impossibilité de concevoir ce qui dépasse son expérience, elle conclut que l’autre ment.

Le sectarisme commence souvent ainsi : nous prenons notre puits pour la mesure de l’océan.

L’image ne condamne pas les religions ; elle dénonce leur enfermement. Le puits devient prison lorsqu’une forme particulière prétend contenir l’Infini. Mais quitter son puits ne signifie pas nécessairement abandonner sa tradition. Cela signifie cesser de confondre ses parois avec les limites de la Réalité.

L’autre croyant peut alors devenir celui qui nous révèle l’étroitesse de notre propre regard. Sa différence ne détruit pas notre voie ; elle l’oblige à s’approfondir.

Ni mélange ni conversion

Dans son discours de clôture, le 27 septembre 1893, Vivekananda dissipe toute ambiguïté. L’unité religieuse ne naîtra pas du triomphe d’une tradition et de la disparition des autres. Le chrétien n’a pas à devenir hindou, ni l’hindou chrétien. Chacun doit croître selon la loi intérieure de sa propre voie, tout en assimilant ce que l’esprit des autres traditions peut lui révéler.

Il prend l’image de la graine. Placée dans la terre, entourée d’air et d’eau, elle ne devient ni terre, ni air, ni eau. Elle assimile ces éléments et devient une plante selon sa nature propre.

Voilà la différence entre le syncrétisme et l’universalité. Le syncrétisme juxtapose ou mélange les formes. L’universalité reconnaît, au cœur de formes demeurées distinctes, une origine et une orientation communes.

Une tradition vivante n’a donc pas besoin de perdre son identité pour s’ouvrir. Au contraire, plus elle rejoint sa source, moins elle éprouve le besoin de nier les autres. L’exclusivisme est souvent moins le signe d’une foi profonde que celui d’une identité inquiète.

Croire ne suffit pas

Le message de Vivekananda touche ici au cœur de toute démarche initiatique. Pour lui, la religion véritable ne consiste pas à donner son assentiment à une doctrine, mais à réaliser ce qu’elle enseigne : « non croire, mais être et devenir ».

Tant que la vérité demeure seulement pensée, elle appartient encore à l’horizontale des opinions, des oppositions et des controverses. Une doctrine en affronte une autre ; un mot en exclut un autre. Mais lorsque le chemin devient transformation de l’être, une autre dimension s’ouvre. La religion cesse d’être seulement un discours sur le Divin ; elle devient une remontée vers sa source.

Le véritable universalisme n’est donc pas une opinion généreuse ajoutée à nos opinions anciennes. Il suppose un déplacement intérieur. Il ne demande pas seulement : quelle religion possède la vérité ? Il interroge : que devient l’être humain lorsqu’il se laisse réellement saisir par elle ?

Vivekananda propose un critère simple : la sainteté, la pureté et la charité ne sont le monopole d’aucune Église. L’arbre se reconnaît à ses fruits. Là où une voie libère l’être de l’égoïsme, agrandit sa conscience et fait naître la compassion, quelque chose de la Réalité a été approché.

La spiritualité et le pain

Le moine venu parler de l’unité spirituelle n’oublie pas pour autant la misère humaine. À Chicago, il reproche aux missionnaires occidentaux d’apporter des doctrines à ceux qui demandent d’abord du pain. Offrir de la métaphysique à un homme affamé peut devenir une manière raffinée de ne pas le rencontrer.

Cette exigence empêche l’unité religieuse de se réduire à une paisible conversation entre lettrés. Si toutes les traditions conduisent vers une même Réalité, elles doivent aussi reconnaître cette Réalité dans l’être qui souffre.

L’unité contemplée au sommet doit devenir fraternité vécue dans le monde.

Chez Vivekananda, la verticalité spirituelle ne supprime donc pas l’horizontale humaine : elle la transfigure.
Plus l’homme découvre en lui la présence du Principe, moins il peut traiter autrui comme un étranger.

Une parole pour notre temps

Plus d’un siècle après Chicago, le fanatisme religieux n’a pas disparu. Mais un autre danger lui fait face : l’indifférence, qui met toutes les traditions à égalité parce qu’elle ne croit profondément à aucune.

Vivekananda ouvre une troisième voie. Ni exclusivisme, ni relativisme. Ni conquête, ni confusion. Il invite chacun à approfondir sa propre tradition jusqu’au point où celle-ci cesse d’être un mur et devient une porte.

Les religions ne sont pas identiques, mais aucune ne peut prétendre posséder l’Infini. Elles sont des langues différentes prononçant, chacune selon son génie, quelque chose d’un Mystère qui les dépasse toutes. Celui qui ne connaît qu’une langue peut croire que le sens lui appartient ; celui qui entre dans le silence d’où naissent les langues découvre que le sens les précède.

Au fond, l’enseignement transmis de Ramakrishna à Vivekananda est peut-être celui-ci : il ne s’agit pas de réunir artificiellement les religions à la surface, mais de descendre assez profondément en chacune pour retrouver la source commune — ou de remonter assez haut pour découvrir que leurs chemins, sans perdre leurs couleurs, s’ouvrent sur un même ciel.

La Réalité est une. Les portes sont multiples. Et peut-être le premier pas consiste-t-il simplement à ne plus prendre notre porte pour la totalité du Temple.


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