Faire le vide ne signifie pas devenir vide.
Depuis les traditions védiques et ascétiques indiennes : IIe–Ier millénaire av. J.-C.
→ Upaniṣad : VIIIe–Ve siècle av. J.-C.
→ Cultures d’intériorisation chinoises / Neiye : IVe siècle av. J.-C.
→ Taoïsme, Laozi et Zhuangzi : IVe–IIIe siècle av. J.-C.
→ Bouddhisme / dhyāna : Ve siècle av. J.-C. puis développement
→ Chan chinois : VIe siècle apr. J.-C.
→ Zen / zazen japonais : XIIe–XIIIe siècle
L’expression peut même prêter à confusion. Elle semble évoquer l’absence, l’effacement, peut-être une sorte d’extinction de la pensée. Or les traditions spirituelles qui ont fait du silence, du dépouillement ou de la vacuité une voie intérieure ne cherchent généralement pas à produire un néant.
Elles cherchent plutôt à retirer ce qui encombre.
Nous remplissons sans cesse notre espace intérieur : pensées, souvenirs, anticipations, jugements, désirs, inquiétudes, images, projets. Même lorsque le monde extérieur se tait, le commentaire intérieur continue.
Faire le vide consiste moins à supprimer cette activité qu’à cesser progressivement de lui abandonner tout l’espace.
Le vide n’est alors plus une absence.
Il devient disponibilité.
La leçon du vase
Le Taoïsme en donne une image particulièrement simple.
Un vase est fait d’argile, mais ce qui permet son usage est l’espace vide qu’il contient. De même, une roue est constituée de rayons, mais ceux-ci convergent vers un moyeu dont le centre est vide.
Ce vide n’est donc pas inutile.
Il est précisément ce qui rend l’usage possible.
Il en va de même intérieurement : tant que tout l’espace est occupé par nos représentations, nos attentes et notre volonté de maîtrise, rien de véritablement nouveau ne peut être reçu.
Le premier mouvement n’est donc plus d’ajouter.
Il est d’enlever.
Le silence
La voie la plus évidente commence par le silence.
Mais se taire ne suffit pas.
On peut rester parfaitement silencieux extérieurement tout en poursuivant intérieurement un débat passionné avec soi-même.
Le véritable silence apparaît lorsque nous cessons peu à peu de commenter ce qui survient.
Il ne s’agit pas de combattre les pensées. Vouloir les chasser les renforcerait encore : nous resterions prisonniers du même rapport de maîtrise.
Une autre attitude devient possible : laisser venir les pensées, les reconnaître, puis les laisser repartir.
Comme passent les nuages.
Le ciel n’a pas besoin de les supprimer pour demeurer le ciel.
Ainsi découvre-t-on progressivement quelque chose d’étrange : le silence n’a peut-être jamais disparu. C’est le bruit qui le recouvrait.
Revenir au souffle
La respiration constitue l’une des voies les plus universelles vers cette disponibilité.
Le souffle possède une caractéristique singulière : il appartient à la fois au volontaire et à l’involontaire. Nous pouvons le modifier, l’accélérer, le ralentir ; pourtant, dès que nous cessons de nous en occuper, il continue.
Observer simplement sa respiration place donc la conscience au seuil entre ce que nous faisons et ce qui se fait sans nous.
Le souffle vient.
Il repart.
Puis revient.
Il n’est pas nécessaire de le produire.
L’attention apprend ainsi à accompagner au lieu de commander.
Ce déplacement, presque imperceptible, prépare déjà une transformation intérieure : passer de la volonté de saisir à la capacité de recevoir.
Zazen : ne rien ajouter
Dans le Zen, cette attitude atteint une forme particulièrement dépouillée.
S’asseoir.
Respirer.
Observer.
Ne rien rechercher.
Le zazen n’a pas pour but de produire artificiellement un état extraordinaire. La recherche fébrile de l’éveil pourrait même devenir le dernier obstacle à l’éveil.
Car celui qui veut absolument atteindre quelque chose demeure encore au centre de l’expérience.
Le travail consiste alors paradoxalement à ne plus fabriquer.
Les pensées passent.
Les sensations passent.
Les émotions passent.
Et l’on apprend progressivement à ne pas construire immédiatement une histoire autour de chacune d’elles.
Le vide apparaît moins comme un résultat que comme ce qui demeure lorsque nous cessons sans cesse de remplir.
Lorsque le geste cesse d’être voulu
Certaines disciplines traditionnelles ont utilisé le geste comme voie de dépouillement.
Le tir à l’arc japonais en offre une image célèbre.
L’archer commence par apprendre minutieusement la posture, la respiration, la tension de l’arc, le mouvement des mains. Rien n’est laissé au hasard.
Mais cette maîtrise technique conduit paradoxalement à un point où l’intervention volontaire doit s’effacer.
Si l’archer veut trop fortement libérer la flèche au moment exact, le geste se contracte.
Il faut que la maîtrise devienne suffisamment profonde pour que l’action cesse d’être commandée.
Le geste juste advient alors presque de lui-même.
Cette expérience dépasse largement l’arc.
Elle pose une question fondamentale : que devient l’action lorsque le moi cesse momentanément de vouloir en être l’unique auteur ?
La contemplation
Contempler consiste également à modifier notre manière de regarder.
Habituellement, nous identifions immédiatement les choses.
Nous nommons.
Nous classons.
Nous comparons.
Nous jugeons.
La contemplation suspend un instant ce mécanisme.
Regarder un arbre sans chercher immédiatement son nom.
Observer une flamme sans vouloir l’expliquer.
Regarder le ciel nocturne sans transformer aussitôt les étoiles en données astronomiques.
Il ne s’agit évidemment pas de nier la connaissance.
Il s’agit d’expérimenter une autre relation au réel.
Le regard cesse de prélever.
Il devient réceptif.
Et parfois s’opère une étrange inversion : nous croyions regarder le monde ; nous découvrons que nous étions surtout occupés à regarder nos propres représentations du monde.
La prière silencieuse
La tradition chrétienne connaît elle aussi cette descente vers le silence.
La prière commence souvent par des paroles.
Puis les paroles peuvent se simplifier.
Une phrase.
Un nom.
Un souffle.
Finalement, même la parole peut devenir inutile.
Chez les Pères du désert, dans l’hésychasme ou chez les mystiques rhénans, la prière tend ainsi vers une intériorité où il ne s’agit plus tellement de parler que de se rendre présent.
Maître Eckhart pousse cette logique très loin lorsqu’il associe la vie spirituelle au détachement.
Tant que l’homme veut posséder Dieu comme il possède une idée, une certitude ou une expérience, il demeure encore enfermé dans lui-même.
Le détachement ne consiste donc pas seulement à renoncer aux biens extérieurs.
Il faut également renoncer à vouloir posséder intérieurement ce que l’on cherche.
La véritable pauvreté devient alors disponibilité.
Le désert intérieur
Le désert est l’une des grandes images de cette voie.
Dans le désert, les repères diminuent.
Les objets se raréfient.
Le regard ne rencontre plus mille sollicitations.
C’est précisément pour cela que tant de traditions en ont fait un lieu privilégié de transformation.
Mais le désert n’est pas seulement géographique.
Nous pouvons créer un désert intérieur.
Éteindre quelques instants les écrans.
Cesser de consulter.
Cesser d’écouter.
Cesser de produire.
Ne rien lire.
Ne rien attendre.
Simplement demeurer là.
Pour l’homme contemporain, quelques minutes sans stimulation constituent déjà une petite ascèse.
Notre époque redoute probablement moins le vide qu’elle ne le remplit avant même qu’il puisse apparaître.
La répétition qui conduit au silence
D’autres traditions utilisent une méthode apparemment contraire : elles répètent.
Un mantra.
Le dhikr soufi.
La prière du cœur.
Une invocation.
Pourquoi ajouter encore une parole lorsqu’on cherche le silence ?
Parce qu’une parole unique peut progressivement remplacer la multitude.
Au lieu de mille pensées dispersées, une seule demeure.
Puis la formule devient rythme.
Le rythme rejoint le souffle.
Et parfois la répétition elle-même s’efface.
La parole aura alors rempli une fonction paradoxale : conduire jusqu’au lieu où elle devient inutile.
Ne pas confondre vide et absence
Toutes ces voies exigent cependant une distinction essentielle.
Faire le vide ne signifie ni devenir indifférent, ni supprimer sa personnalité, ni fuir le monde.
Le véritable dépouillement ne conduit pas à moins de présence.
Il conduit souvent à davantage.
Lorsque diminue le commentaire intérieur, nous pouvons entendre plus précisément.
Lorsque diminue l’anticipation, nous pouvons voir ce qui est réellement devant nous.
Lorsque diminue la volonté de maîtrise, une relation plus directe devient possible avec ce qui arrive.
Le vide spirituel est donc moins une disparition qu’une désobstruction.
Quelque chose cesse d’occuper tout le Centre.
Une pratique extrêmement simple
Toutes ces méthodes peuvent être ramenées à une expérience élémentaire.
S’asseoir quelques minutes.
Ne rien chercher.
Sentir le corps.
Observer le souffle sans le modifier.
Laisser venir les pensées sans partir avec elles.
Revenir au souffle.
Puis simplement demeurer.
Il ne s’agit surtout pas de se demander toutes les trente secondes si « cela fonctionne ».
Cette question serait simplement une nouvelle manière de remplir l’espace.
Faire le vide demande peut-être précisément de renoncer, un instant, à obtenir quelque chose.
Et lorsque l’esprit recommence à construire — il possède pour cela un talent architectural considérable — revenir simplement au souffle.
Sans jugement.
Sans combat.
Du vide à la réceptivité
Le point commun entre toutes ces démarches apparaît alors.
Le silence, la contemplation, le souffle, le désert intérieur, la prière ou la méditation ne produisent pas nécessairement quelque chose.
Ils dégagent un espace.
C’est pourquoi le symbole de la coupe leur convient si bien.
La coupe ne va pas chercher ce qui doit la remplir.
Elle ne le fabrique pas.
Elle se tient ouverte.
Son vide est sa puissance de réception.
Faire le vide consiste peut-être finalement à accomplir intérieurement le même geste : cesser d’occuper entièrement l’espace afin que puisse s’y manifester ce qui ne vient pas de notre seule volonté.
On comprend alors pourquoi tant de traditions ont placé le silence au seuil du spirituel.
Non parce qu’il n’y aurait plus rien à dire.
Mais parce qu’arrive un moment où ajouter encore des paroles empêcherait d’entendre.
Le vide n’est pas ce qui manque.
Il est l’espace rendu libre pour que ce qui était déjà là puisse enfin paraître.