Mollâ Sadrâ (XVIIe siècle) — L’existence comme intensité de l’être

À propos du Livre des pénétrations métaphysiques, traduit et introduit par Henry Corbin

Qu’est-ce que l’être ?

La question traverse toute l’histoire de la philosophie. Mais chez Mollâ Sadrâ Shîrâzî, philosophe persan du XVIIe siècle, elle prend une orientation singulière. Il ne s’agit plus seulement de définir ce qu’est une chose, mais de comprendre ce qui fait qu’elle existe et avec quelle intensité elle existe.

Pour Mollâ Sadrâ, l’existence n’est pas un simple attribut que l’on ajouterait à une essence déjà constituée. Elle est première.

Avant de demander ce qu’est une chose, il faut reconnaître qu’elle est.

C’est ce que la philosophie sadienne nomme le primat de l’existence.

Les essences — l’homme, l’arbre, la pierre, l’intelligence — sont des formes par lesquelles l’existence se manifeste. Elles permettent à notre pensée de distinguer les êtres, mais elles ne constituent pas le fond ultime du réel.

Le réel véritable est l’existence elle-même.

Les degrés de l’existence

Cette existence n’est pourtant pas uniforme.

Elle possède des degrés, des intensités, des niveaux de manifestation.

Une pierre existe. Une plante existe. Un animal existe. Un être humain existe. Mais leur manière d’exister n’est pas identique.

L’existence peut devenir plus riche, plus consciente, plus lumineuse.

Nous ne sommes donc plus devant un monde composé d’êtres figés, chacun enfermé dans une essence définitive. Le réel devient une immense gradation de l’être.

La métaphysique cesse alors d’être seulement une classification de ce qui existe.

Elle devient une réflexion sur l’intensification de l’existence.

L’être est mouvement

Mollâ Sadrâ introduit ici une autre idée majeure : celle du mouvement substantiel.

La philosophie classique distinguait généralement la substance d’une chose de ses transformations extérieures. Une pomme pouvait changer de couleur ou de température tout en restant fondamentalement la même pomme.

Pour Mollâ Sadrâ, le changement va plus loin.

Ce n’est pas seulement l’apparence des choses qui se transforme : leur être même est engagé dans le devenir.

La création entière est mouvement.

L’existence n’est donc pas un état.

Elle est un processus.

L’être humain lui-même n’est pas une réalité achevée au moment de sa naissance. Il devient progressivement ce qu’il est.

Et peut-être même devient-il ce qu’il choisit d’être.

Connaître transforme celui qui connaît

Cette conception bouleverse également notre manière de comprendre la connaissance.

Connaître n’est pas seulement accumuler des informations sur le monde.

Dans la connaissance véritable, le sujet connaissant se transforme.

Il existe une relation profonde entre ce que nous découvrons et ce que nous devenons.

La connaissance n’est donc plus extérieure à l’être.

Elle participe à son évolution.

Plus l’homme approfondit sa compréhension du réel, plus son propre mode d’existence peut se modifier.

Il ne s’agit plus seulement de savoir davantage.

Il s’agit de devenir autrement.

La résurrection comme transformation

Cette philosophie permet à Mollâ Sadrâ d’aborder d’une manière originale la question de la résurrection.

La résurrection des corps ne doit pas nécessairement être comprise comme la simple reconstitution matérielle d’un organisme disparu.

Le corps lui-même possède plusieurs modalités d’existence.

L’être humain construit progressivement, à travers son existence, une forme correspondant à son état intérieur.

La vie terrestre devient ainsi le lieu d’une transformation dont les conséquences dépassent le monde sensible.

La mort ne serait plus simplement interruption.

Elle pourrait constituer le passage d’un degré d’existence à un autre.

Henry Corbin : une autre lecture de la métaphysique

C’est cette dynamique de l’être qui retient particulièrement Henry Corbin.

Chez Mollâ Sadrâ, il découvre une métaphysique qui ne se contente pas de construire des concepts, mais qui engage une transformation du sujet lui-même.

La philosophie ne consiste plus seulement à penser l’existence de l’extérieur.

Elle devient une manière d’y pénétrer plus profondément.

C’est probablement ce qui explique la place centrale que Corbin accorde à la philosophie iranienne : elle lui permet de retrouver une pensée où connaissance, transformation intérieure et métaphysique ne sont pas séparées.

Le philosophe n’est plus simplement celui qui décrit le réel.

Il est aussi celui dont le regard se transforme au contact de ce réel.

Jusqu’où pouvons-nous devenir ?

Le Livre des pénétrations métaphysiques ne pose donc finalement pas seulement la question :

Qu’est-ce que l’être ?

Il en suggère une autre, beaucoup plus vertigineuse :

Jusqu’où un être peut-il devenir ?

Car si l’existence possède des degrés, si l’être est mouvement, si la connaissance elle-même nous transforme, alors notre identité n’est peut-être jamais complètement achevée.

Nous ne sommes pas seulement ce que nous sommes.

Nous sommes aussi ce que nous sommes capables de devenir.

Et la métaphysique cesse alors d’être une spéculation abstraite sur l’univers.

Elle devient une invitation à approfondir sa propre existence.

Non plus seulement penser l’être.

Mais entrer davantage dans l’être.