L’Évangile de Jean (Ier siècle apr. J.-C.)

De la Lumière à l’homme renouvelé

L’Évangile de Jean possède une remarquable unité intérieure. De son Prologue jusqu’aux dernières apparitions du Ressuscité, une même dynamique se déploie : la Lumière est présente dès l’origine, mais l’homme doit devenir capable de la recevoir, puis de la manifester.

Il ne s’agit donc pas simplement d’adhérer à un enseignement. Il faut changer de regard, de centre et finalement de mode d’être.

La Lumière est déjà là

Jean ouvre son Évangile par des mots qui renvoient immédiatement à la Genèse :

« Au commencement était le Verbe. »

Puis il précise :

« En lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes. »

La Lumière n’apparaît donc pas au terme du chemin comme une récompense étrangère à l’homme. Elle est liée à la Vie elle-même. Elle est déjà présente, mais elle demeure obscurcie :

« La lumière brille dans les ténèbres. »

Toute la démarche johannique peut alors être comprise comme un passage des ténèbres à la manifestation de cette Lumière.

Il ne s’agit peut-être pas tant d’acquérir quelque chose que de permettre à ce qui était déjà là de reparaître.

Des signes à la transformation

Les premiers chapitres sont construits autour de signes. Mais le signe n’est jamais une fin.

À Cana, l’eau devient vin. Une eau destinée aux purifications rituelles est transformée en une réalité nouvelle. Le symbole est puissant : la purification extérieure prépare une transformation plus intérieure.

Puis vient la purification du Temple. Mais là encore, Jean déplace immédiatement le sens :

« Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. »

Le Temple n’est plus seulement un édifice. Le lieu de la Présence se déplace vers l’être vivant.

Le chemin commence ainsi par un renversement : ce que l’homme cherchait extérieurement doit progressivement devenir une réalité intérieure.

Naître d’en haut

C’est précisément le problème posé à Nicodème.

Nicodème possède le savoir, la tradition, l’autorité. Pourtant, cela ne suffit pas.

Jésus lui dit :

« Il vous faut naître d’en haut. »

Le terme grec anōthen peut signifier à la fois d’en haut et à nouveau.

Cette ambiguïté est essentielle.

Naître d’en haut ne signifie pas recommencer la même existence sous une forme améliorée. C’est accéder à un autre ordre de réalité.

Quelques versets plus loin apparaît comme la loi secrète de cette transformation :

« Il faut qu’il croisse et que je diminue. »

La naissance nouvelle suppose donc une diminution.

Il faut qu’une certaine manière de se comprendre, de vouloir maîtriser et de construire perde progressivement son emprise afin qu’une autre réalité puisse croître.

De l’eau extérieure à la source intérieure

La rencontre avec la Samaritaine poursuit exactement ce mouvement.

Elle vient chercher de l’eau dans un puits.

Jésus lui parle d’une autre eau :

« L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. »

Le déplacement est considérable.

La source que l’homme cherchait au-dehors doit désormais jaillir en lui.

Il en va de même pour le lieu sacré :

« Ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. »

Le sanctuaire extérieur perd son caractère absolu.

Le véritable culte sera désormais « en esprit et en vérité ».

L’Évangile de Jean conduit ainsi progressivement l’homme du lieu extérieur vers le Centre intérieur.

Voir autrement

L’histoire de l’aveugle-né développe une autre dimension de cette transformation : celle du regard.

L’homme commence dans l’obscurité. Puis sa perception évolue progressivement.

Celui qui lui a rendu la vue est d’abord pour lui « l’homme qu’on appelle Jésus », puis un prophète, avant de devenir celui en qui il peut reconnaître une réalité plus profonde.

Il ne suffit donc pas que la Lumière soit présente.

Encore faut-il que l’œil devienne capable de la voir.

La véritable connaissance n’est pas seulement accumulation d’informations : elle est transformation du regard.

Mourir pour porter du fruit

Cette transformation implique nécessairement une rupture.

Jean utilise alors l’image du grain de blé :

« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »

La mort dont il est ici question peut être comprise symboliquement comme la disparition d’une forme ancienne.

Quelque chose doit consentir à ne plus demeurer ce qu’il était pour qu’une autre possibilité puisse apparaître.

La transformation spirituelle n’est donc pas une simple addition.

Elle comporte une dépossession.

Lazare : sortir et être délié

Avec Lazare, cette dynamique devient presque visible.

À celui qui était enfermé dans le tombeau, Jésus dit :

« Lazare, sors dehors. »

Puis, lorsqu’il apparaît encore entouré de bandelettes :

« Déliez-le et laissez-le aller. »

Ces deux injonctions décrivent admirablement tout processus intérieur.

Il faut d’abord sortir de ce qui enferme.

Mais cela ne suffit pas.

Il faut encore être délié de ce qui appartient à l’état ancien.

La Vie est déjà revenue, mais les bandelettes demeurent.

Il faut désormais se libérer de ce qui empêchait cette Vie de circuler pleinement.

Demeurer

Plus l’Évangile avance, plus l’action laisse place à une autre attitude.

Dans le discours de la vigne et des sarments revient sans cesse un même verbe :

demeurer.

« Demeurez en moi comme moi en vous. »

Il ne s’agit plus de chercher ailleurs, ni même de construire davantage.

Il s’agit de devenir disponible à une présence.

La démarche change alors profondément de nature :

non plus conquérir, mais recevoir ;
non plus saisir, mais laisser agir ;
non plus bâtir, mais devenir demeure.

Le Souffle de la nouvelle création

La cohérence johannique devient particulièrement saisissante à la fin de l’Évangile.

Après la Résurrection, Jésus se tient au milieu des disciples :

« Il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. »

Le geste évoque immédiatement le souffle créateur de la Genèse.

Jean avait commencé son Évangile par :

« Au commencement… »

Il l’achève presque par une nouvelle création.

Le Souffle ne vient plus seulement instruire l’homme de l’extérieur. Il le traverse, l’anime et le recrée intérieurement.

L’homme devient capable de recevoir ce qui jusque-là lui échappait.

Une dynamique de transformation

L’Évangile de Jean peut ainsi être lu comme un immense mouvement intérieur :

la Lumière est présente,
les signes éveillent,
le savoir atteint sa limite,
l’homme doit naître d’en haut,
l’ancien doit diminuer,
la source devient intérieure,
le regard s’ouvre,
le grain accepte de mourir,
l’homme sort de son tombeau,
il est délié,
il devient demeure,
puis le Souffle lui donne une vie nouvelle.

L’Apocalypse johannique prolongera cette dynamique à l’échelle du monde : l’ancien doit passer pour que puisse apparaître le nouveau.

Mais le mouvement commence déjà dans l’homme.

La véritable naissance n’est peut-être pas l’apparition de quelque chose qui n’existait pas.

Elle est le moment où, les obstacles ayant été progressivement levés, la Lumière qui était déjà Vie en l’homme peut enfin rayonner.