Emanuel Swedenborg est une figure singulière de l’histoire européenne.
Né en 1688 en Suède, il fut d’abord scientifique, ingénieur, anatomiste, inventeur et spécialiste des mines. Il s’intéressa aussi bien à la mécanique qu’à la circulation du sang, à la structure du cerveau ou aux mouvements des planètes.
Pendant une grande partie de sa vie, Swedenborg appartient donc pleinement au monde de la raison et de l’observation.
Puis, autour de la cinquantaine, son existence change profondément.
Il affirme avoir vécu une série d’expériences intérieures au cours desquelles le monde spirituel lui serait devenu accessible.
À partir de là, il abandonne progressivement ses travaux scientifiques pour consacrer l’essentiel de son existence à l’étude de la relation entre l’homme, le monde visible et ce qu’il considère comme une réalité spirituelle.
Son œuvre devient immense.
Mais derrière la diversité de ses écrits se trouve une idée centrale :
le monde visible n’est pas séparé du monde invisible.
Le monde comme correspondance
Pour Swedenborg, les réalités matérielles possèdent une dimension spirituelle.
Il utilise le terme de « correspondances ».
Une chose visible peut ainsi exprimer une réalité intérieure.
La lumière peut correspondre à la connaissance.
Le feu peut évoquer l’amour ou la volonté.
L’eau peut représenter une vérité qui circule et nourrit.
Le corps lui-même devient l’expression extérieure d’un principe intérieur.
Le monde n’est donc plus seulement constitué d’objets.
Il devient un langage.
Ce que nous percevons avec nos sens serait la forme extérieure d’une réalité plus profonde.
Swedenborg ne considère pas ces correspondances comme de simples métaphores poétiques.
Pour lui, elles appartiennent à la structure même du réel.
Le monde matériel et le monde spirituel seraient reliés comme le corps et l’esprit.
L’un rend visible ce que l’autre porte intérieurement.
Une autre manière de regarder
Cette conception transforme complètement notre rapport au monde.
Une montagne n’est plus seulement une montagne.
Une lumière n’est plus seulement un phénomène physique.
Un jardin, une maison, une rivière peuvent devenir porteurs de sens.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait chercher un message caché derrière chaque objet.
Il s’agit plutôt d’une manière différente de percevoir la réalité.
Le monde visible devient une surface.
Et derrière cette surface pourrait exister une profondeur.
Nous avons généralement tendance à considérer que ce qui est matériel est réel, tandis que ce qui relève de l’esprit appartient au domaine de la pensée ou de l’imagination.
Swedenborg inverse cette perspective.
Pour lui, l’esprit est premier.
La matière en est l’expression.
Le monde intérieur
Cette vision concerne également l’être humain.
Swedenborg considère que nous vivons simultanément dans deux dimensions.
Une dimension extérieure, faite de gestes, d’actions, de relations et de comportements.
Et une dimension intérieure, constituée de désirs, d’intentions, de pensées et d’orientations profondes.
Les actes visibles ne seraient donc que la partie apparente de quelque chose qui se construit intérieurement.
L’homme devient progressivement ce qu’il aime.
Cette idée est essentielle chez Swedenborg.
Ce ne sont pas seulement nos connaissances ou nos croyances qui nous définissent.
C’est l’orientation profonde de notre volonté.
Ce que nous recherchons.
Ce que nous désirons réellement.
Ce vers quoi nous revenons lorsque les apparences sociales disparaissent.
Le ciel et l’enfer
C’est à partir de cette idée que Swedenborg développe sa conception du ciel et de l’enfer.
Il ne les décrit pas seulement comme des lieux.
Ils sont aussi des états de l’être.
Le ciel correspond à une existence organisée autour de l’amour, de la relation, du partage et de la recherche du vrai.
L’enfer correspond au contraire à l’enfermement dans l’ego, la domination, la possession ou la haine.
L’au-delà ne serait donc pas une rupture totale avec notre existence actuelle.
Il en serait plutôt la continuation.
Après la mort, l’homme découvrirait pleinement ce qu’il est devenu intérieurement.
Cette conception donne à la vie quotidienne une importance considérable.
Chaque choix contribue peu à peu à façonner l’être intérieur.
Le destin spirituel ne se jouerait donc pas en un instant.
Il se construit.
Les anges étaient autrefois des hommes
Chez Swedenborg, les anges ne constituent pas une espèce différente de l’humanité.
Ils auraient eux-mêmes été des êtres humains.
Cette idée est remarquable.
L’ange n’est plus une créature lointaine.
Il devient l’aboutissement possible d’une transformation.
L’homme possède donc en lui la possibilité de devenir autre.
Non pas en changeant de nature, mais en portant jusqu’à son accomplissement ce qui était déjà présent en lui.
La vie devient alors un processus de transformation intérieure.
Voir autrement
Swedenborg nous invite finalement à changer de regard.
Nous voyons habituellement le monde comme un ensemble d’objets séparés.
Lui propose d’y voir un réseau de relations.
Les choses visibles pourraient être reliées à des réalités invisibles.
Les événements extérieurs pourraient révéler des mouvements intérieurs.
La matière elle-même pourrait devenir porteuse de sens.
On peut évidemment considérer ses visions avec prudence.
S’agit-il d’expériences spirituelles authentiques ?
De phénomènes psychiques ?
De constructions symboliques ?
La question reste ouverte.
Mais l’intérêt de Swedenborg dépasse la réponse que l’on donnera à cette interrogation.
Car son œuvre pose une question plus profonde :
et si le monde avait plusieurs niveaux de lecture ?
Et si ce que nous appelons réalité n’était que la couche la plus visible d’un ensemble beaucoup plus vaste ?
Le véritable héritage de Swedenborg se trouve peut-être là.
Dans cette invitation à ne pas réduire le réel à ce que nos yeux peuvent immédiatement percevoir.
Le monde pourrait être plus profond qu’il n’en a l’air.
Et l’homme aussi.